L’histoire de Joseph dans le Livre de la Genèse et l’Odyssée d’Homère m’ont toujours frappé par leur modernité. De nombreux textes de l’antiquité sont devenus presque « illisibles » sauf par quelques spécialistes, en raison des codes utilisés à des époques qui ne sont plus les nôtres, mais ces deux chefs d’œuvres ont conservé toute leur fraîcheur, immédiatement accessible à la lectrice ou au lecteur du XXIème siècle.

Dans les deux cas, priment la cohérence du récit, l’équilibre entre les parties, la force des personnages, la construction en épisodes, avec des péripéties, des rebondissements, des coups de théâtre, un « climax », un dénouement. Le théâtre grec s’inspirera de cette « poétique ». Ouvrez n’importe quels romans aujourd’hui, regardez n’importe quels films ou séries télévisées, rien de nouveau sous le soleil de la narration.

Les histoires d’Ulysse et de Joseph se croisent sur les mêmes intrigues. Dans les deux cas, c’est un exil forcé et le retour voulu. Entre temps, les deux personnages auront traversé des épreuves qui les aguerriront. Ulysse mettra dix ans pour rentrer chez lui, Joseph un peu plus (il serait question de 20 ans, mais rien n’est sûr). La tension créée par ce désir de retrouver sa famille, ses proches est un des moteurs des deux récits.

Autre ressemblance : Joseph comme Ulysse plaît aux personnages féminins croisées dans l’aventure. Le fils d’Israël a « une belle prestance et un beau visage », Ulysse apparaît « brillant de grâce » précisent les textes*. Attraction fatale qui provoquera bien des déboires à nos deux héros. Joseph aura à se départir d’une femme mariée libidineuse, la femme de Putiphar. Ulysse échappera in extremis des griffes de Calypso et de Circé, non sans ruse. L’importance des rêves comme déclencheur de l’action est aussi un trait commun des deux histoires.

Deux épisodes clés de l’Histoire de Joseph et de l’Odyssée révèlent à quel point ces récits se recoupent alors que leurs auteurs s’ignoraient l’un et l’autre (Si tant est que Moïse soit l’auteur de l’histoire de Joseph, Homère aurait-il pu le lire après quatre siècles ?).

Deux coups de génie littéraire reposant sur la même règle dramatique : Joseph comme Ulysse prennent le masque de l’étranger alors qu’ils sont confrontés à une situation qui les touche de près, puis révèlent leur identité à la grande stupéfaction générale. Coup de théâtre !

Ces deux épisodes m’ont toujours bouleversé. C’est le fameux « Je suis Joseph », lancé aux nez et à la barbe de Pharaon, et surtout de ses frères qu’il n’a pas vu depuis des années, alors qu’il venait de jouer la comédie du haut fonctionnaire égyptien. C’est le non moins fameux « Je suis Ulysse », révélé lors d’un repas auquel il participe incognito, du moins, le croit-il.

Deux textes venus du fond des âges en accord profond, l’un juif, l’autre grec, pour nous rappeler que l’identité de chacun est complexe, multiple, changeante, et qu’en aucun cas personne ne peut dire à propos d’un autre qu’il est tel ou tel, ceci ou cela, et qu’il nous appartient de dire « Je suis » seulement dans un cri du cœur.

• Pour l’Odyssée : Edition Pléiade, traduction Victor & Jean Bérard, Victor Flacelière.
• Edition bilingue du Pentateuque accompagné du commentaire de Rachi.