Présider la République, c’est ne pas inviter de dictateurs en grand appareil à Paris.

Par cette phrase, prononcée lors de son discours de campagne du 22 janvier 2012 au Bourget (écouter à 11 :35), le candidat François Hollande s’engageait s’il était élu à rompre avec la pratique de ses prédécesseurs qui, tous, avaient reçu à l’Elysée des chefs d’état autoritaires.

Le souvenir de Mouammar Kadhafi plantant sa tente dans les jardins de l’Hôtel Marigny, résidence officielle des hôtes de l’Etat, durant sa visite à Nicolas Sarkozy ou celui de Bachar el-Assad descendant les Champs-Elysées aux côtés de ce même président, étaient encore frais.

Cependant, la pratique est ancienne et tous les présidents français des dernières décennies ont accueilli des personnages controversés. Que l’on songe à l’ « empereur » centrafricain auto-proclamé Jean-Bedel Bokassa, dont le folklore pittoresque allait de pair avec une grande violence, qui fut reçu à Paris par le Général de Gaulle avant de poursuivre des relations fructueuses avec Valéry Giscard d’Estaing.

Si François Hollande fut bruyamment applaudi en énonçant sa proposition, il est probable que le public ne se faisait donc pas tant d’illusions. Les promesses de campagne oubliées sont en effet le lot de notre système politique.

Arrêtons-nous cependant un instant encore sur la promesse du président : n’était-elle pas pleine de bon sens ? La France, fière d’être le berceau des droits de l’homme, ne devrait-elle pas être à la hauteur de l’idée qu’elle se fait d’elle-même ?

Le président iranien Hassan Rohani sera en visite officielle en France à partir du 16 novembre. Il sera reçu à l’Elysée par le président de la République dans le cadre du réchauffement des relations entre les deux pays, après le plan d’action conjoint sur le nucléaire conclu cet été entre l’Iran et les grandes puissances, dont la France.

François Hollande aurait pu tenir sa promesse, mais il n’en sera rien. Il a décidé de s’aligner sur ses prédécesseurs malgré sa critique.

Les raisons ne manquaient pourtant pas pour refuser d’accueillir Hassan Rohani.

De son vrai nom Hassan Feridon, le président a lui-même enjolivé son nom au cours de sa carrière politique, se faisant appeler Rohani : « membre du clergé ». Dans une théocratie comme l’Iran, c’était un marketing intelligent. Il a été élu sous une étiquette présentée abusivement comme « modérée ».

Mahmoud Ahmadinejad s’étant sans ambages positionné comme un dur, il n’était pas bien difficile d’user de quelques tournures de langage plus conciliantes pour apparaître comme un progressiste. Dans les faits, cependant, le régime n’a pas changé.

Le guide spirituel Ali Khamenei reste le véritable chef de l’état et promeut toujours l’idéologie totalitaire en place depuis 1979. Grâce à l’installation de ce président plus amène, l’Iran a réussi cet été un grand coup : il a conclu avec le groupe de pays qui s’opposait à son programme nucléaire prétendument pacifique un « accord » gagnant-gagnant… pour lui.

En effet, les sanctions économiques imposées en réaction à ce programme seront levées mais l’Iran n’abandonnera pas son programme. Il devra seulement se contraindre à restreindre certains développements censés en théorie éloigner le temps nécessaire à la production d’une bombe atomique.

Nombreux sont les sceptiques qui arguent que le texte contient de grandes failles, comme le fait que le régime puisse procéder lui-même à des inspections sur ses sites au lieu de les confier à des inspecteurs de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) qui doivent prévenir 24 jours à l’avance pour pouvoir visiter un site de leur choix.

Si toutefois l’Iran respectait ses engagements, il pourrait simplement attendre 10 ans et se remettre au travail rapidement ensuite.

Enfin, l’Iran peut vaillamment continuer à développer ses missiles balistiques, ce qui en dit long sur ses intentions. Les menaces génocidaires d’élimination d’Israël proférées par le régime et par Rohani lui-même n’ont jamais cessé et même les Etats-Unis, partenaires de la solution négociée, continuent comme avant à être diabolisés.

