Depuis de nombreuses années, une large partie de la gauche française a développé un antisionisme très virulent en étant toujours prête à se mobiliser contre les actions de l’État d’Israël, sans jamais s’émouvoir pour les évènements bien plus meurtriers qui se déroulent dans le Monde, en particulier dans d’autres pays du Moyen-Orient. Elle soutient les appels au boycott du BDS. Certains de ses leaders expriment sur les médias leur haine de l’État d’Israël et du sionisme.

Depuis le début du conflit entre le Hamas et Israël,  les manifestations dites « pro-palestiniennes » se multiplient dans les villes françaises, en particulier à Paris. Ces manifestations se transforment à chaque fois en un rassemblement « pro-Hamas », sont ponctuées par des slogans antisémites et se terminent par des tentatives d’agression et des actes de plus en plus violents à l’encontre de la Communauté Juive, ses institutions et ses biens (magasins « identifiés comme juif »!).

Ces évènements font suite à l’affaire Dieudonné Mbala et la manifestation du mois de janvier dernier à Paris.

Aujourd’hui, une véritable haine antisémite s’exprime de plus en plus librement en France en dépit des discours de la classe politique.

Or, ces manifestations réunissent une fraction de la gauche dite « républicaine »,  les partis d’extrême-gauche et écologistes dans le cadre d’une alliance, a priori improbable, avec des « jeunes » des banlieues de plus en plus fascinés par la doctrine des organisations djihadistes et enfin des militants des partis d’extrême-droite. Ces manifestants prétendent toujours au départ souhaiter soutenir la cause palestinienne, mais aussi de manière plus ou moins explicite, les combattants du Hamas « élevés » au rang de « résistants ».

Cette situation est a priori paradoxale.

En effet, les membres de ces partis de gauche, écologiste et d’extrême-gauche clament que la religion est l’opium du peuple. Ils prétendent être pour la libération de la femme, la liberté sexuelle, ils prétendent défendre les droits de l’homme, la démocratie, la liberté culturelle, le progrès et le respect de la nature. Ils prétendent défendre la tolérance et la laïcité…Ils prétendent défendre le droit à l’autodétermination de tous les peuples…

Et paradoxalement, ils soutiennent et manifestent aux côtés de sympathisants et de membres d’organisations et associations islamistes qui bafouent et aspirent à détruire toutes les valeurs et les principes qu’ils prétendent défendre.

Ces partis de gauche et écologiste prétendent qu’ils ne sont pas antisémites (leurs dirigeants se montrent ostensiblement lors des commémorations de la Shoah), mais seulement antisionistes, c’est à dire contre le droit à l’autodétermination du peuple juif, droit à l’autodétermination qu’ils prétendent donc défendre pour tous les autres peuples à l’exception d’un seul…

Et pourtant, ils soutiennent et manifestent aux côtés de sympathisants et de membres d’organisations et d’associations, qui clament leur haine antisémite. Ils sont présents dans des manifestations au cours desquelles sont scandés « morts aux juifs, juif casse toi, etc » et qui se terminent par des attaques sur des synagogues ainsi que sur des lieux et des biens appartenant aux communautés juives comme à Paris et Sarcelles au cours de la semaine passée.

En fait, cette situation n’est paradoxale qu’en apparence.

En effet, dans le contexte de la crise économique, sociale, éthique et politique qui sévit en France, la haine antisémite et la « tradition » du « juif bouc émissaire » se réveillent avec une grande virulence. Le conflit israélo-palestinien est devenu le prétexte à des rassemblements hétéroclites de membres et sympathisants de partis et d’organisations situés de l’extrême droite jusqu’à l’extrême-gauche, qui expriment d’une manière de plus en plus explicite leur haine de ce qui est « juif » en reprenant les vieux clichés, tel que « les juifs contrôlent le capital, les médias et le pouvoir politique en France et partout dans le Monde avec l’aide de leurs institutions représentatives telles que le Consistoire, le CRIF et la LICRA…

Cette situation me semble être le reflet d’un profond malaise de civilisation (pour reprendre le concept de Freud) qui s’est installé en France, en raison de la crise sociale, économique, éthique et politique, qui se traduit notamment par la « panne » de deux des pivots essentiels de la République Française : son modèle d’intégration et sa conception du principe de laïcité. Elle résulte aussi certainement d’une culpabilité inconsciente après la Shoah….(Le conflit israélo-palestinien permettant de scander que « le juif » sous l’expression « israélien » est un « criminel »).

La fraction de la population la plus touchée par ce profond malaise exprime indirectement sa colère contre les institutions et les gouvernants en faisant renaître la vieille rengaine de la haine antisémite et la « bouc-émissarisation du juif » fondés sur les vieux clichés toujours présents dans l’inconscient d’une partie de la population française. En outre, cette haine antisémite d’une fraction de la population française est attisée par des « pseudos » intellectuels tel qu’A. Soral ou des « anciens humoristes », tel que Dieudonné Mbala, par les dirigeants de l’extrême-droite fidèle à sa vieille tradition antisémite et à présent par les partis d’extrême-gauche et « vert » exprimant leur haine antisioniste obsessionnelle en continuant à affirmer qu’elle n’a rien à voir avec une forme déguisée d’antisémitisme, alors qu’elle participe à libérer et banaliser la parole de la haine antisémite.

