Le 10 novembre correspond au 17 Mar’hechvan. Souvenez-vous ! C’est le 17 Cheshvan 1656 2105 av. J. C.), que le Déluge, le terrible « maboul/מבול » a commencé. Aujoud’hui les migrations climatiques montrent que la nature humaine doit continuellement corriger son attirance irrésistible pour la destruction de soi, des autres, de l’air.

Cette semaine, il a surtout été question de « bélier ». Tout d’abord, la péricope juive de la semaine qui s’est achevée sur la « ligature d’Isaac » [Aqedat Itz’haq/עקדת יצחק]. Il y a des textes dont la signification dépasse de loin notre entendement. Celui-ci en fait partie, comme aussi le combat nocturne de Jacob qui devient pleinement homme et Israël en boîtant pour toujours d’une mauvaise sciatique.

Un bélier ? La dernière tentation d’Abraham c’est de partir d’un lieu indéterminé avec son fils et des serviteurs dans le but d’immoler son garçon, âgé de 37 ans à ce que dit la tradition ! Abraham a pris du bois pour lier son fils unique (b’no ye’hido/בנו יחידו) en « olah/עולה = sacrifice ». Holocauste ? Reliquat de sacrifices humains ? Ce texte en Bereishit/Génèse 18, 1 – 22, 24 est-il cohérent ?

Aux chênes de Mambré/ממרא, l’hospitalité est la règle du patriarche, assis devant sa tente au « plus chaud du jour/בחום היום » (Gén. 18,1). Avant toute chose, il y a un devoir existentiel de recevoir tous et chacun avec bonté et tranquillité. Facile à dire, plus problématique à vivre. Bref, les trois visiteurs lui dirent qu’ils reviendraient dans un an, que sa femme, Sarah, aura alors un fils (Gn 18,10). C’est vrai que Sarah a éclaté de rire, d’où le nom d’Isaac. Mais…

Les anges sont-ils revenus ? Pas de trace et que penser de « revenir au moment défini (כעת חיה) ». Entre Rachi, Ramban et d’autres le doute subsiste, parfois jusqu’à forcer le sens des mots, comme si, la prophétie était au coeur du message : « L’Eternel va te rétablir… te rassembler à nouveau » (Devarim/Deut. 30,3).

Ce même rire qui avait saisi Sarah et bien plus tard Rabbi Akiva et Yohanan Ben Zakkai sur le mont du Temple, voyant sortir des renards du Saint des Saints et qui affirmaient: « Là, pour sûr, nous savons que viendra le jour de la rédemption ! »

L’Eternel interpelle Abraham pour fournir « un substitut », à cause de l’acte total de foi (Taanit III, 65d). « Le Seigneur pourvoit, Il voit provoque crainte et respect et donne, ce qui est le sens chromatique de « vayar’/וירא = Il a fourni »… un bélier.

L’Eternel avait demandé un sacrifice (olah/עולה = offrande du matin, ascendante, comme en montée ou un joug (‘ol/עול) qui est « léger » parce qu’il élève (cf. Matthieu 11,30). Abraham reçoit un bélier = ayil/איל, les deux mots « olah et ayil » sont puissants et dynamiques. Le mot « bélier-ayil » suggère un cercle qui va croissant et inaugure une bonne saison (targoum Onkelos sur Osée 9,10) tandis que l’holocauste est lié au projet visible du déploiement de la création.

En ce sens, toute prière est comme ce sacrifice qui coûte tout en étant un fardeau léger.

La prière élève sans détruire, un peu comme le buisson ardent qui est incandescent sans brûler.

Ces jours-ci il est beaucoup question de « bélier », dans un autre sens. Des voitures folles servent de bélier d’attaque contre des habitants de Jérusalem. En quelques semaines, on est passé de la « Kipat barzel-כיפת ברזל = dôme de fer » qui est, au fond, une calotte protectrice à un « ayil barzel/איל ברזל = un bélier, machine de guerre, des véhicules ».

Le pays se réveille-t-il avec une sorte de stupeur ou de nausée face à l’extrémisme ambiant ? Y a-t-il un vrai statu quo entre judaïsme et les autres fidèles monothéistes ?

