L’accueil houleux de Bernard-Henri Lévy en Tunisie, suscitant un déchainement de haine sur les réseaux sociaux moins d’une semaine après les élections législatives, a choqué dans la communauté juive et c’était tout à fait naturel.

Dès le lendemain, le Rabbin Gabriel Farhi, défendait ici « BHL le mal aimé« , tandis que le 4 novembre, dans un article beaucoup plus long publié sur le « Huffington Post »(« BHL, le révélateur des salauds »), Mohamed Sifaoui analysait ce que ce rejet de son ami philosophe révélait comme passion antisémite.

Ne revenons pas sur cette affaire, mais retenons d’abord ce constat, décevant pour beaucoup mais aussi incontournable : le rejet profond d’Israël, identifié à BHL lui-même dépasse très largement les supporters des islamistes, en Tunisie comme ailleurs. Pourquoi ? Ceci sera l’objet d’un autre article car il ne faut pas mélanger tous les sujets, et ces premières élections législatives de la nouvelle démocratie tunisiennes méritent aussi d’être analysées pour ce qu’elles nous enseignent.

Qui avait vraiment gagné lors du précédent scrutin d’octobre 2011 ?

Ces premières élections libres après le renversement de Ben Ali n’avaient pas pour but de définir une majorité pour gouverner mais d’élire une Assemblée constituante, devant définir les règles du jeu dans un pays n’ayant en fait jamais connu de démocratie depuis l’Indépendance.

Par manque de maturité politique, les Tunisiens s’étaient dispersés sur des dizaines de petites listes, dont seulement 28 avaient obtenu des députés d’où une grande dispersion des élus.

La participation n’ayant été que de 52 %, la « majorité » obtenue par le parti islamiste avec 37 % des suffrages était donc vraiment bien relative. Ceci ne l’empêcha pas de diriger le pays pendant plus de deux ans, tenant l’Assemblée grâce à deux alliés, le « Congrès pour la République » de tendance « nationaliste arabe » de Moncef Marzouki (arrivé deuxième avec 8,7 % des voix), et les sociaux démocrates du parti Ettakatol de Mustapha Ben Jaafar (arrivés troisièmes avec 7 %) : le premier sera ensuite élu Président de la République et le second Président de l’Assemblée, les deux apportant une caution « laïque » à un gouvernement dominé en fait par l’antenne locale des Frères musulmans.

Soulignons aussi le rôle néfaste de ces deux soutiens qui permirent à la « Troïka » de durer un peu plus longtemps que prévu. Opposant en exil connu au Président renversé, Moncef Marzouki a gardé longtemps une bonne cote en France, alors que des propos et positions souvent incohérentes lui ont vite fait gagner le surnom de « tartour » (personnage de décor) chez les Tunisiens : ainsi, lorsque le 25 mars 2013 dans une interview à Al Jazeera, il mit en garde ses opposants, déclarant que « si un jour ils réussissaient à prendre le pouvoir, ils connaîtraient une grande révolution, plus importante que la première », en les menaçant même de pendaison.

Quand au parti Ettakatol, il se présenta comme l’alter-ego des grands partis socialistes européens, faisant en particulier un lobbying réussi auprès du P.S français. Idiots utiles ou vrais cyniques, les ralliés à Ennahda devaient aussi se diviser peu à peu : 10 députés du parti de Ben Jaafar finirent par le lâcher, tandis qu’une instabilité chronique à la tête du CPR allait aussi faire partir des dissidents.

En quoi le vote d’octobre 2014 était-il différent ?

Il l’était d’abord parce qu’il s’agissait cette fois de désigner un gouvernement prêt à travailler, et non une équipe provisoire, même si le pays avait connu un « provisoire qui dure » avec une Constitution finalement proclamée et validée en janvier 2014.

Il y eut juste après l’abandon du pouvoir par Ennahda, remettant les clés du pouvoir à une équipe de technocrates, chargés de préparer les élections. Les islamistes étaient alors ébranlés par la dépression économique, l’insécurité aux frontières et ailleurs due à des groupes djihadistes, et le mécontentement d’une grande partie de la société, inquiète de l’islamisation rampante du pays.

