La scène est un jeu de miroir qui renvoie l’espace d’un soi en devenir. Le théâtre de David Geselson se joue de la réalité et déjoue la fiction familiale de son auteur.

Je suis venue voir la pièce avec un ami. Nous attendons d’entrer dans la salle, en déroulant le tapis des questions. La parole s’ouvre à bâtons rompus sur les brèches de la singularité d’un destin : être juif, Israël, la vie…

Le public est là, il attend l’ouverture des portes. Des intimes ? Des collègues ? Des religieux ? Des laïcs ? Le visage de David sorti de l’arrière- boutique apparaît soudainement. Il dessine un sourire d’excitation sur un air faussement décontracté.

Il vient prendre la température de l’audience agglutinée dans le hall du théâtre. Une tasse de thé à bout portant, comme la dernière arme qui le relie à la réalité de son corps, prêt à se propulser dans l’histoire de sa vie. Je me reconnais dans ce moment particulier de savoir qu’on ait attendu, sans savoir à quoi on pourra bien s’attendre…

Je regarde autour de moi et je ne reconnais personne. Tous ceux qui sont là ce soir, ont l’air d’être « comme tout le monde ». Pas de barbu et de chapeauté sulfureux, ni de foulard ou de perruque à l’horizon ! Je me vois à cet instant précis, traverser des mondes aux antipodes qui portent pourtant, une identité indéfectible, inaliénable sous des apparences fort contrastées.

Je porte en moi ce monde qui tire les fils du paradoxe, ce monde qui refuse les étiquettes et les cases bien rangées. Le sceau du vivant s’arpente sur le fil. Cette familière étrangeté, je l’embrasse envers et contre toutes les tentatives de mortifier une identité dont l’unité réside en ce point d’éclatement.

La pièce En route kaddish renvoie au maëlstrom de la femme que je suis, en prise vers le grand saut de sa vie : l’être juif, une essence qui se révèle à soi …. irréversible. Ça te colle à la peau comme une joie qui te brûle jusqu’à la moëlle.

De Tokyo à Jérusalem, David nous accueille dans son univers avec des tics de langage, des « euh… » à chaque bout de phrase ? Je sourcille puis je me laisse prendre au jeu. David est juif et à un moment ou un autre, le juif ne fait pas comme tout le monde. C’est là que l’acteur est attendu. C’est ici que le metteur en scène est entendu. Le juif réinvente le tribut de sa différence. Il est rappelé à son désordre divin, il insuffle depuis les voiles de son destin, une parole vivante dans les gorges égosillées de la massification ambiante.

David ramène son grand père Yehouda sur la scène de sa vie. Yehouda a fui les pogroms de Lituanie et part réaliser le projet messianique. Les enfants d’Israël reviennent sur leur terre, après 2000 ans d’exil …

Est-ce l’histoire d’un deuil qui s’éternise ? Le kaddish est la prière des vivants, la mémoire qui traverse l’espace et le temps et se refuse à se taire, quatre pieds sous terre. Le kaddish, c’est le lieu qui pose chaque tournant de sa vie, comme on joue et on bat les cartes de son destin.

La grande et la petite histoire s’entrelacent comme ce personnage de Yehouda qui a l’amour de la Torah chevillé au corps jusqu’à son rejet explosif. La techouva n’est jamais très loin, même si elle ne dit pas son nom. Les tiraillements ne manquent pas. L’hébreu émaille un français qui s’ouvre à l’entre-deux : la différence, c’est faire le choix d’être soi. Du retour de l’exil à l’avenir d’une nation, la perle singulière se rattache au maillon de la chaîne Israël.

Israël n’est prononcé que de rares fois. David et Yehouda se font face et évoquent la Palestine, le nom d’antan. Je me pose la question : est-ce une référence au nom passé ? Difficile d’assumer ? Palestine a sa racine dans le mot hébreu : invasion. Qui a envahi qui ? Qui est l’ombre porté vers sa lumière ? Qui est rappelé à son Nom ? En route Kaddish tire les fils d’un homme voué à partager le destin universel d’un peuple qui devient une nation : témoin ultime de l’humanité éternellement en devenir …

En route Kaddish du 17 mars au 3 avril 2016 à 20h au Nouveau Théâtre de Montreuil avec David Geselson et Elios Noël (Cie Lieux dits).