Au moment où quatre célèbres résistants de la dernière guerre entrent au Panthéon de Paris, je me suis demandé si la notion même d’un lieu pour honorer la mémoire des grands personnages de l’histoire juive aurait un sens, et si oui, qu’est-ce qui devrait dicter le choix de celui (ceux) qui décide(nt) ?

Petit rappel pour les nuls. Panthéon vient du grec πανθείος signifiant «tous les dieux». C’était le temple consacré par les Grecs, puis par les Romains, à toutes leurs divinités. Par extension, c’est devenu le lieu où sont inhumés et honorés les « grands hommes » (et bien sûr femmes), le plus célèbre étant celui de Rome. En France, le Panthéon de Paris réunit les grands acteurs de l’histoire culturelle, scientifique, politique auxquels la patrie est reconnaissante à ces divers titres, et ce depuis « l’époque de notre liberté », à savoir la Révolution. Toutefois, quelques dérogations ont été admises pour des personnages morts avant cette date comme Descartes, Voltaire ou Rousseau. En revanche, certains n’y ont fait qu’un bref séjour lorsqu’on découvrit leur « indignité » à s’y trouver, tels Marat et Mirabeau.

La notion de panthéon est plutôt généreuse et traduit l’idée d’une reconnaissance pour l’œuvre des générations passées, souhaitant y inscrire l’action présente et à venir des nouvelles générations. « Nous entrerons dans la carrière quand nos aînés n’y seront plus » chantait-on à mon époque, lorsque la Marseillaise faisait encore partie de notre apprentissage du chant et de la musique, et que les équipes de football ne restaient pas la bouche close ou jouant au karaoké pendant l’hymne national…

Mais, foin de cette nostalgie peu prisée de nos jours, et interrogeons-nous : faut-il vraiment attendre que nos aînés aient disparu pour reprendre leur flambeau ? Je crois qu’il serait plus rassurant pour eux que nous les honorions de leur vivant et que nous leur montrions que nous avons commencé de mettre nos pas dans les leurs. Ils pourraient au moins « à l’heure suprême […] s’endormir sur l’assurance d’avoir été mieux que de simples passants ». (Prière du Souvenir du grand rabbin Louis-Germain Lévy).

C’est pourquoi l’idée d’un panthéon ne m’attire pas tellement. Combien, parmi les 75 personnalités reposant en haut de la rue Soufflot (architecte du Panthéon !), sont mortes sans savoir qu’un jour la nation les honorerait ? Je pense en particulier aux cinq vaillants Résistants reposant désormais dans ce froid édifice de pierre et de marbre, les quatre derniers ayant rejoint depuis cet après-midi Jean Moulin qui les y attendait depuis 1964, lorsqu’André Malraux (également panthéonisé en 1996) l’avait solennellement invité à y entrer. Qui a oublié son fameux «Entre ici Jean Moulin» en présence du général De Gaulle ?

Alors, un panthéon juif se pourrait-il imaginer ? Il faudrait déjà que la notion de patrie existât chez nous pour qu’une telle chose soit concevable. Or, pendant près de deux mille ans notre peuple a été privé de terre et ses « grands hommes » l’ont été au milieu des nations parmi lesquelles il s’est trouvé dispersé. Il y en a même désormais deux au Panthéon : René Cassin et Jean Zay (par son père).

La reconnaissance vis-à-vis des grands Juifs ne leur est pas venue des panthéons de l’histoire, mais des grandes institutions qui décernent des Prix, à commencer par le plus prestigieux d’entre eux, le Nobel. Et puis, leurs noms sont inscrits sur les monuments aux morts des pays pour lesquels ils ont donné leur vie. Et surtout, ils ont mis leurs divers talents au service de l’humanité, que ce soit sur le plan scientifique, artistique, littéraire, philosophique, psychanalytique, etc. Qui doit, qui peut leur exprimer de la reconnaissance ? Sans doute pas un monument ou un temple ! D’ailleurs, sauf à nous livrer à ce genre d’inventaires prétentieux qu’on retrouve régulièrement dans des publications chauvines autant que stupides, il nous faut admettre que cet exercice est plutôt de nature à alimenter l’antisémitisme.

Mais surtout, qui mettrions-nous dans ce panthéon juif imaginaire ? Je subodore déjà les combats homériques entre les différentes composantes de la communauté juive, soi-disant unie, lorsqu’il faudrait décider de tel ou tel nom ! Chacune y irait de son candidat en le justifiant au nom de ses convictions spécifiques. Les religieux voudraient qu’on inscrive tous les grands personnages bibliques, de Moïse à Salomon, tous les grands maîtres, de rabbi Akiva au gaone de Vilna.

Les intellectuels n’envisageraient personne d’autre que les grands philosophes qui ont marqué leur époque, de Saadia Gaone à Lévinas. D’autres avanceraient des grands noms tels que Freud ou Einstein. D’autres tiendraient pour les fondateurs d’Israël, de Ben Gourion à Rabin. D’autres encore privilégieraient les héros de la révolte du ghetto de Varsovie. D’autres les grands acteurs et réalisateurs du cinéma contemporain en n’oubliant pas les frères Warner, Samuel Goldwyn, Louis B. Mayer ou Adolphe Zukor à qui l’on doit la fondation des quatre géants américains qui portent leurs noms.

Je crois que c’est encore André Neher qui avait raison de définir le Juif comme la somme de tous ses engagements possibles qu’il rappelait dans son beau texte « L’identité juive » : combat, étude, adhésion à une foi religieuse, destinée historique, sionisme. Et il concluait : « Tout cela, ensemble, contradictoirement lié, simultané tout en se dispersant, solidaire tout en s’excluant et en se reniant parfois, tout cela c’est l’identité juive ».

– Alors, pas de panthéon juif pour n’y intégrer personne qui n’en soit digne, pour n’en exclure personne qui le serait, et pour tout simplement accueillir dans nos consciences l’expérience de nos ancêtres et de nos pairs afin d’y fonder nos convictions et nos valeurs. Se dire aussi qu’un « grand homme », c’est d’abord un homme ; se comporter comme tel lorsqu’il n’y en a pas ou plus ; repousser toujours plus loin les limites de son engagement pour l’humanité ; déceler pour les combattre les injustices et les faux-semblants ; n’honorer dans un temple que l’Eternel et n’en dédier aucun à des divinités ou à des humains. Fais ce que dois !

Shabbath Shalom à tous et à chacun. Daniel Farhi.