Tout d’abord, quelles que soient les conditions, le retour massif des exilés à Sion, Jérusalem et la terre d’Israël fait partie de la prière quotidienne de la communauté juive : « Retourne à Jérusalem, Ta ville, dans tes miséricordes, et demeure en elle comme Tu l’as promis ; établis rapidement en elle le Trône de David, Ton serviteur, et rebâtis-la bientôt et de nos jours en un édifice éternel » (Amidah-Prière des 18 Bénédictions).

Tout bar mitsva, ayant donc atteint sa majorité religieuse, devrait – gardons le conditionnel – être à même de servir dans le Temple si celui-ci était vivant. La prière juive est prophétique en ce qu’elle voit ce Lieu de Présence divine comme en suspens, invisible, mais existentiel.

Il serait déraisonnable de croire qu’au bout de deux millénaires de fervente prière, de réflexion sur les desseins du Créateur, le peuple juif contemple tranquillement le Lieu le plus sacré de sa foi et de la révélation qu’il porte aux nations sans réfléchir à son actualité et agir de façons très diverses.

Que peut signifier aujourd’hui le mont Moriah, pôle central, souvent contesté de la spiritualité abrahamique, mosaïque ? Les Samaritains le situent à Sichem/Mont Garizim et certains même au Sinaï.

Certainement pas une forme nouvelle d’exclusion envers la communauté juive de la part des Nations ou Gentilité de toutes les gammes politiques, religieuses, culturelles.

En 1967, le Général Dayan a posé un acte sans précédent dans le cas d’une victoire militaire. Il a retourné le contrôle du mont du Temple au Waqf musulman. Il l’a décidé au nom d’une appréciation juive du manque de préparation de la communauté d’Israël à purifier ce Lieu après deux mille ans d’absence physique… mais de présence quotidienne dans l’espérance et la prière vive. Il a décidé d’un acte militaire, séculier et pourtant « théologique », conscient et sub-conscient, au-delà de l’entendement pour notre génération.

Raison ou déraison ? Dès 1967 – à côté des questions de conquêtes militaires israéliennes, le mont du Temple est redevenu une réalité transgénérationnelle : ce Lieu rassemble tous ceux qui ont prié, supplié, pleuré et vécu de joies et d’espérances.

Il est aussi normal que l’idée de la reconstruction du Temple soit d’autant plus actuelle que les bouleversements ne sont pas seulement historiques. Ils sont aussi méta-historiques et ouvrent sur de nouveaux horizons générés au long des traditions.

Nous assistons à des jours prophétiques. Ils ouvrent sur des intuitions qui dépassent, rassemblent – concentrent et relancent l’expérience spirituelle acquise par l’être juif au cours de siècles d’acculturations singulières dans le monde. En cela, il est légitime que tout paraisse chavirer en interrogations, faisant hésiter tout le monde entre atermoiements et extrémistes, rationnalité ou fanatisme.

Le « bélier » n’est plus la créature vivante de la croissance dynamique qui nous fait monter vers le Très-Haut. Il se réduirait, en apparence seulement, à des engins automobiles en ferraille et sans âme.

Tout Juif est né au mont Moriah. J’entends chaque jour des immigrants de l’ex-URSS qui sont arrivés en disant face au mont du Temple : « Cela fait deux mille ans que je n’étais pas venu » – l’émotion humaine et presqu’irrationnelle affirme cette visée prophétique (Maïmonide, Guide des Egarés II,48).

Depuis 47 ans de présence à Jérusalem « réunifiée », l’Etat hébreu avance, en fait, à petits pas. Il faut réfléchir à ce qui s’est produit au cours de ces cinquante ans avec prudence et discernement. L’Etat d’Israël a rassemblé des êtres dispersés dans les paysages humains et mentaux les plus incroyables.

Le 6 juin et plus encore le 28 juin 1967, les Lieux Saints du Christanisme étaient placés, pour la première fois depuis la venue de Jésus Christ et la destruction du Deuxième Temple, sous la juridiction juive dans sa dimension rabbinique et administrative de l’Etat d’Israël.

Ce fut et cela reste un choc d’une rare intensité pour les Chrétiens et peu de personnes comprennent cette dimension qui est vive.

