Il y a quinze ans, à la suite d’une faillite, j’ai commencé à écrire. Je ne comprenais pas. Ma main qui foutait le camp sur la feuille. D’un homme ou d’un moi. Que je n’apprivoisais plus. C’était quoi cette chose.

L’écriture automatique de ma main qui foutait le camp sur la page blanche. Les mots qui se bousculaient à l’orée de ma tête. Comme s’ils étaient une guerre. Des flots de mots. Ou de maux. Je ne savais le dire. Sinon l’avènement de quelque chose de nouveau. Dont j’étais l’artiste. Mais plus encore le témoin. Tel le phénix qui renaît de ses cendres.

Alors qu’à l’origine du mythe, il est représenté par le Bénou, un oiseau semblable au héron, qui accompagne les morts dans l’Au-delà jusqu’à Osiris. Ou, peut-être lorsqu’on parle de la Shoah, jusqu’au Gan Eden.

On peut savoir écrire. Et ne pas savoir parler. « Ecrire c’est peindre des mots… », dit Ben. Le fils de qui, suis-je ? J’étais le frère de remplacement de mon père. Quand il a perdu son frère. Après la horde passée. Il s’est fait un nom. Alors que j’ai perdu le mien. Je n’étais plus rien. La psyché en deuil. De son frère.

Mon frère a rejeté le sien. Je suis le fou du mien. Après ce que j’ai écrit, les hontes ne me font plus peur. J’étais un garçon de bonne famille, mais de mauvaise réputation. La société bourgeoise de mes fréquentations ne trouvait qu’à médire. Ou m’excommunier. Dans la fange de leurs dires. Alors que j’étais à terre. Plus bas que terre. En communion. Psychique. Avec mon oncle. Le musulman d’Auschwitz.

Je savais. Où, j’étais. Où, je me trouvais. Mais comment dire la vérité ? Que personne ne veut entendre. Parce qu’elle fait trop mal. Mais comment dire à la société ? Du prêt-à-porter. De la pensée. Du bien se comporter. Selon leurs critères. Que pour être loyal à son père, et à sa famille. On est obligé de rejouer la Shoah dans sa vie. Au détriment de sa propre famille. Ou être en phase avec son oncle. Le musulman des camps.

J’écris la Shoah. Comme personne. Avant moi.

Cette chose qui m’habitait était étrange. …ment racontée dans les livres. La théorie n’est pas l’expérience. De la réalité. Ils n’expliquent pas de quelle manière s’en libérer.

La route d’un porteur de fantôme est barrée à l’introjection, la formation de l’identité de soi. A l’adolescence, l’incorporation s’oppose à l’introjection. Elle signifie un arrêt, un obstacle à la découverte de soi, aux perspectives du moi.

Le fantôme est une névrose généalogique. Elle ne m’appartenait pas. Elle appartenait à mon père. Le psychisme ne connaît pas l’espace-temps. Le fantôme serait la réactualisation d’un passé.

Selon certains, le bébé dupliquerait l’inconscient parental. L’enfant porteur de fantôme connaîtrait alors l’histoire de ses parents. Son appareil psychique serait arrêté en gare du passé. Selon d’autres, elle se transmettrait par une mémoire cellulaire. Selon d’autres, encore etc.

Mais comment pouvais-je connaître l’histoire d’Ephraïm lorsqu’il était à Auschwitz et la répéter dans ma propre existence ? L’inconscient parental ou la mémoire cellulaire ne pouvaient connaître les évènements qui se sont passés à Auschwitz. A moins que je ne sois lui ou une partie de lui. Au niveau de l’âme. Comme un rabbin, me l’a suggéré, avant de m’expédier. Si je peux entendre le « guilgoul neshamot », la transmigration des âmes, la métempsycose ou la réincarnation, j’ai du mal à l’accepter.

La honte comme les secrets n’ont pas besoin d’être évoqués pour se transmettre à travers les générations. « Ce qui est tu par les mots, s’imprime, se répète et s’exprime par les maux », dit Anne Ancelin Schützenberger, dans « Aïe mes aïeux ! ».

« Par « transposition », Judith Kestenberg exprime l’idée que l’individu s’accapare les faits passés et tend à les revivre dans l’actuel. Il s’agit d’un fonctionnement psychique qui prend valeur de « pont » historique, et qui entérine l’absence de travail de deuil des parents.

