Le sociologue Didier Lapeyronnie a donné le 2 avril à l’Université Libre de Bruxelles, une conférence intitulée « Antisionisme ou antisémitisme ? » (*)  Professeur de sociologie à l’Université Sorbonne-Paris IV, il étudie les ghettos urbains français – ou « quartiers » – depuis quatre décennies.

Il a d’abord distingué l’antisémitisme « d’en haut » (catholique traditionnel, de droite) de l’antisémitisme « d’en bas », celui des banlieues, au sujet duquel il asséna sa thèse, sous forme de bonne et mauvaise nouvelle : « il n’y a pas d’antisémites, mais beaucoup d’antisémitisme ».

Dans les « quartiers », « juif » ou « feuj » est toujours péjoratif. Celui qui donne une main molle s’entend dire : « Pourquoi tu me donnes une main de feuj ? » La plupart des habitants de ces quartiers n’ont jamais fréquenté de juifs. Pourtant ils éprouvent à leur égard un « rejet physique »  et les conçoivent comme des êtres informes et indifférenciés sexuellement (ou « pédés »).

En même temps, les Juifs sont considérés comme forts, riches et intelligents, c’est-à-dire comme la projection inversée de leur propre situation. Le Juif est toujours associé à un sentiment d’injustice.

L’antisémitisme constitue une sorte d’explication de la situation des jeunes des quartiers : on accorde aux Juifs tout ce qu’on devrait leur accorder à eux.

Du coup, ils ne conçoivent pas la solution comme une action visant à changer la société, mais comme une purification. L’élimination des Juifs réglerait leurs problèmes. Ils ne cherchent d’ailleurs pas à changer le monde, mais à l’interpréter. D’où le succès des théories du complot.

Avant même que l’on possède la liste des victimes du 11 Septembre, ils savaient que les Juifs étaient absents des Twin Towers ; dès l’attentat contre Charlie Hebdo, ils savaient que les suspects n’étaient pas coupables. Leur antisémitisme est imperméable à toute contestation : c’est la Vérité.

Cet antisémitisme virulent – qui, selon Lapeyronnie, concerne 6 à 8 millions d’individus – serait pourtant un « antisémitisme sans antisémites ». Car c’est le discours qui est antisémite, pas les gens.

L’antisémitisme est dans la langue. Une façon de parler, simple manière de créer une connivence avec l’auditoire aux dépens d’un tiers (le Juif). L’antisémitisme est « incrusté » dans la constitution de la collectivité, il resserre ses liens.

La sociologie a inventé cet objet étrange qu’est l’antisémitisme sans antisémites, analogue au chat de Lewis Carrol, qui disparaît en ne laissant apparaître que son sourire, et mène Alice à remarquer qu’elle a « souvent vu un chat sans sourire, mais jamais un sourire sans chat ».

Car on n’a jamais vu non plus d’antisémitisme sans antisémites. S’il n’y a pas d’antisémites dans les banlieues, il n’y en a jamais eu nulle part.

L’antisémitisme nazi s’inscrivait aussi dans un discours, comme l’a montré Victor Klemperer, dans « LTI, la langue du Troisième Reich ». Tout au plus pourrait-on dire que personne, dans les « quartiers », ne se distingue par le fait d’être antisémite, puisque tout le monde l’est.

Ce tour de passe-passe sociologique, par lequel on veut nous faire avaler un contresens, a une connotation politique évidente. Les jeunes des banlieues, victimes de l’exclusion sociale, ne peuvent être tenus pour responsables de l’antisémitisme inscrit dans leur langage.

Cette volonté marxiste de les protéger traduit en fait une condescendance extrême : si ces individus ne sont pas responsables de ce qu’ils disent et de ce qu’ils pensent, ils ne sont pas des sujets, mais de simples objets socio-politiques.

Personne  ne semble d’ailleurs responsable de l’antisémitisme ambiant (sauf les Juifs?). Entre l’antisémitisme « d’en haut » et celui « d’en bas », le Professeur Lapeyronnie ne voit pas l’antisémitisme « du milieu », qui s’exprime par « l’antisionisme » systématique de la gauche et des médias. Le mot « antisionisme », qui figurait dans le titre de la conférence – sans doute à la suite d’un malentendu – n’a même pas été prononcé.

Lapeyronnie a observé que l’antisémitisme « d’en bas » s’était fortement accru en 2001 et en 2009, mais il n’établit pas de rapport avec la seconde Intifada (2001-2002) et l’offensive de 2009 contre Gaza, ni avec la manière dont ces événements étaient présentés par les médias, à savoir avec un parti-pris essentiellement anti-israélien.

Il n’établit pas non plus de rapport avec l’antisémitisme traditionnel musulman, inscrit dans le Coran. Or l’antisémitisme des médinas, bien décrit par Albert Memmi ou Daniel Sibony, précède de loin celui des banlieues françaises.

Malgré la bienveillance de Didier Lapeyronnie, il faut admettre que cette approche de la réalité mène à une annihilation de la pensée. La pensée consiste à établir des rapports entre les choses. Or ici,  plus de rapports entre individus et discours, discours et action, antisionisme et antisémitisme, antisémitisme et religion musulmane…

Le plus désolant fût sans doute d’entendre un orateur aimable s’exprimer devant un public essentiellement juif, qui subit sans broncher la gifle intellectuelle d’un « antisémitisme sans antisémites ».

(*) Invité par l’Union des Etudiants Juifs de Belgique (UEJB) et le Collectif, Dialogue & Partage (CD&P)