C’est d’autant plus vif que « l’autre temple ou naos/ναος » est le Saint Sépulcre ou Eglise de la Résurrection, situé dans la Vieille Ville de Jérusalem. Le Tombeau est vide, mais la foi chrétienne s’est convaincue de s’être « définitivement » substituée à celle de la communauté juive. Ce caractère « permanent » est aujourd’hui érodé par ce qui, pourtant, reste perçu comme un contrôle temporaire par l’Etat d’Israël.

Il y a donc un climat de déraison depuis longtemps : les Eglises se taisent, face à un partenaire hébraïque qui se déclinerait en plusieurs entités opposées. Il serait illusoire de croire en une quelconque reconnaissance autre que formelle.

Comme le disait le Père Kurt Hruby qui consacra sa vie à la reconnaissance du fait juif : « Il faut des siècles pour corriger des siècles d’ignorance mutuelle ». C’est ce que constatait le théologien suisse de langue allemande Hans Urs von Balthasar dans son ouvrage « Einsame Zwiesprache mit Martin Buber/Dialogue solitaire avec Martin Buber » paru en 1958 et toujours d’actualité.

Voici des années que la question du Temple se précise.

L’un des héros de la bataille de Jérusalem en 1967, grièvement blessé et portant au doigt la balle tranformée en bague qui faillit le tuer, le Prof. Moshé Amirav expliquait, dès mai 2013, que la violence était imminente.

Conseiller de Teddy Kollek, il avait été à l’origine des contacts avec l’OLP dès 1987 et avait participé aux accords de Camp David en 2001. Il prône une reconnaissance mutuelle entre Juifs et Arabes à Jérusalem.

Il est irréaliste de limiter ce feu qui couve sur le mont du Temple à une exigence juive, messianique, perçue comme irresponsable ou nationaliste.

Le contexte du Moyen-Orient montre l’affaiblissement dramatique des communautés chrétiennes empêtrées dans des intérêts stratégiques antagonistes. Par ricochet et sans que le rapport avec la situation des Chrétiens du Proche-Orient ne soit perçu, certains groupes juifs considèrent que les temps sont mûrs et que l’on ne peut laisser passer l’occasion de « rationnaliser » la présence hébraïque et israélienne à Jérusalem alors que la guerre fait rage dans les pays musulmans voisins.

D’autant qu’aucune Eglise locale traditionnelle n’exprime de sympathie, de plus élémentaire compassion envers un Etat des Juifs qui assure pourtant une vraie liberté de culte à tous les Croyants.

Il manque un vrai « leadership » spirituel, encore que… La question du leadership est sur toutes les lèvres. Le problème affecte toutes les communautés politiques et religieuses. Cela s’inscrit naturellement dans la mutation profonde de notre civilisation.

Le dernier verset du psaume 51 (verset 21) est tardif, post-exilitique. « Fais du bien à Sion selon Ta volonté / rebâtis les murs de Jérusalem. / Alors Tu prendras plaisir aux sacrifices de justice, holocauste et totale oblation / alors on offrira sur Ton autel des taureaux\אז יעלו על-מזבחך פרים ».

C’est une chose de rêver, idéaliser, « aseptiser » nos pensées et certitudes. C’en est une autre que de les voir et visualiser les choses et les actes, depuis leur matérialité jusqu’à leurs significations spirituelles.

« Ne fais pas le fou/al tehi shoteh-אל תהי שוטה »… C’était habituellement imprimé dans les siddours édités dans les pays de l’Est au 19ème siècle. Comme dans le prologue de Job, le défi est celui du « contrat » entre l’Eternel et le Satan : « Soit !, dit-Il au Satan, tous ses biens sont en ton pouvoir. Evite seulement de porter la main sur lui (Job)/רַק אֵלָיו, אַל-תִּשְׁלַח יָדֶךָ », c’est-à-dire : « Ne le rends pas fou ».

On peut tout demander mais pour le bien du plus grand nombre et sans que personne ne perde raison. Personne, ce n’est pas ceux-ci ou ceux-là, c’est nous tous.

« S’il te plaît, dessine-moi un mouton ».