En raison d’une autre actualité, je n’ai pas immédiatement réagi à des propos émanant du site internet de la Grande Mosquée de Paris concernant les positions de son Recteur, M. Dalil Boubakeur, sur différentes religions, notamment le judaïsme.

C’est un article inclus dans la rubrique « islam » et intitulé « Abraham (Ibrahim) » qui sera le sujet de cette chronique. – Qu’il me soit tout d’abord permis de rappeler que Dalil Boubakeur, 76 ans, médecin, est recteur de la Grande Mosquée de Paris depuis 1992.

Il a également été le président du Conseil français du culte musulman (CFCM) de 2003 à 2008, puis de 2013 à 2015. Il est l’auteur de nombreux ouvrages. Il est une personnalité reconnue parmi les Musulmans de France, mais aussi parmi les responsables d’autres religions, particulièrement le judaïsme et le christianisme. A ce titre, je l’ai fréquemment rencontré et lui ai toujours témoigné respect et fraternité.

Or quelle ne furent ma surprise et mon indignation en découvrant sous la plume d’un journaliste de « Causeur », Aurélien Marq, un article daté du 28 juin dernier où il est rapporté des propos consternants tenus et rédigés par Dalil Boubakeur sur le site officiel de la Grande Mosquée de Paris.

A l’intérieur de l’entrée « islam », une sous-rubrique est intitulée « les prophètes », et à l’intérieur de celle-ci un article sur Abraham intitulé « Abraham (Ibrahim) ». Je veux bien qu’il soit rappelé qu’en arabe, Abraham s’appelle Ibrahim. J’avais moi-même consacré une ancienne réflexion sur les équivalents arabes des noms bibliques : Ibrahim, Ismaïl, Moussa, Meriem, Younes, etc. sous lesquels vous aurez reconnu Abraham, Ismaël, Moïse, Myriam, Jonas.

Mais c’est le contenu de l’article qui est choquant parce qu’il développe la fameuse théorie musulmane de la « substitution » selon laquelle le fils qu’Abraham était censé sacrifier à Dieu n’était pas Isaac mais son demi-frère Ismaël. D’après cette théorie, des « faussaires » auraient substitué au nom d’Ismaël celui d’Isaac pour privilégier et attribuer aux Juifs la descendance spirituelle d’Abraham, le « père des croyants ».

J’emploie le mot de « faussaire » parce que c’est celui utilisé par Dalil Boubakeur. Ainsi, relatant le périple d’Abraham depuis sa naissance à Ur en Chaldée, et son arrivée en Egypte, il écrit : « Là, il épouse, en raison de son célibat fictif et de ses bonnes relations avec la cour royale, une fille d’une famille égyptienne honorable, Hagar, que les faussaires de la Bible traitent tantôt de servante, tantôt d’esclave. ».

Plus loin, il poursuit : « Notons que Saraï dont Abraham aurait, selon les sources juives, commercialisé, en territoire philistin comme en Egypte, la grande beauté, en troquant complaisamment ses charmes contre les faveurs des souverains dont il escomptait la bienveillance (Pharaon, Abimelek) donna naissance à Isaac à l’âge de quatre-vingt-dix ans ! Une fécondité aussi tardive bouleverse évidemment les lois de la nature.

Mais les légendes immorales, les invraisemblances et les niaiseries de la Bible doivent être sinon acceptées, du moins jugées de bon cœur et avec une indulgence souriante. » C’est un homme religieux, adepte du Coran, lequel se réfère abondamment au Premier et au Second Testament, qui juge avec une telle légèreté la Bible dont il assimile certains passages à des « légendes immorales, des invraisemblances et des niaiseries » ! Sans doute pour les opposer au Coran qui serait la seule source inspirée et légitime.

Dans un autre paragraphe, Dalil Boubakeur s’en prend à la circoncision (pourtant pratiquée par l’islam) en ces termes : « Sur tous ces faits, les sources musulmanes ne s’écartent guère des sources juives. Il est cependant quelques points sur lesquels leur différence est radicale, à commencer par la question de la circoncision que le judaïsme tient pour un signe d’alliance avec Dieu.

L’islam rejette comme grossièrement naïve et prétentieuse toute idée d’alliance avec Dieu fondée sur l’écoulement du sang des parties génitales et ne voit dans ce rite qu’une opération hygiénique doublée d’un symbole distinctif, comme on le verra plus loin au chapitre de la purification. »

Ici donc M. Boubakeur s’érige en juge d’un texte pourtant reconnu par les Chrétiens et les Musulmans et qui parle clairement (Genèse 17:10) d’une alliance charnelle entre Dieu et la descendance d’Abraham à travers la circoncision. De surcroît, il le fait en ridiculisant, une fois encore, la tradition juive « grossièrement naïve et prétentieuse ».

