L’Afrique du Sud est à la mode : alors que nous passons par un hiver au climat déréglé, l’Afrique australe est en été, les températures sont élevées, l’Afrique du Sud manque d’eau.

Le pays est parsemé d’arbres et de cactus très rares, toutes sortes de plantes très anciennes, quasi « préhistoriques » de la destinée d’un humus qui a conservé la mémoire des premiers germes de vie.

En terre de Canaan et d’Israël, nous avons été traversés par ces mêmes êtres humains qui ont désespérément cherché refuge dans un Croissant réputé fertile, situé à la jonction de continents en expansion.

On oublie alors de mentionner la faune et la flore qui, depuis le Cap ou le Limpopo, le Botswana ou le Transvaal se sont propagés jusqu’au Moyen-Orient et bien au-delà.

Une sorte de nonchalance flegmatique, indubitablement à l’écoute des bruissements de la terre, de la poussière et du sable, de buissons et de petits bosquets qui ouvrent sur le berceau de toute civilisation. Il y a un très bel arbre près de Johannesburg, l' »arbre berceau-cradle tree/wiegboom », maternel et large.

Une mémoire indicible du poisson muté en singes et homidés, cette mémoire de fraîcheur qui s’est dressée en solitaire pour se grouper, se maîtriser et se réfléchir en des langages articulés et cohérents.

Nous aimons tant les « crânes » dans nos régions ! Une petite carcasse humaine de 55 000 ans qui dessine une trajectoire de l’Afrique du Sud à Beer-Sheva vient d’être découverte… Sa trace peut ensuite être suivie sur la Perse et même le Détroit de Béring. Comme si enfin, quelques neurones d’intelligence donnaient du sens à une calotte crânienne qui abrita les premières pensées d’un « Homo dit Sapiens ».

Nous avons le Golgotha/גולגותא, lieu du martyre du Fils de l’homme, Jésus de Nazareth. C’est un lieu-dit (Matthieu 27,33; Jean 17,19) qui, paradoxalement n’indique pas l’immobilité : un « crâne », çà roule, çà bouge, comme « galgeltha/גלגלתא = balle, pierre qui roule » (Gittin 47a).

En hébreu moderne, « galgalim/גלגלים » désigne les « pneus » qui sont gonflés à bloc et presque « spirituels ». Et donc, ils tournent. Il n’est pas uniquement question de rotation, mais de « révélation, galgèl/גלגל ».

Franchement, qui pense à cette dynamique « crânienne » ? Nous marchons sur des ossuaires, des cimetières authentiques… ou involontaires. Qui sait vraiment à quel point chacun tue le temps et les autres, soi-même tout e nse demandant pourquoi l’oubli est un masque de jouvence.

En quelques centaines de milliers d’années, le bon sens veut que chacun, sans doute malgré soi, comprenne, au tournant de certaines étapes de vie, que l’humain est si humain qu’il n’est que « poussière et retourne à la poussière/כי עפר אתה ועל עפר תשוב ».

Poussière ? le mot désigne aussi le sable épais, la boue, le mortier et le « mâle », une multitude qui recouvre une terre (féminine) « adamah/אדמה » figure des matrices, de cette couleur rouge sang et souvent sanguinaire.

Précisément, la poussière n’est pas ténue. Elle est dense, boueuse comme de la glaise, forte et résistante : « Celui qui va conquérir le monde (ofer/עופר) a été façonné jusqu’à sa plénitude » (Bereishit R. 14). Cela correspond au premier commandement qui concerne toute créature : « Croissez,p’rou\ פרו, multipliez, our’vou\ורבו, emplissez,oumil’ou la terre\ומלאו את-הארץ et conquérez-la,khivchou’a\וכבשו » (Bereishit/Gén. 1, 28).

Le défi proposé à chaque être humain et à toute la création consiste à grandir, atteindre une mesure pleine, bien tassée (cf. Ephésiens 3,18). En soi, c’est facile à dire; psychologiquement, l’être humain détruit plus qu’il ne construit, comme happé par le vide, la négation de l’existence.

Tout cela dépasse donc notre propre génération pour donner de la densité au déploiement de l’histoire perçue comme une réalité objective à laquelle nous sommes conviés et dont nous devons prendre conscience. Cela peut tellement irriter que la destruction semblerait plus constructive que d’atteindre une mesure belle et féconde.

