UN CRI D’OUTRE-TOMBE D’ANDRE SCHWARZ-BART – L’étoile du matin (Le Seuil, 2009)

Remarques préliminaires

J’ai rarement lu un livre aussi beau, aussi poignant et aussi imprégné d’une si forte sensibilité juive.

Ceux qui me connaissent ou lisent mes travaux sur l’histoire intellectuelle et religieuse du judaïsme doivent comprendre ce que cela veut dire : en dépit de ma connaissance précis des textes de la philosophie et de la mystique juives, j’ai été littéralement subjugué par les connaissances précises, justes, jamais approximatives de cet auteur qui nous avait donné, il y a des décennies déjà, ce magnifique ouvrage le Dernier des justes…

La récompense du prix Goncourt fut à la mesure de cet exploit.

Un midrash des Antilles sur la Shoah

Saluons le travail de Madame Simone Schwarz-Bart qui a veillé à la préparation de cette œuvre posthume à laquelle elle a su conserver toute son authenticité juive, ou son authenticité tout simplement.

On ne lit pas sans émotion cette toute petite phrase par laquelle elle qualifie son défunt époux : c’était un juif, un juif de petite taille… Et elle ajoute entre guillemets, un enchanté. Faisant finement allusion à leurs origines différentes, elle souligne que la culture de l’un n’a pas cherché à absorber, à digérer l’autre…

Et en effet, comment un homme comme ASB, si attaché à la tradition juive authentique – je veux dire à l’éthique juive et pas uniquement à l’aspect rituel – a-t-il pu s’épanouir dans un milieu si éloigné du sien ?

Peut-être que la destruction de sa communauté d’origine lui a montré que c’est en soi que l’homme trouve son autochtonie, un peu comme ce rabbin, cité par ASB, qui répond à la question de savoir où se trouve Jérusalem, de la manière suivante : en nous, dit-il, c’est en nous que se trouve Jérusalem, même si la Jérusalem terrestre demeure aussi un symbole indispensable.

Le prologue du livre : une splendide transfiguration

A n’en pas douter, la fin tragique de l’immense majorité du judaïsme européen a marqué ASB de façon indélébile. Le Mémorial Yad wa-Shem est évoqué comme lieu de mémoire qui veut fixer pour l’éternité les noms de toutes les victimes juives.

Le nom de ce musée a une histoire : dans le livre du prophète Isaïe qui vécut au VIIIe siècle avant l’ère chrétienne, l’un des passages les plus tardifs de ce livre évoque le cas d’eunuques, désireux de se placer sous les ailes protectrices du Dieu d’Israël ; seraient-ils admis, ne le reprochera-t-on pas d’être un morceau de bois sec (ets yavésh) ?

Le prophète rapporte alors la réponse de Dieu : mieux que des fils (qu’ils ne peuvent pas engendrer), je leur donnerai dans mon temple et dans mes murailles une main et un nom (Yad wa-shem) pour l’éternité…

C’est-à-dire que ce verset, transféré à ces victimes de la Shoah, ces morts sans sépulture, leur assure de conserver dans leur patrie d’origine une main (une influence, une vie) et un nom (même s’ils sont morts sans héritiers).

Leur souvenir sera préservé à tout jamais, même s’ils n’ont plus d’héritiers pour implorer, le jour dit, par le kaddish, le repos de leur âme.

Tout tourne autour de la Shoah…

Divisé en deux parties de taille plutôt inégale, dont la première s’intitule sans surprise, kaddish (ce qui signifie sanctification en araméen et représente la prière pour le repos de l’âme des défunts) et la seconde, le chant de la vie, ce livre m’a vraiment bouleversé.

Son approche d’un tel drame de l’histoire juive, au point d’avoir été à deux doigts d’y mettre fin, est absolument unique.

Une réflexion, que dis-je, une immersion dans l’océan insondable de la souffrance, des considérations graves sur des hommes, des femmes et des enfants qui meurent comme des mouches, mais pas de révolte, pas d’indignation, juste une lucidité résignée, une attente, parfois un espoir vite démenti par les événements qui, loin de changer, s’alourdissent et rendent encore plus désespérants.