Il semble, alors, que les parents qui ont subi les traumatismes confient à leurs enfants une part de leur fonction psychique réactionnelle au trauma : revivre les évènements afin d’essayer de les maîtriser.

( Enfants de survivants – Nathalie Zajde – Ed. Odile Jacob )

Les parents ne sont pas responsables de la transmission d’un fantôme. Sinon par omission. De ne pas avoir parlé. Raconté les secrets qui les ont traumatisé.

Le dibbouk est la conséquence d’une occurrence traumatique. Il se transmet toujours par le sexe ou la mort. Un mort mal mort.

Le mot dibbouk provient du verbe « leadbik », qui signifie coller. Le dalet, le beit et le kouf, ses racines composent le mot « devek », qui signifie la colle.

Mon interviewer à Radio Shalom avait raison de dire que j’écris de la poésie en prose. La poésie entre autres solutions permet un retour à l’introjection. Le rythme en est une autre. Une des premières formes du langage. Une nouvelle naissance psychique. Le procédé d’individuation dont parlait Jung dans les livres.

Un jeune polonais de passage au Musée Juif de Belgique, étudiant en littérature française, à l’université de Varsovie, m’avait expliqué mon écriture.

Je matais son dire, psychiatrisation de mon langage. Connaissez-vous la guématria qu’utilise Jabès dans l’écriture ? demandait-il. Il s’agit d’une technique qu’il utilise fondée sur une équivalence entre les lettres et les chiffres. Je ne connais pas cette forme d’écriture, disais-je. Vous utilisez pourtant ces procédés anciens, affirmait-il.

« Le porteur de fantôme » est la suite de « Si c’est un homme » de Primo Levi. Levi raconte Auschwitz, moi l’après Auschwitz. Il m’a laissé un héritage. Au-delà de la mort. Une synchronicité délirante à l’oreille des mortels. Je la dévoile dans le dernier chapitre de mon écrit.

« La liste de Schindler » raconte l’histoire des survivants. Des camps. « Le porteur de fantôme » celle de leurs enfants. Une catharsis de la deuxième et troisième génération. Aux suivantes.

J’ai déposé mon bilan au Palais de Justice de Bruxelles, le 24 octobre 2000. Ephraïm est né le 24 octobre 1925. La descente de faillite s’est déroulée le 27 octobre 2000. Mon frère est né le 27 octobre 1945.

Deux frères devaient se rendre à Malines, l’équivalent de Drancy, pour le travail obligatoire. La famille a protégé l’aîné. En envoyant le cadet. Elle l’a condamné. Je suis le fils de l’un et je porte le prénom de l’autre.

Mon père n’a plus jamais revu son frère. Mon frère ne veut plus me voir.

J’avais un hôtel de Maître. 1.000 m2 dans l’avenue Molière. Celle qui est passée à la télé. Quand Hollande a gagné. Où, tous les riches Français voulaient habiter. Je l’ai vendue sur un coup de téléphone. Au Juif, le plus riche de Belgique.

Nous avons signé la vente le 18 septembre 2000. Ephraïm a été sélectionné le 18 septembre 1942.

Les dates de sa vie, sont les dates de ma vie. Celles qu’on appelle les dates syndromes anniversaires.

J’étais connu comme un fils à papa. Le fils de. Je n’avais pas de prénom. Il est temps de me faire un nom. J’étais connu comme un riche héritier. Mais tout dépend de la notion qu’on donne aux mots riche ou héritier.

L’homme de la banque est venu saisir nos stocks. Il y en avait pour des millions. Il a dit à sa collègue, en sortant des bureaux : « On fait un beau métier. Ce Juif-là, on l’a eu ! » Parce que l’autre, l’ami des politiques, il n’a pu l’avoir.

Alors qu’il venait voler le travail d’une vie, je pleurais. Et il disait à plusieurs reprises : « Monsieur WIN, nous faisons ça pour vous, nous faisons ça pour votre bien ». Tout en me donnant des petites tapes dans le dos. D’affection. Il devait jouir dans son pantalon.

Il avait la trentaine. Propre, rasé de près. Il avait un costume de bonne facture. Je voyais un soldat allemand avec des bottes.

