Donald Trump vient de remporter les élections présidentielles aux États-Unis. La nouvelle, qui n’a échappé à personne, a donné lieu à une hystérie collective rarement égalée. Même l’admirable Alain Finkielkraut s’est autorisé un véritable lynchage public et en direct sur RCJ (l’Esprit de l’escalier, 13 novembre) : Les citoyens américains, a-t-il dit, ont choisi un « porte parole pulsionnel, brutal et ostentatoirement inculte, impulsif, imprévisible (…) les journalistes ne pouvaient pas imaginer l’accession au pouvoir d’un  »gros c… pareil. »

Attention : le danger imminent du trumpisme est de céder à la caricature et à la vulgarité … lesquelles tiendraient lieu d’analyse politique.

Trump serait le pire choix que les Américains pouvaient faire ? La tentation du pire n’est pas celle que l’on croit.

Limites et danger de l’idéologie anti-Trump

Il est vrai que le candidat victorieux, si malmené par les médias, semblait ne pas avoir d’autre programme que les insultes et les provocations. D’aucuns vous diront que ce n’était pas mieux en face et que la campagne présidentielle a été peu reluisante.

Tant pis, on ne retiendra qu’une seule chose : le president-elect apparaît comme un intrus dangereux, illégitime et clownesque, et met terriblement dans l’embarras les tenants autoproclamés du monde libre.

Représentant d’une Amérique profonde, nombriliste, hostile aux réfugiés et aux Musulmans, Donald Trump serait totalement incompétent, inculte et ignorant des grandes questions internationales et européennes.

Jean-Claude Juncker, président de la commission de l’UE, espère que malgré une campagne « dégoûtante », le nouveau président américain sera un bon élève « qui apprendra avec l’expérience ce qu’est l’Europe … à l’image de la Belgique magnifique » a-t-il précisé. On ne doute pas que Trump, répondant à une si aimable invitation, aura la bonne idée de se rendre à Molenbeek pour s’en apercevoir.

Mark Lilla, de l’université de Columbia, n’est pas de cet avis. Les leçons à tirer de la victoire de Trump ne sont pas forcément celles que l’on imagine, précise-t-il. Certes, reconnaît l’historien américain, la campagne féroce, qui a laissé la pauvre Hillary sur le carreau, a fait sauté tous les tabous jusqu’à verser parfois dans la démagogie pure et dure, mais surtout pour mettre en lumière « les limites et les dangers de l’idéologie de la diversité (…). Le récit actuel n’est plus celui d’une nation animée par un destin commun qui exigerait des sacrifices collectifs, mais d’un conglomérat de tribus désunies. »

Les « ploucs » qui ont voté Trump ont été déconsidérés par le « parti des médias » nous dit Brice Couturier (Le Figaro, 11 novembre).

La « déconvenue méritée » qui en résulte aujourd’hui illustre une incroyable et troublante « déconnexion entre les élites et le peuple » poursuit-il. C’est le rejet massif d’un « politiquement correct qui sert avant tout à occulter le réel et à cacher la poussière sous le tapis » (Luc Ferry, Le Figaro 9 novembre).

Le New York Times a présenté ses excuses pour avoir volontairement diabolisé Donald Trump, de façon partiale et malhonnête. Le prestigieux quotidien a reconnu avoir failli à ses devoirs de neutralité en accusant les soutiens du candidat républicain d’être « beaufs, racistes, homophobes. » Ce mea culpa, assez exceptionnel, en dit long sur les dérives et les manipulations dans la couverture médiatique de la campagne.

« Le discours qui vise à dire que le vote Trump est le vote des petits blancs racistes n’est pas seulement absurde, c’est juste le contraire » souligne Emmanuel Todd (Atlantico.fr, 15 novembre) pour qui le trumpisme est d’abord une volonté de changement, de rejet des tensions et des inégalités. Il s’agit plutôt, poursuit l’historien et sociologue de l’INED, d’un phénomène de classes moyennes souffrant d’un sentiment appuyé de déclassement et de marginalisation.

« Faire passer les classes populaires pour fascisées est très pratique » confirme le géographe Christophe Guilluy (Le Point, 16 novembre 2016) qui constate que les électeurs de Trump expriment le désarroi d’une  »Amérique périphérique », « celle des territoires désindustrialisés et ruraux qui est aussi celle des ouvriers, employés, travailleurs indépendants ou paysans. Ceux qui étaient hier au cœur de la machine économique (et) en sont aujourd’hui bannis ».