Car, même s’il ne parvient pas à refouler le souvenir d’Auschwitz, sans jamais chercher à l’occulter de sa conscience, l’auteur n’en oublie pas moins la vie, les vivants (en hébreu, le terme vie, qui est d’ailleurs le nom du héros du livre, Haïm, se dit les vivants car la vie n’est jamais désincarnée)…

Ce livre qui traite, comme on va le voir, de l’histoire juive dans son ensemble, n’en fait pas une martyrologie et n’est guère dépourvu d’humour.

Voulant signifier que l’orthodoxie juive n’avait vraiment pas pris les dimensions extraordinaires de l’holocauste, l’un des survivants, réuni avec ses compagnons d’infortune dans un petit hôtel de la rue Lhomond à Paris conclut une longue discussion en disant, en substance (p. 199), alors si tout est possible, tout est permis…

A quoi un triste plaisantin rétorque avec cet inimitable humour juif grinçant d’Europe de l’est : tout est permis, sauf de frotter une allumette le jour du Shabbat…

La disproportion des deux faits est patente : d’une part, l’indicible malheur qui s’abat sur le peuple juif et, d’autre part, les exigences d’une infime minorité de celui-ci, gardienne sourcilleuse de la tradition qui s’arc-boute sur le respect scrupuleux de quelques rites…

Qu’on l’admette ou non, le souvenir de la Shoah fait partie intégrante de la définition du juif contemporain.

Au lendemain de la guerre, le philosophe juif allemand Hans Jonas, auteur du Principe responsabilité, avait relevé que même la chute du temple de Jérusalem, d’abord en 586 avent l’ère chrétienne et en 70 de notre ère, n’avait pas entraîné de changements – même mineurs – dans la théologie juive de l’époque ni dans la liturgie : aucun Docteur des Ecriture, aucun maître de la tradition, n’avait alors proposé de changer les articles de foi de la religion d’Israël.

Même le kaddish, cette prière originellement destinée à clore les séances d’étude de la Torah et qui fut ensuite étendue aux défunts, ne fut pas transformée.

Il faut dire que cet attachement, cet abandon confiant à Dieu remonte à une très haute époque : il suffit, pour s’en convaincre, de relire des passages des livres du prophète Samuel, contemporain de l’avènement de l’institution royale (1 000 avant JC) qui stipule que le peuple d’Israël n’oubliera jamais le Nom de Dieu, même si Celui-ci permet que l’on nous traîne, chaque jour, à l’abattoir comme des bêtes (ka-tson la-tébah yuval)…

Un auteur ASB imprégné de culture et de sensibilité juives…

Je me souviens bien des thèmes et du style du Dernier des justes mais je ne soupçonnais pas que l’auteur pouvait être, à ce point, imprégné de culture juive et hébraïque : la référence à la bat kol (fille de la voix) est frappante, c’est une métaphore par laquelle les sources juives anciennes (talmud et midrash) procédaient à la personnification d’une révélation divine.

Le prophète, le visionnaire ou simplement l’inspiré, entend cette bat kol qui lui communique les oracles divins. Mais comme on le verra infra, Dieu n’a pas jugé bon de se manifester durant les années noires.

ASB mentionne le Sefer Raziel ha-mal’akh, le livre de l’ange Raziel dont on disait qu’il protégeait le maison de ses possesseurs contre les incendies…

Mais il y a aussi la référence à cette notion zoharique de l’autre côté, en araméen sitra ahara qui veut dire le mal. C’est ainsi que les premiers kabbalistes médiévaux désignaient le mal, un peu comme une entité autonome par rapport à la divinité, le côté gauche, celui des hiérarchies maléfiques des forces démoniaques, de la gauche, par opposition au côté droit…

