Dans un récent article, le Diario judío, journal juif de Mexico, revient, trois ans plus tard, sur le cas de Csanád Szegedi, ancien dirigeant d’un parti politique d’extrême-droite hongrois, le Jobbik, contraction de Jobboldali Ifjúsági Közösség (« Communauté de la jeunesse de droite »), fondé en 2003, et qui depuis, accumule les succès, passant de 2,2% des voix aux élections législatives de 2006 à 20% des voix aux législatives d’avril 2014. Ce parti – qui joue sur le mot jobbik signifiant en hongrois « le meilleur » – est résolument tourné vers l’ultra-nationalisme, l’irrédentisme, le néo-hungarisme, l’euroscepticisme, l’anti-mondialisme et l’antisionisme. Excusez du peu !

Qui est Csanád Szegedi ? C’est un jeune homme hongrois (né le 22 septembre 1982) engagé très jeune dans la mouvance d’extrême-droite. Par son père, il se dit être de la vieille noblesse hongroise. Ce qui convient bien à un homme qui défend les valeurs nationalistes de son pays. Elu député européen en 2009, il s’est présenté à l’ouverture de la session parlementaire, à Strasbourg, en uniforme de la Garde hongroise, l’organisation paramilitaire de son parti, qui terrorisait les villages Roms avant d’être dissoute, la même année. « J’ai été l’un des dix premiers membres de la Garde », rappelle cet ancien étudiant en histoire, qui dirigeait une marque de vêtements et accessoires « nationaux ».

Ça, c’est pour son ascendance paternelle. Côté maternel, il ne s’est jamais vraiment interrogé jusqu’à l’été 2012 où un membre de son parti révèle que Csanád Szegedi, le pourfendeur des Tziganes et des Juifs, a des origines juives ! Comme aurait dit Brassens, grand branle-bas dans Landernau ! Alors oui, le jeune politicien va s’intéresser à son ascendance maternelle (la seule vraie selon la halakha) pour y découvrir que sa grand-mère de 93 ans, Magdolna Klein, est juive et rescapée d’Auschwitz où elle fut déportée.

Ici je cite un article de Boris Thiolay paru dans l’Express le 4 août 2012. « Magda, alias Magdolna (diminutif de Madeleine), est née le 5 avril 1919 à Miskolc, la deuxième ville du pays, dans une famille juive peu pratiquante. Son père, Lajos Bornstein, dirige une société de transports. A la suite du décès de sa mère, la petite fille est adoptée à l’âge de 11 ans par un oncle et une tante, les Klein, qui n’ont pas d’enfants. 1944 : Magdolna a 25 ans, elle travaille comme femme de ménage à Miskolc. Le 13 juin, tous les juifs de la ville sont raflés par la police hongroise et livrés aux nazis. Avec ses parents adoptifs et son père naturel, la jeune femme est déportée à Auschwitz (Pologne).

Là, sélectionnée pour travailler dans une carrière de pierres, elle échappe à la chambre à gaz. Le 1er septembre suivant, elle est transférée au camp de concentration de Dachau (Allemagne). Elle est ensuite affectée dans une usine de soudure. Libérée par les Américains en avril 1945, Magdolna est l’unique survivante de sa famille. Rentrée en Hongrie, elle épouse Imre Meisels, un veuf, lui aussi rescapé de l’extermination.

Ainsi, toute la famille de Csanád Szegedi, côté maternel, est juive. Lui, qui cultive l’histoire de ses ancêtres paternels, issus de la vieille noblesse hongroise, pouvait-il vraiment l’ignorer? « Je n’en savais absolument rien, soutient-il. Depuis cette révélation, ma mère m’a dit qu’elle avait des doutes. J’ai aussi compris pourquoi ma grand-mère a toujours porté des vêtements à manches longues: elle cachait le tatouage sur son avant-bras… »

À la suite de ces révélations délatrices et de sa prise de conscience, Csanád Szegedi entame une recherche généalogique et une démarche de conversion au judaïsme, bien que juridiquement, la tradition le considère comme juif. Il va voyager en Israël, le pays hier encore vilipendé par sa formation politique, se rendre à  Auschwitz, là où sa grand-mère a vécu l’enfer sans jamais lui en rien dire.

Du jour au lendemain, il a brûlé son écrit de jeunesse autobiographique intitulé : « Je crois en la résurrection de la nation hongroise ». Il sillonne les lycées et les universités pour parler de son expérience et de l’erreur dans laquelle il a vécu pendant trop longtemps. Il condamne partout le racisme, l’antisémitisme, l’antisionisme, rejetant ostensiblement ses croyances antérieures.

Pour autant, il est resté député européen, mais non affilié à un parti. Il se demande s’il va continuer à faire de la politique. Lorsqu’il se présente à des jeunes, il commence ainsi son discours : « Je vous parle ici aujourd’hui, parce que si quelqu’un m’avait dit lorsque j’avais 16-17 ans ce que je vais vous dire maintenant, je ne me serais pas tellement fourvoyé ».

En considérant le parcours pour le moins atypique de Csanád Szegedi, plusieurs réflexions peuvent se faire jour. C’est tout d’abord l’illustration de la démarche de teshouva, repentir, dont nous parlent tant la Bible et les écrits rabbiniques anciens et modernes.

La teshouva, c’est étymologiquement un retour, mais aussi une réponse. Celui qui l’accomplit est appelé hozer biteshouva, celui qui revient par le repentir. D’où revient-il ? De ses errements passés. Pour cela, il faut beaucoup de lucidité, de courage, d’humilité. Csanád Szegedi en a fait preuve.

Hier encore, il était le co-fondateur et n° 2 d’un important parti politique hongrois. Brusquement, il a rompu avec toutes les doctrines qu’il avait jusqu’alors professées. Bien plus, il en a pris le contrepied, devenant ainsi la risée et la bête noire de ses anciens compagnons. Il s’est mis à étudier le judaïsme, s’est soumis à la circoncision, tout en continuant à se considérer comme un fidèle citoyen de son pays, allant jusqu’à soutenir que l’antisémitisme n’y est pas aussi prégnant qu’on pourrait le croire et que, contrairement à certains autres pays d’Europe (la France, la Belgique par exemple), il ne passe pas à l’acte.

Laissons-lui la responsabilité de ses déclarations, car il nous est difficile d’oublier comment, alors que la guerre touchait à sa fin, 500.000 Juifs hongrois ont été déportés et exterminés à Auschwitz, dernière « fournée » des bourreaux nazis. – Le rabbin habad qui a suivi sa conversion, Slomo Köves, a dit le désarroi qui fut le sien lorsqu’il reçut pour la première fois Csanád Szegedi dans son bureau.

Dans le même temps, il avait en face de lui un Juif qui revenait à se origines ; son devoir était de l’accueillir ainsi que le prévoit la tradition. Mais il avait aussi devant lui un leader d’extrême-droite qui, hier encore vitupérait contre les Tziganes et les Juifs, destructeurs, selon lui, de la nation hongroise ! Je pense que les deux hommes ont dû se sentir schizophrènes face à une situation inédite. Imaginons un instant la même situation en France… Il y a, semble-t-il, pas mal de Juifs au Front National…

Peut-être, c’est du moins ce que j’espère, on pourrait imaginer que, sans nécessairement en passer par une telle expérience, de nombreux extrémistes, de par le monde, reconsidèrent certaines de leurs positions qui leur font envisager la société selon leur spectre bien particulier et préconiser des politiques d’où l’Homme est chassé et pourchassé. En cette presque veille de Shavouoth, l’anniversaire de la promulgation des Dix Paroles (commandements), pourquoi ne pas y rêver ?