Jamais autant les divisions sociales, les tensions communautaires et ethniques, religieuses et identitaires, n’ont été aussi fortes et préoccupantes dans ce pays qui semble, comme en Europe, au bord de l’implosion. Où est la grande nation patriotique qui a toujours dépassé les différences et les clivages ?

Un rapport du FBI publié le 14 novembre dernier montre que les crimes haineux contre les Musulmans ont augmenté de 67 % en 2015 ; de 9 %; contre les Juifs ; de 8 % contre les Noirs ; de 5 % contre les homosexuels, ! D’après le SPLC, Southern Poverty Law Center, le bilan de ces crimes survenus l’an dernier aux États-Unis, serait 25 à 40 fois plus élevé que les chiffres avancés par le FBI.

Les violences raciales se sont multipliées dangereusement ces derniers temps : Brooklyn (mars 2013), Ferguson (août 2014 et août 2015), Baltimore (avril 2015), Milwaukee (août 2015), Charlotte (septembre 2016), Baton Rouge (juillet 2016).

Une Amérique au bord de l’implosion ? Trump en est l’héritier, pas le responsable

Trump est l’héritier de cette situation, pas le responsable. Les propositions politiques à venir devront se faire sur des bases pragmatiques et réalistes. La question est donc de savoir si ce sulfureux « personnage haut en couleur » comme le reconnaît Poutine lui-même, peut se révéler un insoupçonné animal politique (zoon politikon) capable d’incarner, malgré un discours brutal et sans filtre, un programme certes conservateur et réactionnaire, mais aussi audacieux et lucide.

Dans son discours prononcé le 15 août 2016 à l’Université d’Etat de Youngstown (Ohio), le candidat républicain annonçait une conséquente rupture avec la présidence Obama qualifiée de  »tiers-mondiste » et de  »pro-islam ». Passé totalement inaperçue dans les médias français, cette intervention annonce un véritable revirement stratégique en matière de politique étrangère.

La part d’incertitude que revêt cette politique constitue en réalité un atout en relations internationales, bien plus qu’un inconvénient « car vos interlocuteurs, même les plus durs, vous craignent et sont alors paralysés et donc plus enclins aux concessions. » (Roland Lombardi, Université Aix Marseille, Times of Israël, 18 novembre 2016).

On ne doute pas, d’autre part, que la principale qualité du milliardaire Trump, qui connaît ses propres limites, consiste à s’entourer d’une équipe de choc. On se souvient que son premier discours de président, au lendemain de la victoire, a particulièrement mis à l’honneur des conseillers « dynamiques et efficaces, brillants et compétents » selon ses propres termes.

Parmi eux, le fringant avocat quadragénaire Reince Priebus, directeur du Conseil national républicain, vient d’être nommé chef de cabinet, poste clé à la Maison Blanche. Il sera en charge d’assurer une bonne coopération avec le Congrès. On dit, à ce sujet, que les premières décisions de la Trump team veilleront à désigner nommément les Frères musulmans comme ennemis d’État en tant qu’organisation terroriste. Une vraie bonne nouvelle.

Les Républicains préparent depuis novembre 2015 ce projet de loi porté par le sénateur Ted Cruz en personne qui a déclaré : «Nous devons cesser de prétendre que les Frères musulmans ne sont pas responsables du terrorisme qu’ils préconisent et financent… Nous devons les voir pour ce qu’ils sont : une organisation internationale clé vouée au jihad violent ».

Une gauche américaine bornée, hargneuse et mauvaise perdante

Ne plus accepter de voir dans la vie politique traditionnelle une succession souhaitable de ruptures et d’alternances est un signe inquiétant pour un grand pays démocratique comme les États-Unis.

Les partisans déçus d’Hillary Clinton sont-ils disposés à faire un juste retour à la raison, d’abandonner leur vain combat idéologique pour s’occuper enfin des vrais problèmes ? Rien n’est moins sûr. Tout est susceptible, au contraire, de justifier les violentes attaques de cette gauche bornée, hargneuse et mauvaise perdante.