C’est là que cette réalité se heurte à des siècles de carnages, d’avilissements, de ségrégations. L’un est pris l’autre survit. Ce dimanche 1er février a correspondu au 13 Chvat 5702. C’était le jour de la première insurrection du ghetto de Varsovie, voici 73 ans. Et ce lundi 2 février était la date-anniversaire de la libération du camp d’Auschwitz-Birkenau, le 13 Chvat 5705, à la veille de la pleine lune.

La communauté juive a lu ce chabbat le « chant » lors du passage de la mer des Joncs, voir la « mer du bout du monde » ou « mer Rouge ».

L’a-t-on entonné sotto voce par pitié pour les enfants égyptiens qui mouraient alors que les Hébreux allaient être sauvés ? Les oiseaux ont-ils roucoulé de joie à la vue du sauvetage inespéré ? Les archéologues parlent d’un lieu fluet où il n’est pas vraiment trop difficile de passer à guet. D’autres imaginent des scènes hollywoodiennes. alors qu’il n’y a rien de plus banal qu’un miracle, du moins chez nous.

Le miracle existe lorsque la foi conduit à discerner dans des éléments naturels la concomittance entre la réalité qui sauve et l’urgence d’être vraiment tiré d’un danger mortel.

Cela a toujours une dimension prophétique. Le « shira/שירה = chant de la mer » accompagne, ce chabbat passé comme tous les jours, les Juifs depuis plus de 3 000 ans car il n’est pas dépassé : au contraire, il est écrit en un temps verbal inachevé. Il projette sur ce qui continue de s’étirer, avec des temps longs ou courts, sur la distance des siècles.

L’appréciation humaine est trompeuse, fugace, versatile. Du coup, les petites cailles du désert sont presque « ordinaires ». De fait, elles apparaissent de manière régulière dans la région sinaïtique en cette saison. C’est la conjoncture prophétique qui a créé un évènement singulier qui se poursuit sur l’expansion de l’histoire.

De même pour la « manne = man hou/מן הוא = « qu’est-ce que c’est ? qui joue sur le mon min-mi/מין-מי = qui ? ou aussi « espèce » et « sexe, genre ». Quoi de plus providentiel et miraculeux que cette pâte « boulangère » de tamarisk frais au matin et la chair de cailles succulentes en soirée ? C’est trop bon !

Aujourd’hui les survivants des camps de concentration en Israël ont du mal à joindre les deux bouts d’un début de vie en forme d’extermination et d’un crépuscule où on leur distribue trop souvent des poulets pour tromper leur faim… pas même d’humanité. C’est quoi le devoir de mémoire ? Ne serait-ce pas, en l’espèce, la pire des ségrégations, faite de mépris, d’ignorance et de dédain qui court les siècles.

A ce stade, nous ne sommes qu’à une vague aube, sans beaucoup de clarté de ce que l’histoire peut être dans la succession de générations dont nul ne peut prévoir le nombre et la durée. « Le messie viendra lorsque l’Eternel aura incarné dans des corps (d’êtres humains) le trésor de toutes les âmes  » affirme le Traité Yevamot 62b.

Nous attendrons encore quelques millénaires sinon plus. Avec trop de suffisance pour le reconnaître tant nous ne penserions qu’à nous-même en dépit de la Parole divine.

A cet égard, « l’homme/אנוש! Ses jours sont comme l’herbe, comme la fleur des champs, il fleurit; sur lui qu’un souffle passe, il n’est plus, jamais plus sa place (m’qomo) ne le connaîtra\ולא יכירו עוד מקומו » est un verset plein de vérité, de perspicacité sur le vrai sens de la mémoire et de la destinée humaine. Car « maqom/מקום » est un « lieu », « le sanctuaire », « les entrailles féminines du plaisir, de la pureté et de la naissance » et celui de la « résurrection (qum) ou relevailles ».

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Il y a beaucoup d’arbres en Afrique du Sud, des petits buissons, des bois et forêts éparses. Il n’y a pas de vraies espaces forestiers en Israël, malgré Jéricho et ses champignons connus depuis plus de 9 000 ans.

L’Afrique du Sud s’étend de la Namibie au Botswana, le Mozambique et se poursuit sur la côte vers Zanzibar, et souvent, les arbres – comme les humains – semblent chauves.

La plupart des arbres et des plantes ont des épines là-bas ! Tout comme nous avons tant en Terre Sainte. Il y a un arbre est tout-à-fait exceptionnel qui s’appelle  » Buffalo Thorn Tree »en anglais, «Ziziphus mucronata » en latin scientifique, du grec « Ziziphos/ζιζιφος de zizûf » en arabe.13.05.04.wag'nbietjiebosC

L’afrikaans [néerlandais créolisé d’Afrique du Sud] a donné un nom particulier à cet arbre : «Wag-‘n-bietjiebos » = l’arbre  »Attendez un petit peu ».