J’ai longtemps pensé que ces « poussées d’antisémitisme » correspondaient à un phénomène conjoncturel provoqué par des événements nationaux ou internationaux, mais que la France n’était pas un pays antisémite.

Aujourd’hui, je suis plus beaucoup pessimiste, car je crois que la haine antisémite est devenue structurelle et s’est donc installée durablement dans une partie de la population française. En outre, cette haine antisémite structurelle va continuer à prendre de l’ampleur, notamment sous l’influence des jeunes des banlieues qui en raison de leurs difficultés sociales et d’intégration se radicalisent de plus en plus en étant séduits par la doctrine des courants islamistes les plus durs.

En effet, cette jeunesse des banlieues expriment sa colère par des paroles et des actes antisémites avec la complicité passive et active des sympathisants et des membres d’organisations situées de l’extrême droite à l’extrême gauche de l’échiquier politico-social, qui instrumentalisent et exacerbent les tensions nées du conflit israélo-palestinien. En outre, la haine du juif ne fait pas ou peu réagir l’autre partie passive de la population française qui ne s’estimera pas concernée tant qu’elle ne sera pas touchée par cette colère grandissante issue d’une crise de société très profonde. Les différents gouvernements français ne réagissent que par la parole, car, sur le fond, tant que cette colère ne visera qu’une minorité de la population, elle ne visera pas l’ensemble des institutions et des organes de pouvoir et ne se transformera donc pas en une véritable crise de régime susceptible de saper définitivement les fondements de la République Française.

Pour l’ensemble de ces raisons, je suis pessimiste pour l’avenir de la Communauté Juive au sein de la société française et je pense que les membres les moins privilégiés de cette Communauté ne pourront pas rester durablement en France. D’autant que l’ampleur de la crise sociale, économique, politique et éthique qui secoue la société française est de nature à conduire le Front National au pouvoir dans les prochaines années. Une fois au pouvoir, ce parti d’extrême-droite ne manquera pas d’exprimer la haine antisémite qui fait partie de son essence, par des actes visant à limiter les droits et les libertés des membres de la Communauté Juive.

En conclusion, je me permets de citer des extraits des réflexions sur la question juive publiées en 1946 par J.P. Sartre, car certaines de ces réflexions me semblent, hélas, avoir conservé toute leur acuité au regard de la crise qui traverse la société française.

« Si un homme attribue tout ou partie des malheurs du pays et de ses propres malheurs à la présence d’éléments juifs dans la communauté, s’il propose de remédier à cet état de choses en privant les juifs de certains de leurs droits ou en les écartant de certaines fonctions économiques et sociales ou en les expulsant du territoire ou en les exterminant tous, on dit qu’il a des opinions antisémites.
Ce mot d’opinion fait rêver… C’est celui qu’emploie la maîtresse de maison pour mettre fin à une discussion qui risque de s’envenimer. Il suggère que tous les avis sont équivalents, il rassure et donne aux pensées une physionomie inoffensive en les assimilant à des goûts. »

« Si le Juif n’existait pas, l’antisémite l’inventerait »

« Le Juif est défini par l’antisémite comme le Mal. Mais si « l’antisémite a décidé du Mal », c’est bien « pour n’avoir pas à décider du Bien » : stigmatisant, excluant, détruisant le Juif, il est sûr qu’il « fait le Mal pour le Bien »… en se gardant bien de définir ce dernier, qu’ « il n’ose regarder de peur d’être amené à le contester et à en chercher un autre ». On comprend dès lors que le racisme a une formidable portée politique et sociale : il « canalise les poussées révolutionnaires vers la destruction de certains hommes, non des institutions (…) Il représente donc une soupape de sûreté pour les classes possédantes qui l’encouragent et substituent ainsi à une haine dangereuse contre un régime, une haine bénigne contre des particuliers. »

Le raciste se dévoile finalement comme un lâche qui se cache sa lâcheté (politique et tout simplement humaine), écrasé par la peur qui le ronge et qui n’est pas, contrairement aux apparences, peur des Juifs ou de la « race inférieure », mais peur « de lui-même, de sa conscience, de sa liberté, de ses instincts, de ses responsabilités, de la solitude, du changement, de la société et du monde. »

« L’antisémite reproche au Juif d’être Juif ; le démocrate lui reprocherait volontiers de se considérer comme Juif. »

« le démocrate ne connaît pas le Juif, ni l’Arabe, ni le « nègre », ni le bourgeois, ni l’ouvrier : mais seulement l’homme, en tout temps, en tout lieu pareil à lui-même (…) Ainsi le démocrate, comme le savant, manque le singulier : l’individu n’est pour lui qu’une somme de traits universels. »

le démocrate « craint que ne s’éveille chez le Juif une « conscience juive », en d’autres termes une conscience et des comportements identitaires. « Il s’ensuit que sa défense du Juif sauve le Juif en tant qu’homme et l’anéantit en tant que Juif. » Sartre décèle ainsi chez le démocrate « une nuance d’antisémitisme », puisqu’il « est hostile au Juif dans la mesure où le Juif s’avise de se penser comme Juif »