search

Turquie-Israël, la fabrication de l’ennemi utile

Montage photos (de gauche à droite) : Le Premier ministre Benjamin Netanyahu au musée de la Shoah de Yad Vashem, à Jérusalem, le 5 mai 2024 ; le président turc Recep Tayyip Erdogan pendant une conférence de presse, à Istanbul, en Turquie, le 3 mai 2024. (Crédits : Chaïm Goldberg/Flash90 ; Khalil Hamra/AP Photo)
Montage photos (de gauche à droite) : Le Premier ministre Benjamin Netanyahu au musée de la Shoah de Yad Vashem, à Jérusalem, le 5 mai 2024 ; le président turc Recep Tayyip Erdogan pendant une conférence de presse, à Istanbul, en Turquie, le 3 mai 2024. (Crédits : Chaïm Goldberg/Flash90 ; Khalil Hamra/AP Photo)

Du Hamas à la Syrie, comment Recep Tayyip Erdoğan transforme Israël en levier de politique intérieure — au risque de faire de l’adversaire désigné un ennemi militaire réel

Au moment où la Turquie, proche idéologiquement des Frères musulmans, continue d’accueillir des responsables du Hamas, reçoit Mahmoud Abbas et se déclare prête à intervenir pour empêcher toute partition de la Syrie, une nouvelle étape semble franchie.

La littérature politique nous avait familiarisés avec la figure de « l’idiot utile ». La Turquie d’Erdoğan nous enseigne désormais comment se fabrique un « ennemi utile » : un adversaire extérieur dont la dénonciation sert à mobiliser l’opinion, à discipliner le débat intérieur et à conforter le pouvoir.

Israël remplit depuis plusieurs années cette fonction dans le discours officiel turc. Mais la frappe israélienne du 18 août 2026 contre la base aérienne syrienne d’Abou Douhour modifie profondément la situation. L’ennemi utile, jusqu’ici principalement discursif, devient un rival militaire avec lequel un affrontement direct n’est plus inconcevable.

L’instrument de politique intérieure risque de devenir une réalité stratégique.

De l’adversaire au symbole permanent

Le passage du désaccord diplomatique à la construction d’un adversaire permanent ne relève plus d’une divergence géopolitique classique. Depuis plusieurs années, et plus encore depuis les massacres du 7 octobre 2023 et la guerre de Gaza, Israël occupe dans le discours du pouvoir turc une fonction beaucoup plus profonde.

Il n’est pas seulement présenté comme un État dont la politique serait condamnable. Il devient simultanément le symbole de l’injustice internationale, l’incarnation d’un Occident accusé d’hypocrisie, l’adversaire émotionnel autour duquel peut se fédérer l’opinion musulmane et l’instrument d’une cohésion idéologique organisée autour d’Erdoğan.

Cette construction permet au pouvoir de relier plusieurs thèmes : la souveraineté nationale, la défense des musulmans, la dénonciation des puissances occidentales, la sécurité intérieure, le contrôle de l’information et la justification du durcissement politique.

On est donc au-delà du bouc émissaire occasionnel. Le bouc émissaire sert à détourner momentanément l’attention. L’ennemi utile doit, lui, demeurer présent. Il doit être suffisamment menaçant pour inquiéter, suffisamment lointain pour ne pas contraindre à la guerre, et suffisamment familier pour pouvoir être convoqué à chaque crise.

Jusqu’à la Syrie.

Un récit national en reconstruction

Pourquoi Israël occupe-t-il cette place ?

Parce que, dans les régimes confrontés à l’usure du pouvoir, aux difficultés économiques, à la polarisation politique et à l’apparition d’une opposition crédible, la désignation d’un adversaire extérieur peut remplir une fonction stabilisatrice.

