Loin des débats sur la barbarie en Irak, l’impasse du conflit israélo-palestinien ou les Carnets Noirs d’Heidegger, je me plonge dans un vieux roman policier, trouvé à une brocante : Tueur à Gage de Graham Greene.

Psychologie, action, suspense : un régal. Mais tout à coup, au deux-tiers du roman, apparaît un certain Sir Marcus (comme moi !), « Il était malaisé de discerner s’il était d’origine juive ou d’une très ancienne famille anglaise. D’innombrables cités l’avaient affiné et poli : une trace de Jérusalem, mais aussi de St James ; un peu de Vienne ou de quelque ghetto d’Europe Centrale, mais un peu aussi des clubs les plus réservés de Cannes. »

Un être inhumain : « Cet homme ne s’offrait presque pas de plaisirs ; il ne s’émouvait que dans la haine, il n’avait d’autre but que de se défendre : défendre sa fortune, défendre la vacillante flamme de vie qu’il entretenait chaque année au soleil de Cannes, défendre son existence ». Son passé est trouble et rocambolesque : « Sir Marcus avait été inculpé dans sa jeunesse de vol sur la personne d’un client de maison de passe » à Marseille.

Il apparaît que Sir Marcus est au centre de la trame du roman. C’est lui qui a organisé l’assassinat d’un ministre de la Défense d’un Etat d’Europe Centrale pour provoquer une guerre mondiale et relancer les aciéries anglaises dont il est le richissime propriétaire.

Un horrible comploteur : « Tant d’affaires à surveiller, à combiner, tant de revanches à prendre, tant de choses à mener de front, s’étendant sur une perspective de tant d’années, de tant d’années déjà révolues… – depuis le ghetto, la maison de passe de Marseille – si ces histoires de ghetto et de maison de passe n’étaient pas sans fondement. »

Un vampire : « Il ne déplaçait ses os douloureux qu’avec des précautions infinies. Un squelette doit faire comme ça, quand il se retourne dans son cercueil de plomb. Une horloge sonna minuit : sir Marcus avait vécu un jour de plus ».

Mais Sir Marcus n’est pas isolé. Il a « beaucoup d’amis, et dans beaucoup de pays », comme cette Mrs Cranbeim (patronyme à consonance juive) sur le yacht de laquelle il conçut le plan machiavélique destiné à faire remonter les actions de ses aciéries. Il est par ailleurs lié à un certain Cohen, big-boss du monde du spectacle.

Graham Greene laisse planer un léger doute british jusqu’à la fin de l’intrigue, où le tueur met les points sur les i avant de liquider Sir Marcus : « Vous êtes Juif non ? ». Et, cerise sur le gâteau, on découvre que Sir Marcus était aussi Grand maître de la Loge maçonnique. Tout s’explique par le grand complot judéo-maçonnique.

Rêvant d’échapper à l’actualité, je suis tombé sur un roman antisémite de 1936. Mon plaisir dissipé, j’analyse. Au moment où les Juifs étaient persécutés en Allemagne ; où Hitler violait le traité de Versailles en faisant passer la Wehrmacht de 100.000 à 500.000 hommes ; où un accord avec Londres autorisait le Reich à devenir une puissance maritime et à se réarmer massivement ; où Hitler remilitarisait la Rhénanie, notre grand écrivain anglais fantasmait sur les Juifs fauteurs de guerre, dans la plus pure lignée du Protocole des Sages de Sion.

Une recherche Google m’apprend qu’un biographe de Graham Greene a mis son antisémitisme en évidence (Voir le lien ci-dessous).

Aussitôt en 1995, un écrivain anglais contemporain, David Lodge, traitait ce critique de « pervers » affirmant à la fois que les « préjugés » de Graham Greene étaient partagés par la plupart des écrivains anglais de sa génération, et qu’il n’y a pas de preuves que Graham Greene fût antisémite.

Cette logique « chaudronesque » s’efforçant de montrer que Greene était antisémite « comme tout le monde » mais, en même temps, qu’il ne l’était pas, rappelle cette blague (juive) où un homme accusé par son voisin de lui avoir rendu un chaudron troué, répond qu’il ne l’a pas rendu troué, qu’il ne l’a pas emprunté et que d’ailleurs il était troué quand il l’a reçu.

Peu importe finalement que l’antisémitisme de Graham Greene émane de l’imaginaire de l’époque ou du sien. L’écrivain a disparu, son procès n’est plus à faire, et son talent n’en est pas annulé pour autant.

Par contre, il est plus inquiétant qu’un écrivain contemporain attaque celui qui critique l’antisémitisme et se croie obligé de défendre son collègue post-mortem, en niant – et en banalisant du fait même – un antisémitisme et un aveuglement politique qui restent bien actuels.

VOIR : http://www.nybooks.com/articles/archives/1995/sep/21/greene-anti-semitism/