Tout ceci, pourrait-on dire, n’est que de la politique. Il ne fait cependant aucun doute que la « République » islamique d’Iran est l’un des régimes les plus totalitaires de la planète. Deux guides spirituels, Khomeiny et Khamenei, ont verrouillé depuis plus de 35 ans un pays où règne une répression implacable.

Pas plus tard qu’en octobre dernier, le régime iranien a pendu deux jeunes adultes pour des crimes commis lorsqu’ils avaient 17 ans. Le crime de Fatemeh Salbehi ? Elle avait tué son mari de 30 ans… avec lequel elle avait été forcée à se marier à 16 ans. Il faut dire que l’âge légal pour le mariage est de 15 ans pour les garçons et 13 ans pour les filles.

Hassan Rohani a d’ailleurs personnellement signé une loi pour autoriser les hommes à épouser leurs filles adoptives, dès cet âge : une légalisation d’une forme de viol et d’inceste.

En 2010, on recensait 42 000 mariages d’enfants de 10 à 14 ans. L’Iran fait pourtant partie au Pacte international relatif aux droits civils et politiques (PIDCP) depuis 1975 et a ratifié la Convention relative aux droits de l’enfant en 1994. Mais le régime, on le voit, ne respecte pas toujours les engagements internationaux. Les grandes puissances ont-elles bien mesuré cet aspect lors des négociations ?

L’Iran est noyauté par l’organisation paramilitaire des Bassidjis pour assurer la « sécurité ». Le régime affirme que ce corps compte autour de 13 millions de membres, soit 20 % d’une population d’environ 80 millions d’habitants, équivalente à celle de l’Allemagne. Le chiffre est probablement surestimé, mais il est symptomatique de la nature totalitaire du régime.

Il est clair que des millions de miliciens en civil, sans uniforme militaire et donc indétectables, surveillent les faits et gestes de la population pour empêcher toute contestation. La « Police de la Vertu » (« Gasht e Ershad ») veille et les femmes qui rechignent à porter le tchador règlementaire risquent gros.

Les homosexuels et les minorités religieuses sont discriminés et parfois persécutés, comme l’illustre le cas des Bahaïs, une religion originaire d’Iran dont les membres sont considérés comme des « infidèles non protégés » – par opposition aux membres de religions antérieures à l’Islam comme le judaïsme ou le christianisme, « protégés » à condition d’accepter un statut d’infériorité. Les 300 000 Bahaïs du pays ne jouissent d’aucun droits civils et ne peuvent étudier. Des dizaines d’entre eux sont emprisonnés en raison de leurs croyances et ils sont persécutés jusque dans leurs cimetières, que le régime détruit.

Triste record, le pays caracole loin devant son dauphin, la Chine, au premier rang mondial concernant le nombre d’exécutions par habitant.

Sous le « modéré » Rohani, le nombre d’exécutions a continué d’augmenter. Le rapporteur spécial de l’ONU Ahmad Shaheed a annoncé qu’un millier de personnes pourraient être exécutées en 2015, trois par jour, souvent lors de pendaisons publiques. Le pire est de considérer que ces peines ne sont sans doute pas le pire de ce qu’un citoyen iranien puisse encourir : le régime applique une version très stricte de la Charia.

Comme dans d’autres pays de la région, l’Iran applique des peines de lapidation pour les adultères, en prenant soin d’utiliser des pierres suffisamment légères pour que le condamné ne soit pas immédiatement tué et souffre pendant une demi-heure. Le régime mutile également des condamnés, en coupant les mains ou les pieds des condamnés pour vol. Pire encore ? C’est possible : l’énucléation, qui consiste à enlever au condamné un œil, ou les deux lors parfois de deux interventions séparées et sans anesthésie, selon une application littérale du Qisas, version coranique de la loi du Talion.

Lorsque Hassan Rohani, éminent représentant de ce régime, foulera le perron de l’Elysée, il enterrera du même coup la promesse de François Hollande.