Il faudrait être aveugle pour ne pas s’en rendre compte. Les cérémonies en l’honneur de deux grandes personnalités, qui viennent de nous quitter et qui étaient si aimées des Français, rendent ce constat incontournable… La politique ne mobilise plus, les gens veulent autre chose.

La politique n’enchante plus, plus aucune légende nationale n’anime les foules. Celles que l’on a vues cet après-midi défiler derrière un corbillard ou celles, réunies dans la cour d’honneur des Invalides renforcent le même constat.

Le regard du philosophe n’est jamais innocent ; il n’est pas cruel mais il est comme la chouette de Minerve qui sort la nuit pour contempler le monde tel qu’il est et non comme le voudrait le moindre processus d’idéalisation.

On se souvient du mythe de la caverne où des hommes enchaînés à leurs préjugés, à leurs habitudes et à leur routine quotidienne observent le reflet de la lumière solaire sur les parois de leur obscure demeure…

Ils voient donc le reflet et non la lumière dans sa somptuosité, dans son éclat premier. Plus tard, plus de deux millénaires plus tard, chez Kant, mort en 1804, cela débouchera sur l’impossibilité de toute métaphysique…

Le lecteur léger ou impatient aurait tort de penser qu’on s’éloigne du sujet ; pas du tout. Nous voyons la réalité telle qu’elle se présente à nous, sans œillères ni masque déformant. Et le verdict tombe comme la lame d’une guillotine : d’un côté, un homme de lettres qui n’a rien emporté avec lui, si ce n’est un humble crayon, pas même son épée d’académicien, d’un autre côté, un simple chanteur, artiste de variétés, qui laisse derrière lui des millions d’orphelins de sa musique et de ses rêves vécus jusqu’au bout…

Ces deux hommes ont marqué leur temps et leurs congénères. Ils n’ont pas usé de ces artefacts qui conviennent à l’exercice mystérieux du pouvoir mais ont livré leur âme à tous ceux qui consentaient à se pencher sur leurs livres ou à écouter leurs chansons…

Ces deux-là qui n’avaient aucun pouvoir temporel ont drainé des foules immenses, bravant le froid rigoureux d’un mois de décembre particulièrement triste avec un ciel si bas. Hommes et femmes, jeunes et vieux, ils sont venus jusqu’à Paris, ont fait une haie d’honneur à un chanteur, mais aussi à un grand auteur, la veille, aux Invalides.

Ils ont observé un silence religieux d’une part, d’autre part, ils ont entonné des chants de leur idole, rappelé pour le grand voyage dont personne ne revient plus. Sauf pour ceux qui croient en la résurrection et qui ont naturellement droit à notre plus profond respect.

Quel contraste avec le discrédit du monde politique et de son personnel, du plus grand au plus petit ! Que l’on ne s’y trompe pas, nous ne voulons discréditer personne, nous n’accusons personne mais il fallait procéder à ce constat.

Il y a tout juste quelques mois, lors d’élections fondamentales pour l’avenir du pays, moins d’un électeur sur deux s’est déplacé… La France s’est entièrement désintéressée de ce qui allait se passer.

Et le résultat de ce choix ou de cette absence de choix est un renvoi massif des anciens et la venue d’une nouvelle classe politique qui ne semble pas plus désirée que la précédente sur la dépouille desquels elle campe sans grande conviction. Ce contraste montre une fois de plus le désenchantement de la politique.

Ces deux grands disparus nous proposaient une sorte de nouvelle frontière, ils nous invitaient à repousser toujours un peu plus le mur de notre esprit. L’époque est en panne d’inspiration : le terrorisme, le chômage, les retraites, les grèves, les banlieues, etc…

Je n’ai vu les images du trajet funéraire de Johnny que ce soir, cette descente si digne des Champs Elysées, ces motos si disciplinées avec des conducteurs conscients de l’heure solennelle qu’ils vivaient, le grand honneur qui leur fut concédé d’accompagner leur idole, n’ayons pas peur des mots, jusqu’à l’église (car nous sommes un pays judéo-chrétien) où la cérémonie religieuse était d’une grâce providentielle, quasi-divine……

On a vécu une sorte de miracle, une cérémonie d’un genre bien particulier mais où tout s’est emboîté harmonieusement : du religieux, du sacré, après tout, ce sont des obsèques, et en même temps, tout à côté des chants de Johnny, des gens qui gesticulent, d’autres qui versent des larmes.

On avait l’impression qu’une puissance tutélaire cosmique avait confié à d’humaines mains le soin de régler cette cérémonie qui fut une réussite.

Même si les autorités civiles y étaient largement représentées, je ne pense pas commettre d’injustice à leur égard en soulignant une nouvelle fois que le chanteur qui a changé le bonheur, la vie, l’amour et l’amitié, a mobilisé les esprits et les cœurs. En d’autres termes, il a réussi là où les politiques ont largement échoué…

Comment unir le chant à l’écriture ? Comment unir la vue (pour lire un livre) et l’ouïe (pour écouter de la belle musique) ?
Au cours du Moyen Age, des théologiens chrétiens et juifs ont établi une sorte de hiérarchie des sens, plaçant au sommet l’ouïe et immédiatement après la vue.

C’est pour cela, nous expliquent-ils, que la Révélation divine fut un phénomène acoustique et non-visuel. L’audition présuppose qu’un son, un bruit qui heurte le fond de l’oreille n’a rien de matériel tandis que pour voir un objet, il faut que son image se reflète sur la rétine… D’un contact avec la matière.

Et il y a plus encore : le monde tout entier résulte de la jonction des chiffres et des lettres, comme le montre la numérologie, notamment kabbalistique. Avec des mots, nos meilleurs écrivains suscitent des mondes, décrivent des personnages que nous ne rencontrerons jamais et pourtant nous sommes conquis, entraînés, suspendus à leur plume.

Pour le chant, il suffit de s’en référer au philosophe Arthur Schopenhauer qui ne cessait d’être pessimiste qu’au son d’une musique douce. N’a-t-il pas dit que le monde a besoin de la musique alors que la musique n’a guère besoin du monde pour exister ?
Il ne faudrait pas que cette équation ait une traduction dans la conduite politique de nos états. Il y a des leçons à tirer urgemment de ce mois de décembre, si gris, si froid et qui commence si tristement.