« Le problème avec les Juifs », c’est qu’il faut toujours se justifier… A l’image d’Elisabeth de Fontenay, que j’entendais récemment à la radio, contrainte en quelque sorte d’expliquer son attachement « viscéral » à une personne de la même religion qu’elle ­(Alain Finkielkraut, en l’occurrence, avec qui elle décrivait un lien d’« appartenance »), lien qui se forme immédiatement, explique-t-elle, avec ceux qui ont vécu le (même) drame : l’expulsion. Une relation de proximité, a-t-elle rappelé, qui se crée de façon innée, indépendamment de la pratique de la religion ou de la foi.

Force est de constater que le traumatisme juif ne peut s’éteindre. Les Juifs ont à rendre compte de leur judéité où qu’ils se trouvent. Les gens aux alentours veulent savoir. « Qui êtes-vous ? Français ? Oui, mais… Français juif, Juif français ? » Que vous soyez né en France ne suffit pas. Dans le meilleur des cas, vous êtes l’objet d’un réel intérêt, dans d’autres, vous êtes immédiatement catalogué et devenez pour l’Autre, à tout le moins singulier, au plus une obsession.

Alors, même si vous voulez oublier votre spécificité, ou du moins la garder pour vous, vous ne pouvez pas. Dans le cas où vous êtes impliqué par votre cause, par votre identité, on vous traitera de communautariste. Si vous en êtes détaché, on se demandera qui vous cachez quelque chose. Il y a certainement quelque chose que vous ne dites pas ! Si vous êtes parfaitement assimilé et que vous pensez comme le plus commun des mortels, souvent à l’encontre de vous-même d’ailleurs, on vous appellera l’ami juif, celui qui permet à ceux qui le fréquentent de ne pas être taxé d’antisémitisme… Bien pratique alibi !

Si vous êtes Juif antijuif et que vous reniez votre peuple, votre religion, que vous critiquez les Juifs ou l’Etat juif, vous serez le bienvenu comme représentant prouvant votre culpabilité supposée et vous serez reçu sur tous les plateaux télé. Rien de mieux qu’un Juif critiquant ses coreligionnaires ou se reniant. Le tapis rouge sera ainsi à disposition des Israéliens qui décrient leur pays à souhait. En tout état de cause, vous ne laissez pas indifférent.

C’est une vieille tradition chez les Juifs de tergiverser sans cesse. Ne dit-on pas que quand il y a deux Juifs, il y a au moins trois opinions ? Ces infinis discours seraient ce qui fait avancer le « Schmilblick », c’est-à-dire offrent cette liberté d’envisager un thème sous toutes ses coutures, permettant au sujet d’être d’autant plus éclairé (et résolu, dans le meilleur des cas).

Une chose est sûre, dans les rapports entre Juifs, il y a souvent passion. Dans les relations Juifs-Non Juifs, il y a plus que cela, il peut y avoir crise. Choc. Peut-être parce que c’est là la vie qui est en jeu, la Vie, au sens large. Cette vie sacrée chez le Juif se distingue, entre autres, dans le refus d’oublier, mémoire sans cesse entretenue par l’Histoire, hélas répétée, celle qui montre du doigt un bouc-émissaire tout trouvé et retrouvé (qui existait bien avant l’état juif et le conflit du Moyen-Orient…).

Ce devoir de mémoire est bien sûr nécessaire après les innombrables persécutions passées, mais aussi suite aux exactions commises aujourd’hui encore par des agresseurs aussi divers que les partisans d’extrême-droite, les islamistes, les antisionistes. Hier encore, à Pittsburgh…

Quel que soit le comportement des millions de Juifs aussi différents les uns que les autres, ils interpellent, sont l’objet du regard. Qu’ils soient discrets, peu au fait de leur judéité, des pratiques ou de leurs traditions, loin de leur communauté ou plus concernés, convaincus, criant à l’injustice, alertant à tout mouvement qui pourrait s’épandre contre eux, ils attirent l’attention. Une attention pas toujours bienveillante, hélas ! Le traumatisme du juif perdure peut-être parce qu’il n’a jamais trouvé réponse à cet intérêt perpétuel et à l’hostilité récurrente.

