Ils ne t’en parlent jamais explicitement, à l’Agence Juive, quand tu commences tes démarches pour l’Alyah. C’est pourtant une information capitale. Mais tu ne la découvres que petit à petit, au fil des années en Israël, et une fois que tu prends la mesure du phénomène, tu n’as plus d’autre choix que d’assumer avec les moyens du bord.

Ça commence quand les enfants rentrent au gan, ou dans tout autre endroit où ils se sociabilisent. Ça se passe si vite que tu n’as pas le temps d’y prendre garde : Eux deviennent israéliens, du genre home made avec tampon bleu et blanc, pendant que toi, malgré le nombre d’années sur place, tu deviens le parent français d’enfants israéliens. Un label en bonne et due forme. D’ailleurs, tu reconnais tes compagnons de route en un clin d’œil, et pas seulement à cause de leur accent

Tu sais que tu es Parent français d’enfants israéliens quand:

  • Tu n’as toujours pas très bien compris pourquoi l’école ne garde pas tes gosses jusqu’à 16h30. Mais tu n’oses plus le dire, depuis que tu as essuyé les regards choqués des parents israéliens : Une journée entière à l’école ? Et leur épanouissement, les pauvres ! C’est tellement unanime que tu n’évoques plus le sujet qu’avec tes amis francophones. Et vous soupirez ensemble sur le prix des tsaharonims, des hougims, et des journées de travail raccourcies. Avec une pensée nostalgique pour le simple concept de la cantine.
  • Tu as des sueurs froides en recevant les mails en hébreu de trois pages de la maîtresse ou de la ganenet, oui, ce mail hebdomadaire très détaillé sur l’humeur des enfants et la liste des comptines, avec tout en bas, l’information importante à ne pas rater sur le jour de la sortie scolaire. Tu prends sur toi et tu lis systématiquement, jusqu’au bout. Mais ça te prend du temps. Et du temps, tu en as déjà trop perdu aujourd’hui à essayer de participer sans faute d’orthographe aux conversations des quarante groupes Whatsapp parentaux. Mais bon, tu progresses à l’écrit.
  • Tu déclenches systématiquement les réflexions admiratives des Israéliens quand ils t’entendent parler français à tes enfants, oui c’est vrai que c’est un cadeau pour eux, tu leur réponds en hébreu, et tu sens une certaines fierté t’envahir. Jusqu’à ce que la petite voix de ton dernier te fasse redescendre sur terre : « quoi c’est maman mon cadeau? »
  • Avec tes enfants, donc, tu t’efforces de parler français, mais tu passes quand même régulièrement à l’hébreu, pour les devoirs, parce que sinon ce n’est pas logique, quand tu as quelque chose de vraiment important à dire, parce que tu veux être sûre qu’ils comprennent bien, et puis bien sûr devant les copains israéliens, parce que tu es polie. Bien que dans ce dernier cas tu te permettes des petits apartés en français  « @$*$%$!! »
  • Tu fais beaucoup d’efforts pour tout trouver normal. Comme l’entrée en Kita aleph (CP) par exemple, avec accompagnement sur plusieurs mois en amont et conférence spéciale du psychologue scolaire pour aider les parents à passer cette étape émouvante. Un peuple de grands sensibles.
  • Evidemment, après t’être moqué, tu prends comme tout le monde un jour de congé pour la rentrée des classes et tu vides une boîte de kleenex pendant la cérémonie. D’ailleurs soyons honnêtes, tu pleures à toutes les cérémonies scolaires.
  • Tu sais que tu as la chance de vivre dans un pays ou chaque enfant peut trouver sa place, y compris celui dont les besoins sont particuliers, comme l’exprime si joliment l’hébreu.

Finalement tu sais que tu es parent français d’enfants israéliens quand tu acceptes d’être un peu décalé, que tu fais beaucoup d’efforts pour t’adapter, mais que non, c’est sûr, tu ne voudrais pas les voir grandir ailleurs.