Cette élection fut disputée à nouveau par une multitude de partis présentant des candidats (87 au total), mais cette fois une moindre dispersion des votes fut relevée, seuls 11 d’entre eux ayant des élus. Les électeurs se sont départagés en majorité entre deux grandes formations : le parti « conservateur séculier » Nidaa Tounès, né en 2012 et qui a obtenu 37 % des votes, soit 86 sièges ; et Ennahda, retombé à moins de 28 % soit 68 sièges.

Mais si on additionne aux voix islamistes celles de ses alliés, la déroute est plus sévère, avec la perte de la moitié des votes pour la coalition, seulement 4 sièges pour le CPR et 0 pour Ettakatol !

Quelques mots sur le score des principaux « outsiders » : la gauche et l’extrême gauche, regroupées dans le « Front populaire », restent marginales avec 15 députés ; et elle sont même distancées d’un siège par la mystérieuse « Union Patriotique Libre » du businessman Slim Riahi, aussi libérale que populiste …

Quels sont les autres enseignements de ces élections législatives ?

Le vote n’a pas été homogène, loin s’en faut. Nettement majoritaires dans le Nord du pays – régions plus développées, plus marquées par des décennies de « Bourguibisme » – le vote Nidaa Tounès est au même niveau que celui des islamistes dans le Centre.

Et les islamistes restent majoritaires au Sud, constat inquiétant et qui a sans doutes plusieurs explications : pauvreté, qui a toujours favorisé les partis intégristes dans le monde musulman ; influence de la Libye voisine ; manque d’implantation locale des autres partis ; peut-être aussi, plus grande marginalisation des femmes, par ailleurs largement émancipées dans le reste de la Tunisie.

Autre constat, assez perturbant : Ennahda et Nidaa Tounès font jeu égal pour l’élection des 10 députés des Tunisiens de France, et cela pour des électeurs vivant au contact d’une société laïque.

A noter cependant que ce vote à l’Etranger semble avoir été entaché pas endroits de graves irrégularités, électeurs oubliés ou refoulés à certains endroits, pressions sur les lieux de vote, dont a rendu compte le journal en ligne Business News.

Comment ont réagi les médias français ?

D’une manière qui a déçu beaucoup de Tunisiens : certains médias prévoyaient la victoire d’Ennahda, des journalistes semblaient même déçus.

« Jeune Afrique » a titré un article réquisitoire, Pourquoi les médias français ne comprennent rien à la Tunisie. De son côté, le psychanalyste franco-tunisien Fethi Benslama devait écrire sur sa page FaceBook : « Bien des occidentaux ont besoin des islamistes d’un côté pour se faire bonne conscience (à gauche), et d’un autre côté pour se donner un ennemi (à droite). Les démocrates dans le monde arabe sont pris dans cet étau occidental. Mais la Tunisie est le grain de raison qui l’empêche de se fermer. C’est là la vraie victoire. »

Et maintenant qui va gouverner ?

Nidaa Tounès a su agréger finalement presque tous ceux qui refusaient le retour des islamistes aux affaires, siphonnant pour un « vote utile » beaucoup de suffrages qui seraient allés au centre ou à gauche de l’échiquier politique : résultat, le parti du vieux leader Beji Caïd Essebsi se retrouve à la recherche d’alliés pour obtenir les 109 voix de majorité, et à la chasse aux soutiens des petits – ou minuscules – partis ayant obtenu quelques députés, ce qui risque de donner une majorité aussi hétéroclite que fragile.

D’où l’hypothèse – qui serait une trahison pour beaucoup de ses électeurs – d’un gouvernement d’Union Nationale avec Ennahda, et ce alors que plus des 70 % des Tunisiens ont voté pour des partis, sinon « laïcs » – ce terme n’a pas beaucoup de sens dans un pays dont
l’article 1 de la Constitution stipule que « La Tunisie est un Etat libre, indépendant et souverain, l’islam est sa religion, l’arabe sa langue et la République son régime » -, du moins séculiers, à l’inverse des Frères musulmans.

Rien n’est décidé, mais certains observateurs notent que pour la présidentielle du 23 novembre, où 27 candidatures ont été retenues, les islamistes n’ont à ce jour ni présenté, ni soutenu officiellement aucun candidat …