L’appartenance des Juifs à un peuple ancestral dérange. Même lorsqu’ils sont parfaitement intégrés. Souvent tiraillés entre la reconnaissance de la spécificité juive et l’exigence d’universalisme, ils ont beau savoir s’adapter partout où ils vont, reconstruire, participer, être reconnaissants, rien n’y fait. A un moment donné, ils sont rattrapés par obsession de l’Autre. Ainsi, le fils de Mireille Knoll, Daniel Knoll rappelait que sa maman était pleine de vie et aimait la France par-dessus tout. Le respect, affirmait-il, est une donnée fondamentale inhérente au Juif. Ce qui n’a pas empêché l’octogénaire d’être tuée sous le slogan « Allahou akbar », par un jeune qu’elle accueillait volontiers chez elle, par humanisme…
L’antisémitisme est incompréhensible, il échappe à toute raison. Hier encore, Pittsburgh…

Après les meurtres en France de Madame Knoll, de Sarah Halimi et de tant d’autres innocents maintes fois cités (et il le faudra encore, les citer, et qu’à jamais leurs noms soient rappelés), des noms viennent s’ajouter à la liste des victimes contemporaines de l’antisémitisme. En Europe, aux USA, dans des sociétés occidentales dites évoluées, la bête immonde renaît de ses cendres.

Elle s’exprime sous différentes formes, depuis les plus archaïques stéréotypes jusqu’à une image plus politique. Alors bien sûr, l’on s’insurge, les Juifs surtout (qui d’autre pour s’occuper d’eux si ce n’est eux-mêmes !), mais aussi quelques personnes de bonne volonté actives dans l’éradication du fléau. Cette solidarité, cette implication, cet humanisme, qui souvent forcent l’admiration par ailleurs, dérangent aussi.

Est-ce de la jalousie ? C’est bien plus compliqué que cela. Il y a quelque chose dans l’inconscient collectif, quelque chose de « viscéral » qui traditionnellement occupe les antisémites, ceux-là qui régulièrement réveillent et réactivent des réflexes primaires racistes, haineux, agressifs.

Ce lien qui unit Elisabeth de Fontenay et Alain Finkielkraut, pour revenir à notre débat initial, est quelque chose qui n’a pas besoin de mot et qui tient par ce destin commun, ce passé triste, cette persécution que certains monstres nostalgiques voudraient refaire subir aux Juifs.

Un virus qui revient sans qu’on ne sache pourquoi. Antisionisme prenant la forme de l’antisémitisme, amalgames, fantasmes. Les Juifs sont-ils tous riches ? (Ah, si j’étais riche… !). Les Juifs, influents ? Ceux qui sont parvenus à rebâtir une vie après moult pérégrinations ont-ils, lorsque c’est le cas, volé leur réussite sociale ? Ont-ils volé leurs prix Nobel ? Les Juifs, coupables d’exister ?

Faut-il encore se justifier ? Dans un climat hostile, beaucoup de Juifs se résignent à partir. Est-ce la solution ?
Face à l’irrationalité, que faire ? Les arguments antisémites ne tiennent pas la route puisqu’ils sont faux, partiaux, erronés, systématiques, malveillants. Mais les bourreaux aiment inverser les rôles et s’étonnent même lorsque leurs victimes protestent, anticipent, préviennent, alertent ou utilisent la justice pour les faire condamner.

Eradiquer le Mal est ardu, mais à travers les âges, ceux dont le mot d’ordre est de célébrer la vie ont gardé l’espoir, avec une résistance inaliénable que ni la conversion de force, ni le massacre de masse n’a pu anéantir. Dignes sont ceux qui s’appliquent à ne jamais oublier et condamnent la terreur. Dignes, les survivants de l’horreur absolue, courageux hommes qui ont traversé la Shoah, cette tentative d’extermination totale dont une des victimes de Pittsburgh avait réchappé…

Parfois, ironiquement, vous avez envie de rappeler à vos interlocuteurs qu’il y a de fortes chances qu’ils aient eux aussi des ancêtres juifs. Après l’Inquisition, les pogroms, l’holocauste, les conversions, qui sait à quelle génération le cordon s’est brisé ? Mais à quoi bon ?