Mais restons dans ce registre mystique ou kabbalistique. A la fin d’un paragraphe (p. 66), après que Haïm a soutenu avec obstination qu’il y avait deux catégories de juifs, à savoir les modernistes et ceux qui habitent dans les juiveries (anciens quartiers juifs ou ghetti, appelés en allemand Judenschaft), il spécifiait aussi que ces deux catégories n’étaient pas absolument homogènes, puisque même parmi ceux restés très proches de la tradition, il s’en trouvait qui ne mettaient jamais les pieds à la synagogue…

Et ASB d’écrire : il suffisait de tendre l’oreille, et l’on s’apercevait qu’il émanait des uns et des autres une musique différente… Le caractère sibyllin de cette phrase m’a fait immédiatement penser à la doctrine lourianique des étincelles d’âmes qui émanent de chacun d’entre nous et qui renseignent les maîtres de la kabbale sur la nature précise de la personne à qui ils ont affaire. Il s’agit là d’un dérivé de la théorie de la transmigration des âmes (gilgoul).

Une altérité éthique et non rituelle…

A la page 78, Haim et son père ont une intéressante conversation qui n’est anodine qu’en apparence : le fils s’émeut de voir son père accepter de consommer un plat de porc offert par le voisin, un pauvre paysan polonais.

A ceux qui l’accusent d’avoir enfreint un commandement, la consommation (strictement interdite) de la viande de porc, le père répond que le pire des crimes est d’offenser son prochain.

Car, ajoute-t-il, le paysan polonais ne comprendra jamais qu’on refuse son invitation pour des raisons de pureté rituelle ou même religieuse ; en outre, le père s’interroge sur l’infaillibilité de l’interprétation des interdits : sommes nous sûrs, interroge-t-il, d’obéir à la volonté divine en nous conduisant ainsi… Ce paysan ne peut pas comprendre l’interdit…

Nous sommes voisins, mais en même temps nous sommes à des distances astrales…

Le respect dû à un illustre défunt m’empêche de dire ce que je pense sur ce point précis. Certes, les rabbins ont prévu, dans des cas spécifiques et qui de toute manière, excluent la consommation de toute viande porcine, la possibilité de déroger à la règle dans des limites très mineures : il convient, disent-ils, de respecter la dignité des créatures (kevod ha-biryot) en ne refusant pas certaines choses…

Et là ils rejoignent le souci de ASB. Mais certainement pas pour de la viande de porc !

Une Providence divine absente : le symbole de l’oiseau dont on avait arraché les yeux…

Tout le monde connaît la fameuse expression de l’éclipse de Dieu, sa stupéfiante absence, sa scandaleuse inaction alors qu’on massacrait un peu plus d’un million d’enfants (je dis bien d’enfants, sans même compter les adultes) dans les camps d’extermination.

ASB relate une scène d’une cruauté inouïe sur laquelle il revient en parlant de la providence divine, censée veiller sur la création et la protéger du mal.

Des petits paysans polonais prennent au piège un oiseau qui s’était posé sur une branche enduite de glu. L’ayant capturé, ces enfants aussi stupides que cruels, lui exorbitent les yeux et le relâchent… Instinctivement, l’oiseau ainsi aveuglé tournoie dans le ciel, ne pouvant se diriger car privé de sa vue.

C’est là une allégorie de la divine Providence qui devient elle-même victime des mains criminelles d’hommes que rien, absolument rien, sinon leur nature pécheresse et perverse, ne poussait à agir de la sorte. Le passage est d’une si émouvante beauté que je le reproduis ici même :

Quand avaient commencé les obscénités (hostilités ?), Haim s’était penché davantage vers l’ouverture du soupirail pour ne pas manquer l’apparition de l’ange du Seigneur qui allait poser ses mains sur l’épaule des Allemands, dans sa grande bonté, comme il le fit autrefois pour arrêter le geste d’Abraham sur le point d’immoler son fils Isaac. Au moment de l’effroi, de la stupéfaction qui, à cet instant, frappait son âme, … il avait ressenti une joie très pure à la pensée de voir l’Ange. Puis l’Ange n’était pas descendu et il avait ressenti que des mains invisibles retiraient ses yeux de leur habitacle et les dispersaient dans l’air, tandis qu’il se trouvait plongé dans une nuit étrange, une nuit qui n’était pas la nuit, puisque toutes choses continuaient de s’inscrire sur ses prunelles… une nuit pareille, identique à celle de l’oiseau aveugle dans le ciel.

