Qui se souvient de Maha U Thant ? Pas grand monde et pourtant…. Ce Birman a été le troisième secrétaire général de l’ONU, entre 1961 et 1971, juste avant un certain Kurt Waldheim, Autrichien de son état et Nazi de son passé. C’est dire la qualité des secrétaires généraux de l’ONU de cette époque !

U Thant était donc en poste lors du déclenchement de la Guerre des Six jours en 1967 et sa sinistre responsabilité sur notre quotidien n’est toujours pas éteinte, cinquante ans plus tard. Pourquoi ? Car la guerre des Six jours n’a pas débuté le 5 juin. En fait, elle commence quelques jours avant.

Le 16 mai 1967, Nasser exige le départ des forces d’interposition de l’ONU qui stationnent dans le Sinaï depuis 1956 et la campagne de Suez. Ces forces occupent, entre autres, un point stratégique, Sharm El Cheikh, à la pointe Sud-Est, permettant le contrôle du Détroit de Tiran, c’est-à-dire le passage de la mer Rouge vers le Golf d’Eilat/Aquaba.

Le 17 mai, la requête officielle de Nasser est sur le bureau d’U Thant. Que fait notre distingué diplomate ? En informe-t-il les super-puissances ? Demande-t-il une réunion du Conseil de Sécurité ? Appelle-t-il Nasser ? C’est premier triple NON.

Tout simplement, il informe le Général en charge des troupes stationnées là-bas que l’ONU ne peut s’opposer à la volonté d’un pays d’exiger le départ des casques bleus présents sur son territoire. U Thant n’accepte donc pas, nuance, il renonce à s’y opposer et les soldats égyptiens reprennent, le 18 mai, le contrôle des points stratégiques.  
Prenant son courage à deux mains, le Birman  informe le Conseil de Sécurité le 19 mai du retrait des troupes onusiennes soit le lendemain du retrait effectif ! Histoire de mettre le monde entier devant le fait accompli.

Mais le pire est à venir. Le 30 mai, Nasser, premier étonné de la passivité onusienne, passe à l’étape suivante et annonce officiellement le blocus du détroit de Tiran, effectif déjà depuis le 22 mai, pour les bateaux israéliens. Pourquoi ce jour-là ? Car U Thant est en route pour l’Egypte, et Nasser préfère annoncer le blocus avant son arrivée, afin de ne pas « manquer de respect » au Secrétaire Général ou pire le vexer.

La pantalonnade n’a pas encore atteint son apogée. A son arrivée au Caire, U Thant serait-il furieux ? Exaspéré par ce dictateur d’opérette ? Inquiet du déclenchement d’un conflit car le droit international est formel sur le fait qu’un blocus maritime constitue une déclaration de guerre selon l' »Oxford Manual on the Laws of Naval War Governing the Relations between Belligerents », adopté en 1913 par l’Institut de Droit international, confirmé par le Manuel de San Rémo en 1994 ? Deuxième triple NON.

Il est… perplexe.

Afin de ne pas froisser à son tour son hôte, il ne s’oppose pas au blocus mais propose simplement à Nasser, on croit rêver !, de laisser passer les navires étrangers à destination d’Eilat sans les fouiller à condition qu’ils ne contiennent aucune cargaison stratégique pour Israël.

En un mot, U Thant secrétaire général de l’ONU garante du droit international, valide un acte de guerre à l’encontre d’un pays membre de son organisation et pire il suggère à l’agressé de l’accepter. Ce qu’Israël, par la voix d’Abba Eban, refusa catégoriquement, bien sûr.

Ainsi donc, selon le droit international, l’Egypte a bien déclaré la guerre à Israël le 30 mai 1967. Et Nasser le proclame haut et fort dans son discours prononcé juste après le départ de U Thant devant les syndicats arabes réunis :

Ce jour (le 30 mai 1967), je le proclame, la bataille sera générale et notre but de détruire Israël.

Ainsi, le 5 juin, Israël n’a fait que répondre militairement à cette déclaration de guerre et n’a donc pas initié le conflit, comme le soutiennent et le déclarent les pays arabes et par la suite la plupart des pays occidentaux, la France de De Gaulle en tête.

A ce titre, la célèbre résolution 242 de l’ONU, en date de novembre 1967 et à laquelle le monde entier se réfère, insiste bien sur deux points fondamentaux que nous oublions trop souvent :

  1. Que le retrait « de » (ou « des ») territoires conquis par la guerre a pour corollaire absolu la reconnaissance du droit d’Israël à exister, à disposer de frontières sûres et reconnues, et à vivre à l’abri de menaces et d’actes de violence
  2. Qu’il est nécessaire de garantir la libre circulation sur les voies maritimes internationales.

Ce deuxième point vient bien confirmer que le blocus du détroit de Tiran est illégal au regard du droit international.

Les pays arabes, Palestiniens y compris, l’avaient bien compris et ont toujours rejeté, du fait de l’obligation de reconnaissance de l’état d’Israël en premier lieu, cette résolution, à laquelle ils se réfèrent pourtant sans arrêt depuis cinquante ans. Le sommet de Khartoum, de septembre 1967 avait déjà, par le célèbre triple NON (pas de paix, pas de négociation, pas de reconnaissance), préfiguré ce refus de la résolution onusienne.

U Thant, en 1967, a pris une très lourde responsabilité historique: celle de ne pas avoir empêcher un conflit, de s’être couché devant un dictateur, de n’avoir rien compris au Moyen Orient, mais bien pire encore, d’avoir définitivement engagé l’ONU dans les bas fonds pestilentiels qu’elle n’a toujours pas fini d’explorer.

Dans sa nécrologie, en 1974, l’ONU affirme que U Thant, au cours de ses dix années à la tête de l’organisation suscita « l’admiration générale par son intégrité et son talent de négociateur patient et subtil. » Authentique ! Que ce serait-il passé s’il avait été moins bon ?

Aller, bon vent U Thant. Ne t’inquiète pas, personne ne se souvient de toi.