Un génocide oublié : les Indiens d’Amérique.

En face du prestigieux hôtel Waldorf Astoria à New York, à l’entrée de Central Park, se trouvent un certain nombre de statues monumentales représentant divers personnages historiques ayant participé à la fondation des Etats-Unis d’Amérique.

Parmi elles, un Indien à cheval qui semble adresser un vivant reproche à ses voisins ainsi qu’au symbole de puissance que représente l’hôtel où descendent les grands de ce monde : politiciens, artistes, écrivains, hôtes éphémères de la ville de New York.

Face au ballet des limousines géantes venues déposer ces visiteurs de marque, le petit Indien dénudé sur son cheval semble leur reprocher de l’avoir dépossédé de sa terre, de ses terres, que ce soit en Amérique du Nord, Centrale ou du Sud.

L’année 1492, considérée positivement comme celle de la découverte fortuite de l’Amérique par Christophe Colomb, n’est pas – loin s’en faut – si bien perçue par les Indiens et par … les Juifs d’Espagne et du Portugal.

En effet, pour les premiers, l’arrivée des Conquistadores a été synonyme de la fin de leurs civilisations multiples autant que riches, du nord au sud de cet immense continent.

Quant aux seconds,1492 fut l’année de leur expulsion d’Espagne, puis du Portugal (1498), après plus d’un millénaire d’une vie culturellement et socialement très foisonnante, tantôt sous l’occupation catholique et tantôt sous celle des Arabes. − C’est aux premiers, les Indiens d’Amérique, que je veux consacrer ces lignes.

En effet, non seulement ils ont eu à subir la cupidité, la brutalité et la cruauté des conquérants qui ont massacré toutes les populations rencontrées sur leur passage, mais de plus, les « Indiens » se sont vus accoler une réputation nauséabonde d’êtres primitifs et cruels, soit l’exact miroir de leurs bourreaux européens !

Dans mon enfance, lorsque j’allais au cinéma, c’était pour me délecter des westerns américains où les « bons » étaient invariablement les Américains d’origine européenne, et les « méchants » les Indiens indigènes dont apparemment le seul objectif était d’attaquer sournoisement les premiers qui ne leur avaient rien fait.

Quelle tromperie alimentée par l’imaginaire hollywoodien et qui aura marqué au moins deux générations de spectateurs crédules, comme moi, qui sortaient des salles de cinéma avec la conscience tranquille des ignorants.

Voici ce qu’écrivaient en 2010 Gilles Laprévotte et Thierry Roche, auteurs de « Indian’s song : des Indiens d’Hollywood au cinéma des Indiens » : « Si, de nos souvenirs cinéphiliques, ne devaient subsister que quelques images, nul doute qu’émergerait celle d’une horde d’Indiens hurlants et menaçants. Le western appartient à notre imaginaire et l’Indien en est l’une des figures les plus fantasmatiques, aussi visible sur l’écran qu’invisible dans la réalité américaine. Du barbare au bon sauvage, de la victime au rebelle, l’industrie cinématographique a ainsi créé une tribu qui n’a jamais existé : les Indiens d’Hollywood. »

Comme si c’était peu d’avoir dépossédé ces peuples « premiers » de leur culture, de leurs langues et de leurs territoires, l’imaginaire occidental les affublés de toutes sortes de tares, allant jusqu’à utiliser leurs vocables ou les noms de leurs tribus pour désigner des travers de la personnalité.

Des ruses de Sioux jusqu’aux Apaches mauvais garçons, nous avons tous emprunté des expressions relevant de cette injustice faite aux populations massacrées par les Colomb et autres Pizarre, Cortès, Almagro, etc.

Ces Conquistadores, parfois des brutes épaisses et illettrées, ont soumis des peuplades qui vivaient tranquillement chez elles et dont les civilisations remontaient jusqu’à 10.000 ans avant l’ère chrétienne. Ils leur ont imposé leur langue et leur religion au prix de tortures et de massacres inimaginables, même pour nous qui en avons vu d’autres.