Il est fourni d’épines, très vert avec des fruits et est agréable à regarder. Eh bien, cet arbre est présent dans tout le Moyen-Orient, en particulier en Terre Sainte sous la forme d’un buisson épineux. La tradition chrétienne affirme, à Jérusalem, que la couronne d’épines mise sur la tête de Jésus provenait de ce même « micronata Ziziphus, Buffalo-Thorn Tree », donc d’un «Wag-‘n-biejtiebos » qui se prononce [υax:nbi:kibos].

Les épines de notre plante du Croissant Fertile ont évidemment été comparées à celles de l’arbre de la brousse de l’Afrique australe  et identifiées comme issues d’espèces très proches.

Mais pourquoi batifoler parmi les arbrisseaux du Plein Sud africain ? Parce que tout le monde parle de l’Afrique du Sud sans vraiment entrer dans le bush.

En 1938, Albert Einstein, interrogé sur la possibilité d’un Etat juif, exprima une sorte de doute, considérant qu’historiquement, les Juifs avaient peu d’expérience pour construire ensemble un Etat. En revanche, il souligna combien ils sont habitués à travailler au service des diverses nations et Etats, dans de nombreux pays et au sein de différentes cultures.

Les Juifs n’y ont guère été familiarisés à l’idée de construire leur propre Etat, un pays qui réunirait toutes les composantes diachroniques et synchroniques de la réalité juive et hébraïque, mosaïque du présent et du futur.

Pourtant, Albert Einstein tînt à préciser que, si il se présentait une raison historique particulière, inédite, qui conduirait à la création d’un Etat juif, c’est-à- dire à créer un « refuge », un lieu de sécurité pour héberger les Juifs, cela pourrait être une réalité.

Le savant n’évoquait pas le dynamisme et l’émergence d’une société judaïque novatrice. Il avait prudemment déclaré qu’il fallait agir avec discernement : «with tolerance and wisdom = (avec) tolérance (la patience) et de la sagesse » ce qui, en allemand, sa langue maternelle,  se dit « Geduld und Weisheit ».

Les mots sont partout en Israël. « Todah al hasavlanut/תודה על הסבלנות: merci d’être patient», «savlanut\סבלנות = patience » est une expression radotée nuit et jour et à chaque minute dans le pays et la région. C’est notre slogan national.

Voilà qu’il y a un arbre, un buisson-arbre, plein d’épines qui, dans la foi chrétienne, rappelle que nous devons attendre avec beaucoup de patience la venue du Messie (Sukka 52b).

Patience: le mot est toujours connecté à la « souffrance – pathos «  » dans les cultures occidentales comme il est aussi dans «Sevel/סבל», en hébreu. Mais les épines de nos arbres ou cactus proposent davantage: ils se protégent contre la violence et les abus. Une fois que les épines sont enlevés, les arbres de brousse sont doux, tendres, tout comme le « sabra, cactus du désert local, aussi le nom pour les jeunes israéliens ».

Certains jeunes de nos jours sont peut-être perdus ou confus quand ils ne rencontrent que des épines ou des clôtures. La patience devient alors une formidable lutte contre nos propres modes de ségrégations, nos affinités sélectives, nos rejets ou répulsions.

Nous passons par des décennies modernes qui isolent et connectent à la fois. Comme le suggère l’expérience du net où se mêlent dynamisme créatif et muflerie anonyme, le règne d’une forme de mondialisation et le « zum Wegwerfen/la déchetterie » qui est apparue dans les années 1970 et prend sa mesure en ce moment.

En Afrique du Sud, le modèle est également frappant pour une autre raison. Il ya un groupe de chanteurs pop sud-africains qui se appelle « Wag-‘n-bietjie/Attends un peu « . Ils invitent à la rencontre et la tolérance. Il faut plus que de la patience pour que l’humain perce sous l’identité grégaire.

C’est le 15 du mois de Chvat 5775, en cette année de chmita/שמיטה, de rédemption et de délivrance, de repos pour la terre ! Quel repos ? où ? Précisément, peut-être, au plus profond de sillons rougis par le sang versé depuis les temps les plus reculés. Une année où il n’est pas permis de planter (la terre se repose), mais de contempler et que partout, en Israël, aujourd’hui on se promène pour regarder la beauté de sols qui donneront des fruits l’an prochain.

(photo: un « wag-‘n-bietjie-bos » ou « arbre buffalo d’Afrique du Sud (AW)