S’il était déjà passé à Gstaad avant guerre c’est à partir de 1954, voici soixante-et-un ans que Yehudi Menuhin (1916-1999) jeta vraiment son dévolu sur le magnifique village de l’Oberland Bernois, au milieu des Alpes, où, si la langue officielle du canton est le schwiizerdütsch, on parle encore français et aujourd’hui beaucoup anglais.

Toute la région appartenait au royaume de Bourgogne et constituait l’ancien comté de Gruyère. Les prémices du festival datent du concert de 1957, où Menuhin avait invité Maurice Gendron, violoncelle, le compositeur britannique Benjamin Britten, excellent pianiste aussi, le ténor Peter Pears, pour faire un concert en quatuor dans la petite église Mauritius (Saint-Maurice) protestante de Saanen aux peintures murales polychromes de toute beauté datant du XVe siècle.

Le festival était né mais jamais Menuhin aurait pu imaginer que de ce concert amical allait naître un vrai festival qui prendrait ses lettres de noblesse et qui existerait toujours 18 ans après sa mort, tout en acquérant une dimension internationale.

J’eus pour guides éclairés Anita Roth, l’une des historiennes du canton, et Rolf Steiger, qui préside le centre Menuhin, lui qui est surtout la mémoire du festival et fut aussi l’ami de longue date du musicien et sa famille, accueillant encore ses enfants régulièrement et en particulier Jeremy, pianiste américain de talent. Rolf Steiger est aussi l’initiateur avec le Rotary-Club du Gstaad-Saanenland et les communes concernées, du Chemin philosophique dédié à Menuhin et conçu avec lui peu avant sa mort. Un chemin balisé propose aux passants et aux fidèles du musicien, dont la réputation est mondiale allant jusqu’en Inde, au Japon, en Corée, en Chine naturellement et couvrant les milieux musicaux d’Amérique Latine, sans oublier l’Afrique.

À Gstaad, outre le festival, se trouvent aussi l’IMMA (International Menuhin Music Center) et le Gstaad-Saanenland Tourismus, qui propagent la renommée du musicien et humaniste juif et universel, en même temps que la destinée de son festival.

Depuis les années 1980, fini les concerts intimes dans les églises du canton, une immense toile blanche a planté ses ailes au cœur des chalets et des hôtels du village pour accueillir des milliers de spectateurs du monde entier aussi bien d’Europe que des Etats-Unis, d’Israël, d’Asie…

Depuis la nomination de Christoph Müller à la direction artistique du Festival, après Gideon Kremmer, qui ne fut pas, semble-t-il, le président dont le Festival avait besoin, celui-ci prit vraiment une importance qui n’a plus rien de confidentielle. Le premier concert du London Symphony Orchestra eut lieu en 2004, deux ans plus tard, le festival et l’Académie Menuhin accueillaient en résidence Alfred Brendel. En 2009, ce fut la première édition de la Gstaad Vocal Academy avec Cecilia Bartoli et Silvana Bazzoni Bartoli. Chaque année apporte ses nouveautés. Le public du Festival est passé en quatorze ans de 14 000 à 26 000 personnes.

Selon le vœu de Menuhin, le Festival se tourne de plus en plus vers les enfants et les jeunes musiciens. N’oublions pas qu’en 1963 le maestro créait son école à Londres qui deviendrait la Menuhin School de Stoke d’Abernon, près de Londres, dont l’actuel président est Daniel Barenboïm. Gageons qu’il vienne une année au festival comme pianiste mais pourquoi pas à la tête de son West-Eastern Divan Orchestra, qui construit la paix au sens où Menuhin l’entend et justement quand il s’agit des Israéliens et des Palestiniens, des juifs et des musulmans.

Ce 24 août, j’étais l’invité de la ville de Gstaad et du Tourisme Helvétique pour assister au concert exceptionnel d’Anne-Sophie Mutter, accompagnée au piano par Lambert Oskar. Être le pianiste d’une si célèbre soliste internationale n’est pas la tâche la plus enviable.

Yehudi Menuhin dans le film "Stage Door Canteen", en 1943. (Crédit : capture d'écran/domaine public, via WikiCommons)

Yehudi Menuhin dans le film « Stage Door Canteen », en 1943. (Crédit : capture d’écran/domaine public, via WikiCommons)

L’artiste proposa dans sa première partie trois sonates : la n°35 K. 526 en Ut majeur de Mozart, suivie de « Clockwork » de Sebastian Currier (né en 1959), pour s’achever avec celle en Sol majeur de Ravel (1875-1937). Cette dernière est une épure aux airs tziganes (on se souvient aussi du Kaddish qu’il mit en musique), aux cadences vertigineuses.

Dans sa longue robe jaune, Anne-Sophie Mutter irradiait. À la fin de l’œuvre, un murmure d’admiration traversa l’assemblée des mélomanes avant un tonnerre de vivat. Dans la seconde partie, la concertiste avait choisi la Sonate FP 119 de Poulenc (1899-1963). La virtuosité de la violoniste conjointe au talent de Lambert Oskar (qui n’est pas sans m’évoquer par la gentillesse de son visage et sa rondeur affectueuse qui tranche sur la beauté un peu froide de AS Mutter) est flagrante tout au long du concert. Quand à un certain moment, tel un éclair, l’archet brise le silence et l’air, le public retient son souffle et je fus impressionné par la finesse de ses mains, des doigts de l’artiste. La sonate de Poulenc prend des accents russes, ses trilles glissent sur l’archet et entre les doigts magiques de la musicienne. On ne cesse d’être marqué par l’écriture de Poulenc, sa modernité, ses cadences sauvages. Mais la présence de AS Mutter enveloppe l’auditoire dans une sorte d’halo ineffable, sous la toile blanche du Festival.

Est-ce la présence et l’autorité de la concertiste, l’été qui y fait aussi, durant les silences de la dernière page de Poulenc, à couper le souffle, pas un raclement de gorge, pas un tousseur ne se fait entendre. Moments bénis pour un musicien, s’il en est.

L’Introduction et Rondo capriccioso en Ut mineur op 28 de Saint-Saëns (1835-1921) a des accents qui évoquent Ernest Bloch (1938-1920) son exact contemporain, dont le Kol Nidré a fait le tour du monde.

Mutter joue les sublimes cadences finales de l’œuvre que Menuhin interpréta avec fougue, lui aussi, dans des conditions si particulières, dans la grande Salle du Conservatoire de Moscou le 16 novembre 1945, concert où il interpréta avec David Oïstrakh le Concerto pour deux violons de Bach. Fascinante de rigueur, d’énergie, de charme, toute en retenue, la déesse du violon nous a donné ce soir-là un inoubliable concert avec Lambert Orkis. Nous n’oublierons pas la dernière larme de violon, dans le Saint-Saëns, et les 30 secondes de silence tenues avec maestria avant une avalanche d’applaudissements.

Faisons retour sur Menuhin en guise de conclusion. Voici deux paroles du maître que l’on peut méditer le long de ce parcours philosophique qui lui est dédié : « Chercher et se mettre en route est plus important qu’arriver au but. » Cette parole a des réminiscences talmudiques certaines mais aussi kafkaïennes, puisqu’un des aphorismes de Kafka en est étrangement proche.

L’autre maxime que j’ai retenue : « Le sens de l’humour et la capacité de rire de soi-même sont essentiels. »

Nous aurons vécu au cœur de l’Oberland, un pèlerinage à la rencontre de Menuhin, que j’avais eu la grâce de rencontrer en France dans les années 1990.