La Turquie rassemble la plupart de ces caractéristiques. Elle a subi une inflation durable, une dépréciation chronique de sa monnaie et l’appauvrissement d’une partie des classes moyennes. L’AKP a perdu du terrain dans les grandes métropoles. L’opposition municipale a fait émerger des personnalités susceptibles de concurrencer Erdoğan, au premier rang desquelles Ekrem İmamoğlu, maire d’Istanbul, dont l’arrestation et l’emprisonnement ont encore durci l’affrontement politique.

Dans ce contexte, la question israélienne offre au pouvoir un levier de mobilisation particulièrement efficace.

La Turquie est présentée comme la conscience morale du monde musulman. La cause palestinienne devient l’expression d’une injustice universelle. Israël incarne une brutalité soutenue ou tolérée par l’Occident. Erdoğan, enfin, apparaît comme l’un des rares dirigeants qui auraient le courage de « dire la vérité » et, si nécessaire, d’agir.

Ce positionnement lui permet de ressouder son électorat religieux et nationaliste, de marginaliser une opposition décrite comme trop occidentalisée, de déplacer le débat hors du terrain économique et de renforcer sa stature régionale.

La dénonciation d’Israël remplit ainsi une double fonction : elle détourne et elle rassemble.

Du contrôle du récit au contrôle de la contradiction

Pour être efficace, ce récit doit être protégé contre les nuances, les contradictions et les faits qui risqueraient de l’affaiblir.

C’est ici qu’intervient la loi turque de 2022 contre la « désinformation ». Son article 217/A prévoit jusqu’à trois ans d’emprisonnement pour la diffusion publique d’informations fausses concernant notamment la sécurité intérieure ou extérieure, l’ordre public ou la santé publique, lorsqu’elles sont susceptibles de provoquer la peur, la panique ou de troubler la paix sociale.

La Commission de Venise du Conseil de l’Europe a relevé le caractère très large et imprécis de notions telles que « fausse information », « intention de tromper » ou « trouble de la paix publique ». Elle a également constaté l’absence de critères permettant de déterminer objectivement ce qui relève de la désinformation. Commission de Venise⁠

Le problème ne tient donc pas uniquement à la possibilité d’une censure directe. Il réside aussi dans l’incertitude créée chez les journalistes, les chercheurs et les internautes. Lorsque personne ne sait précisément où commence l’infraction, la prudence se transforme en autocensure.

Dans un système organisé autour d’un récit émotionnel, le contrôle de l’espace informationnel devient aussi important que la politique étrangère elle-même. Il ne s’agit plus seulement d’imposer une version officielle, mais de rendre toute version concurrente suffisamment coûteuse pour décourager ceux qui voudraient la défendre.

La lutte contre la « désinformation » peut ainsi devenir le moyen de définir politiquement la vérité acceptable.

Le Hamas, fracture idéologique fondamentale

La rupture entre Ankara et Jérusalem concerne d’abord le Hamas.

Erdoğan ne le considère pas comme une organisation terroriste. Il l’a présenté comme un mouvement de libération et ses combattants comme des « moudjahidines ». La Turquie maintient des relations politiques avec ses dirigeants et en accueille certains représentants.

Il convient ici de lever une ambiguïté : l’Union européenne a d’abord distingué historiquement la branche armée du Hamas, inscrite sur sa liste terroriste en 2001, avant d’y ajouter l’organisation elle-même en 2003. La France applique aujourd’hui le régime européen qui vise le Hamas dans son ensemble. La distinction entre une branche politique fréquentable et une branche militaire condamnable subsiste dans certains discours diplomatiques, mais elle ne correspond plus au cadre juridique européen.

Pour Israël, la position turque dépasse largement le désaccord sur la conduite de la guerre à Gaza. Ankara offre une reconnaissance politique à une organisation responsable des massacres du 7-Octobre. Elle ne peut donc prétendre jouer un rôle neutre dans la reconstruction de Gaza ou dans la définition de son avenir politique.

Cette divergence alimente un cercle d’hostilité : Ankara accuse Israël de crimes massifs et se présente comme le défenseur des Palestiniens ; Israël accuse la Turquie de soutenir politiquement le Hamas et de servir de relais à l’influence des Frères musulmans.