Enfin Dalil Boubakeur en vient à la fameuse théorie de la substitution (d’Isaac à Ismaël). Voici ses termes : « Pour prouver sa soumission, Abraham se vit dans l’obligation de sacrifier l’un de ses fils. Lequel ? Selon la Genèse, le « candidat » à l’immolation était Isaac.

Selon la thèse musulmane, il s’agit d’Ismaël. Les sémitisants tiennent les chapitres XIV à XX de la Genèse comme tardivement remaniés et « harmonisés ». Les auteurs vont plus loin : ils ont souligné cette falsification et considèrent, en outre, les chapitres suivants surtout le chapitre XXII, comme transformés et pratiquement vidés de leur substance, à cause des compilateurs tardifs des traditions juives qui se sont évertués, en arrangeant les textes à leur manière, à faire d’Isaac et de son fils Jacob les seuls dépositaires de la révélation et les seuls fondateurs du culte.

Pour rendre cohérente la narration biblique et leur conception de la prophétie comme un privilège exclusif d’Israël, ils ont modifié le Texte sacré et substitué Isaac à Ismaël. » – Dalil Boubakeur nous assène ensuite une série de « preuves » historico-critiques de la substitution pour conclure : « Abraham ancêtre spirituel des Arabes et des Juifs était d’origine mésopotamienne, le message qu’il était chargé de transmettre à une date à situer entre 2200 et 2000 avant Jésus-Christ, aux hommes, était celui-là même que devaient communiquer tous les Prophètes de Dieu, en particulier Moïse, Jésus et Muhammad.

L’Islam s’est, dès ses débuts proclamé comme une refonte, conformément à la doctrine d’Abraham du Judaïsme et du Christianisme déviés par les schismes et les sectes. L’épreuve de soumission dont il fut le héros sincère (khalîl) concerne Ismaël et non Isaac ». J’ai envie d’ajouter : CQFD !

Ce qui me heurte et me bouleverse dans cet article de Dalil Boubakeur, ce n’est pas tant une divergence de vues entre judaïsme, christianisme et islam sur certains points théologico-historiques, que la manière de les présenter. Je ne reconnais pas ici le discours auquel nous avait habitués le recteur de la Grande Mosquée de Paris, un homme que j’avais toujours perçu comme un symbole de fraternité, d’aménité et de dialogue.

Et ce qui m’inquiète fortement, c’est qu’il radicalise ainsi son propos en un temps où il serait séant de le lisser. Il semble vouloir quitter son rôle d’arbitre et de pacificateur au profit de celui d’un parti pris dangereux. Si, comme il a pu être écrit dans le Coran (Sourate 5, v.48) : « Si Dieu l’avait voulu, il aurait fait de vous une seule communauté.

Mais il a voulu vous éprouver par le don qu’il vous a fait. Cherchez à vous surpasser les uns les autres dans les bonnes actions. Votre retour, à tous, se fera vers Dieu. Il vous éclairera, alors, au sujet de vos différends », alors le propos du recteur de la Grande Mosquée de Paris est déplacé.

En maniant ainsi l’injure, la moquerie, ne pratique-t-il pas le fameux blasphème dont les Musulmans ne cessent de taxer les sociétés libérales au sein desquelles ils vivent à l’égard de leur Prophète ? Le mépris affiché dans cet article (et dans bien d’autres ; je vous encourage à aller sur le site officiel de la Grande Mosquée de Paris) vis-à-vis des autres religions dont, par ailleurs, le Coran reconnaît leur antériorité et leur part de vérité, me semble parfaitement déplacé, anachronique et illégitime.

D’ailleurs, que M. Boubakeur nous prouve pourquoi et comment un livre écrit il y a environ 2500 ans (la Genèse), aurait inversé les deux fils d’Abraham en vue de contredire une religion destinée à n’apparaître qu’au moins mille ans plus tard ! Décidément, Dalil Boubakeur a quitté les voies du dialogue interreligieux et de la paix.

Et il le fait au plus mauvais moment, alors que le terrorisme d’essence djihadiste appelle des amalgames entre islam et islamisme, et que c’est un discours apaisant qu’on aimerait entendre en provenance des Musulmans « modérés ».

Les faussaires, Monsieur le Recteur, ne sont pas là où vous le croyez : ils sont dans vos rangs lorsqu’ils dévoient à ce point le message du Prophète. Il se trouve que ces jours-ci, la chaîne Arte a diffusé un vieux film du réalisateur Moustapha Akkad (1976) avec Anthony Quinn et Irène Papas, « Le Message », qui relate les débuts de l’islam autour de Mohammed jusqu’à sa mort en 632.

On peut y voir se mettre en place une religion humaine, fraternelle, se voulant en paix avec d’autres peuplades. C’est une production à grand spectacle dotée d’une certaine dose de bons sentiments.

Il n’empêche qu’il fût en son temps approuvé par l’université al Azhar du Caire, une très haute autorité musulmane et qu’il se présentait comme « un pont entre la civilisation musulmane et l’occidentale ». Je vous invite à aller le voir, M. Boubakeur.