Chez un bouquiniste de l’avenue King George à Tel Aviv, je suis tombé sur un livre lu au cours de mon adolescence, L’Apprentissage de la ville de Luc Dietrich (1913-1944).

L’homme a eu une enfance très dure : un père mort lorsqu’il avait 6 ans et une mère dépendante des opiacés, comme son mari. Sa grande gueule au menton en galoche exprime le malheur décrit dans Le Bonheur des tristes (1935).

J’ai commencé à relire L’Apprentissage de la ville pour la poésie de l’écriture. Dietrich décrit, par exemple, magnifiquement le bonheur familial jamais connu :

« L’indifférence dans laquelle, ils se coudoyaient entre eux et se prolongeaient les uns dans les autres est quelque chose dont la nature se trouve au-delà de l’amour, de l’aigreur, du plaisir, de l’intérêt ou de la haine, et ceux qui l’ont ne le savent pas, car ils l’ont toujours eu, et moi je ne peux le savoir, je ne l’ai jamais eu : ce métal inconnu, cette pierre dont la bâtisse humaine est faite : c’est son vide que je connais en moi, moi qui déborde de tout et que rien ne contient ».

Tout à coup, vers la centième page, il décrit quatre malfrats : Atal, Jagut, Manchon et Armand Weil. Je suis surpris que ce dernier possède seul un patronyme. Son physique paraît répugnant: « La lèvre inférieure rosâtre, roulée, ointe, la lèvre supérieure à la pointe érectile et fouilleuse; un morceau de langue zézayait activement entre les deux. il avait aussi deux yeux globuleux et voilés dont les paupières retombaient volontiers vers la bouche ». Il ne manque que le nez busqué. La photo de l’auteur explique peut-être l’omission.

Dix pages plus loin, l’aversion se précise : « Il est visqueux, il est collant, il est veule. Je suis sûr qu’il dirait merci si on lui donnait un coup de pied ». Le personnage apparaît aussi comme un traître et un violeur, et il est éliminé de manière sordide par le héros et ses complices.

Pas de doute, nous sommes face au portrait du Juif. Ce détail, ce poncif antisémite, est sans doute révélateur de l’époque (1942), plus que de l’écrivain lui-même, disciple de Lanza del Vasto, maître à penser pacifiste (**). Il rappelle aussi le propos de Freud, selon lequel on peut lier dans l’amour une assez grande masse d’hommes, pour autant qu’il en reste d’autres à haïr.

En le lisant dans les années 1960, je n’avais pas remarqué ce détail. Sans doute parce que l’antisémitisme semblait en voie de disparition. Par contre, cet antisémitisme couleur du temps de l’écrivain et de tant de ses contemporains me fait penser aujourd’hui à « l’antisémitisme sans antisémites », au « langage antisémite », des « quartiers sensibles », – dédouané par les sociologues comme  Didier Lapeyronnie (***), et entretenu par « l’antisionisme » des médias.

Du coup, je suis devenu plus attentif aux idées de Luc Dietrich, mélange de cynisme et de moralisme un peu poussiéreux, et je ne sais pas si je pourrai continuer à le lire avec plaisir.

Car, comme l’écrit Dietrich lui-même : « L’imbécillité est une chose dont on ne peut pas guérir et dont les oeuvres ne se raccommodent plus. Même un crime peut trouver son pardon, mais aucun repentir ne peut nous sauver de notre propre imbécillité ».

(*) Voir, sur Graham Greene : http://frblogs.timesofisrael.com/un-ecrivain-antisemite-comme-la-plupart/

(**) Il faut cependant remarquer que le patronyme Weil n’a peut-être pas été choisi au hasard. Lanza del Vasto, avec qui Dietrich était ami depuis 1932, et avec qui il publia Le Dialogue de l’amitié en 1942, connut Simone Weil en 1941.

(***)http://frblogs.timesofisrael.com/un-antisemitisme-sans-antisemites/