Chacun contribue ainsi à faire de l’autre non plus seulement un concurrent, mais la représentation d’un danger idéologique.

La Syrie change la nature du conflit

La frappe israélienne contre la base d’Abou Douhour, le 18 août 2026, constitue toutefois un tournant.

Située dans le nord-ouest de la Syrie, à proximité de la frontière turque, cette installation aurait été visitée peu auparavant par une délégation militaire turque. Israël a affirmé avoir agi pour empêcher le déploiement de forces turques et l’installation d’une présence militaire susceptible de menacer sa liberté d’action. La Syrie a répondu qu’aucune base permanente n’était envisagée. Ankara a dénoncé une attaque illégale et une politique israélienne « expansionniste », selon Reuters⁠

Jusqu’alors, Israël frappait en Syrie pour empêcher l’enracinement militaire de l’Iran, le transfert d’armes au Hezbollah ou la récupération des arsenaux de l’ancien régime par le nouveau pouvoir. Désormais, la même méthode préventive est appliquée à une infrastructure susceptible d’accueillir des forces turques.

Le représentant américain Tom Barrack a reconnu que cette opération aurait pu provoquer une confrontation militaire directe entre Israël, la Syrie et la Turquie. Washington cherche depuis à mettre en place un mécanisme de déconfliction afin d’éviter qu’une absence de communication ne provoque un engrenage militaire, selon Reuters⁠

Ce simple fait mesure la gravité du changement : deux partenaires militaires majeurs des États-Unis ont frôlé l’affrontement sur le territoire d’un troisième pays.

Deux projets inconciliables pour la Syrie

La Turquie et Israël ne poursuivent pas le même objectif en Syrie.

Ankara veut favoriser la reconstruction d’un État syrien centralisé, dépendant de son soutien politique, économique et militaire. Elle forme les nouvelles forces syriennes, fournit des équipements et entend conserver une profondeur stratégique au sud de sa frontière. Elle veut également empêcher toute autonomie kurde susceptible de renforcer le PKK et ses prolongements.

Recep Tayyip Erdoğan peut présenter cette politique comme une défense de la souveraineté syrienne. Mais la Turquie cherche aussi à devenir le parrain du nouvel ordre syrien.

Israël redoute au contraire qu’un pouvoir central fort, islamiste et soutenu par Ankara reconstitue une menace à proximité du Golan. Il veut empêcher l’installation de systèmes antiaériens capables de limiter la liberté d’action de son aviation, maintenir une zone de sécurité à sa frontière et protéger les minorités, notamment druzes, susceptibles d’être menacées par le nouveau régime.

Ankara veut reconstruire une Syrie forte sous influence turque. Jérusalem veut empêcher qu’une Syrie militairement forte puisse à nouveau menacer Israël.

Cette contradiction n’est pas rhétorique. Elle est territoriale, militaire et immédiate.

Netanyahu a averti qu’Israël ne tolérerait pas l’extension vers le sud d’une présence militaire turque. Erdoğan affirme pour sa part que les opérations israéliennes en Syrie et au Liban menacent désormais directement la sécurité de la Turquie.

La confrontation n’oppose donc plus seulement deux récits. Elle oppose deux zones de sécurité qui commencent à se chevaucher.

La fabrication réciproque de l’ennemi

C’est ici que la thèse de l’ « ennemi utile » doit être complétée.

Israël est incontestablement utile à Erdoğan. Il lui permet de mobiliser son électorat, de revendiquer le leadership du monde sunnite, de dénoncer l’Occident et de justifier le contrôle du débat public.

Mais la construction de l’ennemi fonctionne désormais dans les deux sens.

En Israël également, la Turquie commence à remplacer partiellement l’Iran dans le discours stratégique. L’ancien Premier ministre Naftali Bennett l’a qualifiée de « nouvel Iran ». Certains analystes israéliens la présentent comme le principal défi régional à long terme : une puissance sunnite, membre de l’OTAN, dotée d’une armée conventionnelle importante et d’une industrie de défense en expansion.