De fait, pour se persuader de leur bon droit, eux qui n’en avaient aucun, ils ont pratiqué le même déni que celui des nazis par rapport aux Juifs. Ils ont déclaré que ces Indiens n’étaient pas tout-à-fait des hommes, et que les tuer n’était pas un crime. Cette notion d’untermenschen, de sous-hommes, justifiait d’avance toutes les pires pratiques vis-à-vis des Indiens.

Ainsi, au procès de Valladolid (nord-ouest de l’Espagne) qui se tint d’août 1550 à avril 1551 à la demande de Charles Quint, et dont l’objet était de savoir si les Indiens devaient être convertis par la contrainte, deux hommes s’affrontèrent : le dominicain Bartolomé de las Casas (76 ans) et le frère Juan Ginès de Sepulveda (60 ans), chapelain de l’empereur et théologien émérite, qui avait combattu avec brio les thèses luthériennes dans un ouvrage intitulé Democrates. Las Casas connaissait bien les Indiens puisqu’il avait accompagné les Conquistadores.

Il avait écrit un livre pour dénoncer les méthodes employées à leur égard, « Très brève relation sur la destruction des Indes ». Le contradicteur de Las Casas, qui n’avait jamais vu un Indien, mais qui s’appuyait sur le témoignage de certains soldats revenus du Pérou, défendait l’idée que les Indiens sont des êtres cruels et irrationnels, pas tout à fait des hommes, et appuyait ses dires sur l’enseignement des philosophes païens de l’Antiquité, dont Aristote. Il défendait l’idée qu’ils doivent être amenés à la vraie foi par la contrainte, ce qui eut l’heur de réjouir les rudes colons…

Mais le vieux Las Casas rappela les souffrances infligées par les colons aux Indiens et souligna l’humanité de ceux-ci et l’universalité de l’Évangile. C’est cet homme de cœur et de courage qui en définitive remporta la controverse. L’empereur, convaincu par Las Casas, tenta, mais en vain, de sévir contre les abus en Amérique. Protégés par l’éloignement, les colons d’Outre-Atlantique eurent beau jeu d’ignorer les injonctions impériales.

Même l’appellation pour désigner les habitants des contrées découvertes par les « explorateurs » était une marque de la conquête puisque les Européens, à la suite de Christophe Colomb, pensaient avoir découvert les Indes occidentales !

Et, comme si ce n’était pas assez de tous les sévices imposés à des populations innocentes, les nouveaux arrivants importaient dans leurs bagages des maladies jusqu’alors inconnues sur ce continent, comme la rougeole et la variole, qui décimèrent neuf dixième des autochtones. Afin de rentrer en Espagne ou au Portugal avec des bateaux chargés d’or et d’autres métaux précieux, les Indiens furent contraints aux travaux forcés dans les mines, ce qui fut source d’une autre forme de mortalité.

Lorsque l’on voit au musée du quai Branly à Paris l’exposition qui s’y tient actuellement intitulée « L’Inca et le Conquistador », on peut mesurer, et l’horreur de la conquête espagnole, et les merveilles des civilisations précolombiennes, c’est-à-dire antérieures à Christophe Colomb.

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Parce que, dans cette appellation, on entérine le fait que Christophe Colomb, en découvrant l’Amérique, sonna le glas d’une merveilleuse civilisation.

Le terme de génocide s’applique parfaitement à l’action des colonisateurs espagnols et portugais. En faisant exécuter traitreusement le chef inca Atahualpa, « fils du soleil », le 29 août 1533, Francisco Pizarro, soldat espagnol brutal et illettré, condamnait à mort des dizaines de milliers d’Incas, à l’exploitation sauvage des centaines de milliers d’autres qui moururent à la tâche ou torturés et massacrés.

Il ne reste aujourd’hui que très peu de ces Indiens ; ils ont été occidentalisés par les vagues de colons successives pour leur plus grand malheur. Ils vivent dans la misère, riches seulement de leurs traditions ancestrales et de leur profonde sagesse, autant de biens qu’on ne pourra jamais leur retirer.

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