Noam Chomsky par exemple, chantre d’une intelligentsia en plein delirium collectif, a solennellement décrété que Trump était « ennemi de l’humanité » et que le parti républicain ne pouvait être qu’une « organisation la plus dangereuse du monde. »

Ce sont des accusations ridicules, orchestrées par le parti démocrate, l’expression d’une hystérie invraisemblable et l’expression de « fantasmes paranoïaques » a regretté David Horowitz, écrivain et ancien militant de la nouvelle gauche américaine. Cette gauche-là, a-t-il ajouté, « a perdu tout contact avec le peuple et la réalité. »

Stephen Bannon, ancien chef de campagne du candidat républicain, nommé depuis le 13 novembre dernier conseiller principal de la Maison Blanche, concentre à lui seul les plus vives critiques.

Cet homme d’affaire et ex-président exécutif de Breitbart News aurait infiltré toutes les strates du pouvoir et serait sur le point de devenir « l’homme le plus dangereux de la vie politique américaine » (magazine Les Inrocks, 11 novembre 2016). Il est particulièrement soupçonné d’être un ultraconservateur souverainiste, violemment antisémite. C’est faux a déclaré un proche. « Bannon est un amoureux d’Israël » qui a durement travaillé pour lutter contre la haine des juifs.

On ne peut nier toutefois que la question de l’antisémitisme risque de devenir essentielle dans la vie politique américaine.

L’antisémitisme menace

On connaît la grande proximité de la Trump team avec les Juifs et Israël.

Il est à craindre que, sous couvert d’une lutte légitime de la part d’une gentille gauche antiraciste et humaniste contre la méchante droite diabolisée, les attaques antisionistes et antisémites vont être réactivées et intensifiées de la part de nombreuses élites politiques et des campus universitaires, véritables viviers de la haine anti-juive.

La question est d’autant plus préoccupante que l’on sait que les conseillers juifs ou pro-israéliens de la Trump team sont particulièrement nombreux : David Friedman, Boris Epshteyn, Stephen Miller, Steve Mnuchin, Lewis Eisenberg, Michael Glassner. Ce qui ne manquera pas d’être instrumentalisé à la première occasion.

Mike Pence, gouverneur de l’Indiana et futur vice-président américain, a régulièrement interpellé Barack Obama sur sa politique au Proche et au Moyen Orient, qualifiant celle-ci d’ « insoutenable » pour l’État hébreu dont le droit à se défendre doit être garanti par les États-Unis. « Monsieur le président, dans quel camp êtes-vous ? » a-t-il martelé avec force.

Au grand dam des nostalgiques d’Obama qui n’a jamais condamné ouvertement le terrorisme islamiste dans le monde, Jason Dov Greenblatt, expert de la Trump team à ce sujet, a déjà annoncé que rien ne serait fait pour obliger Israël à un accord de paix qui « doit venir des deux côtés et convenir aux deux parties ». Aucune solution, a-t-il précisé, ne sera imposée.

Nous voilà au cœur d’une problématique qui risque d’envenimer gravement la vie politique de ce grand pays créant un gouffre irréparable entre Démocrates et Républicains.

Les médias préparent sans doute des attaques à venir quand il s’agira de couvrir désormais la question israélo-palestinienne et de nourrir, l’air de rien, des fantasmes complotistes. A ce titre, le discret Jared Kushner, gendre juif de Trump, les intéresse tout particulièrement. Dans quelle mesure, laisse-t-on entendre ici et là, cet ‘’homme de l’ombre’’ est-il à l’origine de la future politique pro-israélienne de la Maison Blanche ?

Ce changement de cap prévisible dans la politique au Proche et au Moyen Orient ne plaît pas à la gauche américaine ni au parti démocrate frustré de ne pas avoir joué un rôle décisif en la matière. Ce dernier ne manquera donc pas de faire d’Israël l’axe majeur de son opposition à la politique présidentielle et n’hésitera pas à faire voler en éclat toutes les barrières morales qui le retenaient jusque-là.

Le virage idéologique de cette gauche méprisable, digne héritière de la présidence Obama qui voudra se venger de l’humiliation de la défaite électorale, ira plus loin dans ses préjugés anti-israéliens (et dans les dérives qui en découleront) pour toucher au cœur Donald Trump et son clan.

C’est l’antisémitisme virulent de cette gauche prête à tout qui est à craindre.