La comparaison reste excessive. La Turquie ne possède pas le programme nucléaire, le réseau de milices ni l’idéologie explicitement exterminatrice du régime iranien. Mais elle représente un danger d’une autre nature : celui d’un concurrent puissant, territorialement proche, technologiquement avancé et politiquement hostile, tout en demeurant imbriqué dans les structures occidentales.

Erdoğan trouve donc en Israël l’adversaire dont son récit intérieur a besoin. Netanyahu peut, à son tour, trouver dans la Turquie l’incarnation d’une menace émergente dont Israël devrait prévenir l’installation en Syrie.

Les deux pouvoirs ont intérêt à dramatiser leur opposition. Aucun n’a intérêt à la guerre. C’est précisément ce qui rend la situation dangereuse : chacun peut être tenté de croire que l’autre reculera.

Le paradoxe économique turc

Cette hostilité n’a pourtant jamais supprimé tout pragmatisme.

Pendant des décennies, la Turquie et Israël ont entretenu une coopération militaire, des échanges commerciaux importants, des flux touristiques et des canaux diplomatiques capables de résister aux crises politiques. Même lorsque les relations officielles se détérioraient, des échanges indirects pouvaient subsister.

Ce paradoxe confirmait qu’Israël fonctionnait moins comme un ennemi absolu que comme un adversaire politiquement utile. L’hostilité devait être suffisamment visible pour mobiliser l’opinion, mais suffisamment contrôlée pour ne pas détruire les intérêts économiques de la Turquie.

La Syrie bouleverse cet équilibre. Lorsqu’une aviation bombarde une base pour empêcher les forces de l’autre pays de s’y installer, le théâtre politique rencontre brutalement la réalité militaire.

Lorsque l’ennemi utile cesse d’être contrôlable

Le véritable pouvoir contemporain ne consiste plus seulement à contrôler les institutions. Il consiste à maîtriser les images, les récits, les perceptions, les émotions collectives et leur viralité numérique.

Dans cette logique, Israël devient un symbole permanent, Gaza un accélérateur émotionnel, le Hamas un marqueur idéologique et la loi contre la désinformation un instrument de discipline narrative.

Mais l’ennemi utile présente un danger pour celui qui le fabrique : à force de le désigner comme une menace existentielle, il devient difficile de négocier avec lui, de limiter les surenchères ou de justifier un compromis.

La Turquie a utilisé Israël pour affirmer son leadership régional et consolider le pouvoir d’Erdoğan. Israël répond désormais en considérant la présence turque en Syrie comme une menace militaire. L’adversaire symbolique est devenu un obstacle stratégique ; la dénonciation réciproque s’accompagne maintenant de frappes, d’avertissements et de lignes rouges.

La leçon turque pourrait alors se retourner contre son auteur. On peut fabriquer un ennemi utile pour contrôler l’opinion. Il est beaucoup plus difficile de contrôler cet ennemi lorsqu’il dispose de F-35, qu’il frappe les pistes sur lesquelles vos soldats pourraient se poser et qu’il vous fait savoir que votre progression s’arrêtera là.

L’ennemi utile ne reste utile qu’aussi longtemps qu’il demeure maîtrisable. En Syrie, Israël et la Turquie viennent précisément de découvrir qu’il pourrait ne plus l’être.

à propos de l'auteur
Ancien cadre supérieur et directeur de sociétés au sein de grands groupes français et étrangers, Francis Moritz a eu plusieurs vies professionnelles, depuis l’âge de 17 ans, qui l’ont amené à parcourir et connaître en profondeur de nombreux pays, avec à la clef la pratique de plusieurs langues, au contact des populations d’Europe de l’Est, d’Allemagne, d’Italie, d’Afrique et d’Asie. Il en a tiré des enseignements précieux qui lui donnent une certaine légitimité et une connaissance politique fine.
Comments