Est-il besoin de faire le moindre commentaire ?

La nuit noire en question est d’une obscurité mystique, celle de l’exil de la lumière divine qui tourne le dos à la terre des hommes. Celle où Dieu a presque honte de sa création.

L’oiseau est le symbole de la liberté, de l’évasion, de la légèreté. Il est aussi celui qui marqua la fin de la désolation de la terre, engendrée par le Déluge. En principe, il est annonciateur de paix et de sérénité.

Mais il y aussi un rappel moins connu et qui pourrait bien avoir stimulé la verve littéraire de ASB dans ce passage.

Dans le Zohar, on compare justement la Providence divine, c’est-à-dire la Shekhina (Présence de Dieu dans l’histoire, son immanence au monde) à une belle jeune fille devenue aveugle (alma de let lah ‘eynine) ; et pourquoi est-elle devenue aveugle ?

Parce qu’on a détruit son Temple et envoyé son peuple en exil… Et le Zohar qui parle du nid d’oiseau (kéen tsipor), faisant ainsi allusion au Messie. Toujours ce deuil – qui n’en finit pas – d’un monde sans Dieu, livré à l’arbitraire du mal.

Le jugement du christianisme (p. 176)

Dans la seconde partie du livre on trouve un petit passage, extrêmement dense sur l’attitude face au christianisme, son essence, sa responsabilité et son avenir. La Shoah ne se serait pas produite dans une Europe qui serait restée fidèle aux valeurs authentiquement chrétiennes. Elle n’a pu déployer son génie malfaisant que dans une Europe déchristianisée.

Mais ce qui est intéressant, c’est la genèse de cette religion que ASB place dans la bouche d’un personnage, Moïse. Selon ce personnage, le christianisme serait devenu une idolâtrie en adorant un être humain et en le substituant à Dieu.

Le mystérieux personnage ajoute qu’il s’agit là d’une dérive tardive car, lui-même, ajoute-t-il, se comptait parmi les disciples de Jésus dont on n’adorait pas encore la forme divino-humaine.

De son vivant, Jésus exerçait une attirance irrésistible sur tous ceux qui l’approchaient. Après son exécution par les Romains (ASB stipule bien que c’est Rome et non les juifs qui porte la responsabilité de ce meurtre judiciaire), les légendes ont pris le pas sur les faits historiques et l’on se mit à le vénérer comme le Messie tant attendu d’Israël.

Mais il n’y avait pas encore de christianisme, les choses ne commençant à changer radicalement qu’après la chute du temple et le sac de Jérusalem. Et de conclure, de manière un peu sévère, le péché d’amour s’est transformé en péché pur et simple.

Comment écrire sur Auschwitz ?

Je trouve, pour ma part, que ASB a trouvé la bonne approche pour écrire sur Auschwitz, même s’il dit (p. 205 en haut) que chaque fois la honte d’écrire sur les morts l’avait emporté et il avait tout détruit.

ASB a certainement eu du mal à continuer de vivre après la Shoah mais il a pu trouver dans cette trinité hassidique : prier, chanter, danser, un début de consolation.

J’avoue que l’on ne lit pas sans émotion les phrases qu’il écrivit, à l’issue d’une visite sur place : le ciel d’Auschwitz inaltéré, inaltérable, comme au premier jour de la création.

Et ASB termine par une prière qui forme la conclusion du kaddish et qui est empruntée au livre de Job : que celui qui instaure l’harmonie dans ses hauteurs la fasse régner sur nous et sur tout Israël.

Et il ajoute cependant : soudain délivré.

* L’étoile du matin (Le Seuil, 2009)