Le 15 février 1896, paraissait à Vienne un ouvrage au titre étrange : Der Judenstaat, Versuch einer Modernen Lösung der Judenfrage (« L’État juif, recherche d’une réponse moderne à la question juive »). L’auteur : un journaliste juif de 36 ans, Theodor Herzl.

Il venait de « couvrir » pour son journal, la Neue Freie Zeitung, le déroulement de l’Affaire Dreyfus à Paris. Il avait assisté en particulier à la cérémonie de dégradation du capitaine dans la cour des Invalides, et entendu les cris de « mort aux Juifs » lancés par une foule haineuse.

La conclusion qu’il en avait tiré, et qu’il exposa dans son livre, était que si même dans la patrie des droits de l’homme, la France, un antisémitisme aussi virulent avait pu se développer (même si, et il n’en savait encore rien, Dreyfus était coupable), c’est qu’il n’existe pas pour les Juifs du monde entier d’autre refuge qu’un pays bien à eux.

On connaît ensuite les différentes solutions proposées à Herzl lors de son périple à travers l’Europe, et on sait comment s’imposa celle de Sion, c’est-à-dire de la terre d’Israël, alors Palestine, non sans de graves dissensions au sein des six congrès sionistes réunis à Bâle entre 1897 et 1903. Lorsque Herzl, épuisé, meurt le 3 juillet 1904, il n’aura pas vu l’accomplissement de son rêve, mais il aura prophétisé qu’avant cinquante ans, l’État juif existerait…

État juif ou État des Juifs ? Apparemment (je ne suis pas germaniste), les deux lectures étaient possibles, mais il semble bien qu’Herzl ait privilégié la première, acceptant la traduction anglaise de Jewish State. Ce qui lui importait avant tout, c’était de réaliser le slogan d’alors : « Une terre sans peuple pour un peuple sans terre ».

Si ce ne fut ni l’Ouganda, ni le Birobidjan, c’est que l’aile religieuse du mouvement sioniste imposa sa vision de la terre biblique du peuple juif. Toutefois, Herzl élimina d’emblée l’idée d’un état théocratique, uniquement dirigé par la religion et les religieux. Je le cite : « Finirons-nous par avoir une théocratie ? Non, vraiment. La foi nous unit, la science nous donne la liberté. […] Nous garderons nos prêtres dans l’enceinte de leurs temples de même que nous garderons notre armée professionnelle dans l’enceinte de ses casernes ».

Aujourd’hui, un débat houleux qui risque d’entraîner la chute du gouvernement de Benjamin Netanyahu agite la classe politique israélienne. Il s’agit d’adopter une Loi fondamentale sur le caractère juif de l’État d’Israël qui mettrait en avant la notion d’ « État national du peuple juif » par rapport à celle ayant cours depuis 1948 d’ « État juif et démocratique ».

On pourrait penser qu’il y a là des arguties sur des questions somme toute mineures. Il n’en est rien. Deux problèmes sont visés par ce distinguo.

Le premier est qu’à travers toutes les guerres israélo-arabes depuis 1948, c’est semble-t-il le droit des Juifs à vivre sur leur terre qui est constamment remis en cause.

Le second, c’est que depuis peu, les attentats contre la population israélienne, notamment à Jérusalem, semblent viser très particulièrement les symboles de la religion juive (le rabbin Yehuda Glick ; la synagogue de Har-Nof).

Face à ce déni des Arabes du droit d’Israël à exister en tant que réalité juive, certains membres du gouvernement voudraient accentuer par la législation le caractère éminemment juif de l’État d’Israël.

Les opposants à cette nouvelle Loi fondamentale (en l’absence de Constitution) objectent que le caractère juif du pays est suffisamment affirmé (repos du shabbath et des fêtes juives, casherout, droit des personnes, mariage, divorce, etc.) et qu’aller plus loin mettrait en péril la démocratie en ostracisant les minorités à travers le pays.

J’ignore quelle tournure prendront les événements dans les jours qui viennent. On a pu voir à la télévision des débats plutôt musclés à la Knesset.

Mais je constate avec amusement (excusez-moi ce sentiment face à un problème aussi grave) qu’à travers les siècles et aujourd’hui les médias, les trois termes qui nous qualifient depuis toujours ont tour à tour le dessus.

Jadis, c’est Abraham l’Hébreu qui engagea notre aventure, et nous revendiquons bien haut cette hébraïtude (hum, hum !) qui fait de nous des nomades, des passants et des passeurs (ce que signifie ivri).

D’ailleurs, les journalistes n’emploient-ils pas souvent l’expression « l’État hébreu » pour qualifier Israël ? – Par ailleurs, l’État qui s’est créé le 14 mai 1948 a pris le nom d’Israël, celui donc de notre ancêtre Jacob acquis au terme d’un long et douloureux combat contre « des forces divines ».

Et celui-là également, nous le revendiquons bien fort. – Enfin, le terme de Juifs (yehoudim, habitants de Juda, mais aussi chantres de la louange de l’Eternel) nous fut accolé de manière péjorative pendant tout le Moyen-Âge, et fut souvent assimilé à l’avarice, la cupidité, la trahison.

Plus récemment, l’étoile jaune qui nous fut imposée portait la mention Juif, Jude, etc. Pourtant, c’est cette dernière terminologie à laquelle nous nous identifions le plus volontiers, la portant fièrement puisque c’est d’elle que nous tirons notre judaïsme, judéité, notre identité la plus profonde, sans doute parce que brandie par nos ennemis, assumée par nos martyrs, exaltée par notre jeunesse.

Alors, l’État d’Israël sera-t-il l’État des Juifs ou l’État juif ? Faisons confiance aux gouvernants et parlementaires pour en décider. Mais qu’ils n’aillent pas oublier qu’un Juif est aussi un Hébreu à la condition fragile, un Israélite porteur d’une alliance, et finalement un HOMME !

Shabbath Shalom, à tous et à chacun. Bien amicalement,

Daniel Farhi.