J’étais un collectionneur d’art. L’un de mes premiers tableaux était un Alechinsky. Son titre : « Au temps du chemin de fer ».

La collection racontait une histoire. Dont je ne me doutais pas. Les noms des toiles et des peintres déclinaient mon histoire.

Lacan dit que l’inconscient est structuré comme un langage. Il s’étend longuement dans l’élaboration de l’inconscient sur l’importance du phonème, de la métaphore et de la métonymie. La métaphore est un mot pour un autre. La métonymie est un changement de nom. Ou un nom pour un autre.

Il parle de signifié et de signifiant. Il dit que le sujet connaît son histoire. L’inconscient est le chapitre censuré, marqué par un blanc ou un mensonge. On ne trouve jamais que ce que l’on a déjà trouvé.

J’ai pris du temps. Comme si j’hésitais… Lors de mon interview. A Radio Shalom. Comment dire ? Le viol. De mon père… J’ai parlé de viol. Et j’ai zappé.

J’ai mis des décennies à comprendre. Ou à me souvenir. Les photos mentales. De l’enfance. Comme une mémoire photographique ou cinématographique en couleurs, sons, images, odeurs, température etc.

Les images d’un évènement peuvent se transmettre d’une génération à l’autre.

L’homme courrait dans les bois. Il était rattrapé par des bergers allemands qui arrachaient ses chairs. J’avais peur de retrouver ces images au cours d’histoire juive.

Je voyais mon grand-père assassiné. Lors d’un pogrom. Au bout d’une pique.

Comment dire ? En quelques lignes. A la radio. Un manuscrit de 1.000 pages.

Je ne savais pas Kremer. Dans l’enfance. Je voyais des chiens. Arracher des chairs.

Le même trouble. Des chairs arrachées. Apparaissait annuellement. Au moment de la fête de Hanoucca. Lorsque le professeur nous racontait le règne d’Antiochus IV Epiphanes.

Le même trouble. Renaissait. Quelques mois avant la faillite, où j’achetais instinctivement au Marché aux Puces, 18 planches d’anatomie du corps humain, qu’on appelle les écorchés, un œil et un squelette.

De mon premier psychiatre, je disais : « Je suis fasciné par ses chaussures noires brillantes. Je ne sais pas quoi, mais le brillant de ses chaussures, signifie quelque chose. Alors que, je découvrais trois ans plus tard, que le brillant de ses chaussures était le lien, pour comprendre. Le verbe « pheinen » en grec, signifie briller, et que mon oncle recevait une piqûre de « phénol » dans le cœur, avant de se faire arracher le foie, la rate et le pancréas. Des matières encore vivantes, après sa mort. Pour les expériences de son assassin, anatomiste, biologiste à l’université de Münster. Le docteur Johann Paul Kremer, qui disait qu’Auschwitz était le trou du cul du monde. Et que grâce à son journal intime, au procès de Kiel, on pouvait prouver que les trains partis d’Europe, étaient bien arrivés à Auschwitz ».

J’habitais au 1er étage. Où, la guerre n’existait pas. J’étais leur guerre.

Les familles choisissent un enfant. Comme un bouc émissaire, elles lui font tout porter. A lui de se démerder. Alors qu’elles sont libérées.

J’allais écouter Auschwitz au deuxième étage. Où, les anciens du camp attendaient de se parler. Que les autres ne soient plus là. Et qu’ils ne faisaient pas attention à l’enfant que j’étais. Leurs conversations résonnent encore à mes oreilles.

A la question sur la nudité, j’étais gêné. La nudité est un problème, quand on a un parent qui s’est fait violer.

Les images des femmes nues aux pieds des fosses, à la télévision, en noir et blanc, étaient un cauchemar vivant. A six ans. Quand je n’aurais pas du les voir.

Je ne sais pas si j’ai raison. A chercher des voix. Ou des voies. De relais. A transmettre. Un dire. Qui ne concerne personne. Sinon un peuple tout entier. Qui se presse aux commémorations. D’une histoire collective. Tout en négligeant que la Shoah est avant tout 6.000.000 d’histoires personnelles.

Soixante dix ans après les faits, nous sommes toujours en deuil.

De 6.000.000 de traumatismes.

La solution est le rite. Mais personne n’écoute. Moi, je me porte bien.

Je ne suis plus en deuil.