Deux douzaines d’officiers hauts gradés venus de plusieurs unités de l’armée israélienne étaient assis autour de la table, rassemblés pour un séminaire pédagogique. J’avais été invité à parler de sionisme et de ses défis contemporains.

Mais presque immédiatement, nous avons commencé une conversation passionnée au sujet de Yair Golan, le chef d’Etat-major adjoint de l’armée israélienne, qui pendant un discours pour Yom HaShoah quelques jours auparavant avait prévenu qu’il existait des « signes » dans la société israélienne des « processus révoltants qui ont eu lieu en Europe en général, et en Allemagne en particulier, à cette époque ».

J’ai commencé par reconnaitre qu’il y avait effectivement des tendances horrifiantes à la marge de la société israélienne ; et une indifférence de la part de la majorité de la société israélienne à l’égard de ces dangers. Il y a eu des hochements de tête approbateurs vigoureux autour de la table.

L’un des officiers a noté que Yom HaShoah, le Jour du souvenir de l’Holocauste, est un moment approprié pour que le peuple juif fasse le point sur lui-même. Assez de nous voir comme des victimes, a-t-il déclaré.

J’ai approuvé. Nous l’appelons le « Jour du souvenir » et pas le « Jour de la mémoire », transformant implicitement le traumatisme en souvenir, le deuil en réflexion. Et nous devons réfléchir aux deux angoisses qui nous préoccupent aujourd’hui en tant que peuple.

La première, ai-je dit, concerne les menaces externes qu’affronte Israël : l’Iran et le Hezbollah, et le Hamas, tous les dangers qui sont vos affaires à vous, autour de cette table. La seconde angoisse est interne : les menaces à la démocratie israélienne, dont notre direction sur un autre peuple et l’intolérance croissante et les sentiments anti-démocratiques parmi les jeunes Israéliens.

Si j’avais prononcé ces mots devant un certain public juif américain de droite, j’aurai obtenu des réponses furieuses. Mais ici, parmi les défenseurs d’Israël, certains portant la kippa tricotée des sionistes religieux, il n’y a pas eu un murmure réprobateur.

Yom HaShoah, ai-je affirmé, est précisément le moment de traiter des leçons de l’Holocauste. Et s’il est légitime de parler ce jour-là de la menace iranienne, alors il est aussi légitime de parler des menaces auto-infligées aux valeurs juives et démocratiques.

La question est cependant comment. Nous ne pouvons pas traiter une menace d’une manière qui sape notre capacité à traiter une autre menace. Et cela, ai-je affirmé, est précisément ce qu’a fait Golan. En ouvrant la porte à la comparaison entre Israël et l’Allemagne nazie, d’une quelconque manière, Golan a par inadvertance mais de manière concrète renforcé la campagne de diabolisation de l’Etat juif, pour nous transformer en nouveaux nazis.

Mais il n’a pas dit ça, a protesté l’un des officiers.

Oui, mais un homme sage comprend les conséquences de ses paroles, ai-je répondu.

Yair Golan est l’un des dirigeants les plus réfléchis, intelligents et courageux de l’armée israélienne, a-t-il répliqué.

J’ai apprécié l’affirmation, ai-je dit. Il est important que, quand nous ne sommes pas d’accord, nous reconnaissons les engagements partagés entre nous envers Israël et le peuple juif.

Mais Golan, ai-je continué, a échoué à comprendre, comme tout officier israélien le doit, que sa mission aujourd’hui n’est pas seulement de défendre les frontières d’Israël, mais aussi la réputation d’Israël. Golan ne s’adressait pas seulement à un public intérieur, mais également au monde. Il n’y a rien qui dure plus longtemps qu’une conversation juive ou israélienne interne ; nos ennemis écoutent et forcent le trait de nos propos.

Cela ne signifie pas que nous devons supprimer l’honnêteté, ni même l’autocritique sévère. Au contraire : agir ainsi nous rapprocherait de la caricature que nos ennemis font de nous. Mais l’existence d’un mouvement international croissant pour criminaliser l’Etat juif signifie que nous devons exprimer nos critiques en étant conscient de contre quoi nous sommes confrontés. Et encore plus si vous êtes le chef d’Etat-major adjoint de l’armée israélienne. Les sites internet anti-Israël du monde entier utilisent le discours de Golan comme une preuve que nous sommes effectivement les nouveaux nazis. Nous vivrons, je le crains, avec les conséquences de ces paroles irréfléchies pendant un long moment.

Un officier a été d’accord avec moi. Mais un autre a vigoureusement marqué son désaccord. Cela ne fera qu’aider l’image d’Israël, a-t-il affirmé. Le monde verra que nous sommes capables d’autoréflexion.

Oui, mais pourquoi l’Allemagne nazie ? Si Golan voulait nous comparer à l’Allemagne, alors laissons-le invoquer l’Allemagne d’aujourd’hui, où les hôtels de réfugiés sont incendiés, et où des milliers de manifestants antimusulmans chantent des slogans racistes. Comparons-nous à la France, où Le Pen pourrait gagner les prochaines élections, ou à la Belgique, la Suède et l’Angleterre, avec leurs partis nationalistes montants. Ou, si cela compte, aux Etats-Unis 2016.

Et finalement : Golan a échoué en tant que pédagogue même envers son public israélien attendu. Tout pédagogue, et c’est le rôle qu’il endossait, doit éviter de se transformer lui-même, plutôt que son sujet, en la substance du message. Mais c’est ce qui est arrivé. A présent, au lieu de débattre de l’état moral de la nation, nous débattons de la sagesse et du patriotisme de Yair Golan. Au lien d’encourager l’autoréflexion, il a provoqué l’autosatisfaction. Ceux, à gauche, qui n’avaient pas besoin d’être persuadés défendent bruyamment son courage. Et ceux, à droite, qui devaient entendre cet avertissement, dénoncent bruyamment son offense.

Il aurait pu choisir ses mots plus attentivement, a concédé l’homme qui avait parlé de l’intégrité de Golan.

Chaque Israélien qui a servi dans l’armée sait à quel point l’institution connue sous le nom d’Armée de Défense d’Israël peut être imparfaite. J’ai peu d’usage de l’affirmation sur laquelle certains Israéliens insistent, disant que l’armée israélienne est « l’armée la plus morale du monde ».

Cela me semble simplement le contraire de l’accusation disant que l’armée israélienne est une armée monstrueuse. L’armée israélienne, comme la société israélienne, est profondément humaine ; parfois plus humaine, parfois moins. Depuis notre création en état, nous avons été confrontés à des pressions et des menaces qui auraient depuis longtemps brisé d’autres sociétés.

En grande partie, notre résilience provient précisément de ce genre de conversation ouverte qui se produit avec ces officiers, et que l’armée israélienne tient pour acquise comme faisant partie de sa culture, de son mandat.

Comme Golan, je m’inquiète des fêlures de l’être démocratique d’Israël. Mais alors que nous entrons dans le Jour du Souvenir pour les soldats tombés au combat de l’armée israélienne, suivi immédiatement du Jour de l’Indépendance, je voudrais rappeler la remarquable persistance de notre esprit juif et démocratique. Et d’une certaine manière que je n’avais pas anticipée, je devrais ce moment à Yair Golan.

Benny Gantz, Général Yair Golan, et le Général Aviv Kochavi - novembre 2014. (Crédit : Flash90)

Benny Gantz, Général Yair Golan, et le Général Aviv Kochavi – novembre 2014. (Crédit : Flash90)