Sans cesse remis en cause, sans cesse sur le devant de la scène, les Juifs se replient, fuient ou s’assimilent. Mais quelle que soit leur attitude, le temps, dans ce peuple ne peut rien cicatriser. D’autant que l’antisémitisme réapparaît cycliquement, créant ruptures, disparitions, mouvements de populations, exils. Cette Histoire, qui maintes fois a rejeté des individus dont la seule particularité était d’être juif, se représente régulièrement, et abasourdit ceux qui se sont appliqués à s’intégrer brillamment dans leur pays d’accueil (qu’ils ne manquent pas de remercier d’ailleurs) comme chez ceux qui… ne s’en sont jamais sortis. Car il y en a, qui n’ont pu supporter les séparations, les changements de pays, le racisme.

On reproche au Juif d’être attaché à son passé, à ses semblables, de ressasser son histoire. Comment l’ignorer quand ses origines sont si complexes, son ascendance provenant fréquemment de trois ou quatre pays différents et qu’il ne peut remonter à la troisième génération tant il peine à savoir ce qui s’est passé auparavant, les documents officiels ayant disparu quand ce ne sont ses parents ou ses grands-parents, un oncle, une tante, qui ont été assassinés. Se justifier ? Mais de quoi ?

Toi qui n’as jamais rien dit, qui as fait profil bas bien souvent lorsque tu entendais des dérives que tu essayais de dédramatiser et de ne pas mettre sur le compte de l’antisémitisme, te persuadant que tu te faisais un film (ne pas interpréter, juste pour la tranquillité, ne pas être « parano » comme ils disent, sinon tu ne vis plus !), tu observes des réactions qui te font comprendre qu’ils n’oublient jamais que tu es juif.

Toi, tu as pu l’oublier une seconde, mais on t’y rattache, t’y catalogue invariablement avec des clichés vieux comme le monde. Peu importe si tu ne trouves pas en ce voisin juif d’accointances particulières, en cet autre, de sensibilité commune, et que tu n’as avec celui-là aucune convergence d’opinion, tu appartiens au peuple juif et aux yeux des autres, tu es le même. Tu es « les mêmes ».

Lorsque tu entends un discours vaseux autour de toi, tu mets parfois du temps à réagir. A ne pas culpabiliser, toi. Car tu essaies d’être le plus objectif possible, alors, tu tombes des nues. Qu’as-tu donc fait pour être traité de la sorte ? Que dire en retour ? Rentrer dans le jeu de celui qui a émis des insinuations nauséabondes ? Elucider ce « malentendu » ? En parler ? Qui va te croire ? Tu n’as pas d’allié.

Et puis il faudra prouver, c’est parfois difficile. Tu passes outre les élucubrations, tu te dis que tu prêtes à l’autre des idées qu’il n’a pas… Mais finalement, tu comprends le problème. Le problème avec les Juifs, c’est qu’il s’agit d’obsession, l’obsession des autres sur toi. Même dans un milieu qui ne s’y prête en rien, hors contexte, le sujet de ton identité arrive sans préalable. Et lorsque l’allusion très claire te percute, tu restes bouche bée, interdit. Tu n’avais pas prévu cet assaut soudain.

Tu essayes, encore une fois, de minimiser. Perdant tes repères. Tu te remémores de nouveau les propos entendus. Cet individu rigolait, ce n’était pas sérieux… Il ne peut pas être… Mais non… Il y a bien quelques relents mais… Tu ne veux pas les voir… Car reconnaître la haine, c’est vivre avec, même si tu la combats, et tu n’as pas envie de vivre avec.

Pendant ce temps, tu es sous le choc. Tu es peut-être trop sensible. Tu tentes de faire abstraction. Tu te détaches. Tu essaies d’enfouir la colère qui te monte au visage et t’obsède, toi. Tu as appris la distance, la dérision. Encore une fois, tu prends sur toi. Tu banalises ce qui t’affecte pour ne pas perdre un ami, un travail, une situation. Parfois, tu y parviens. Parfois, un détail devient insupportable. Et t’envahit.