La période dans laquelle nous venons d’entrer – les trois semaines séparant le 17 Tamuz du 9 Av, période appelée en hébreu « beïn hamestarim » – est une période de deuil décrétée par nos Sages en souvenir de la destruction des deux Temples.

Au cours de cette période, nous observons un certain nombre de coutumes de deuil, qui vont en s’amplifiant progressivement jusqu’au jeûne du 9 Av. Ce jour-là, nous nous comportons quasiment comme un endeuillé se trouvant dans la première semaine suivant le décès d’un parent proche: nous nous asseyons par terre ou sur des chaises basses, nous ne nous lavons pas, nous ne portons pas de chaussures de cuir, etc…

Cependant, et de manière surprenante, nous n’attendons pas la fin du 9 Av pour alléger le deuil. En effet, si nous continuons à jeûner jusqu’au soir, une partie des restrictions liées au deuil est levée déjà à partir du milieu de la journée. Nos Sages expliquent que ceci symbolise le fait que c’est au plus fort de la destruction, au moment même où le Temple est en proie aux flammes, que nous commençons à reconstruire. Bien plus, nous voyons dans la destruction elle-même les signes de la reconstruction. C’est dans cet esprit que la Guemara (Makot 24b) rapporte l’histoire suivante (traduction Akadem) :

« Une autre fois, ces mêmes rabbins (Rabban Gamliel, Rabbi Elazar fils d’Azaria, Rabbi Yéochoua et Rabbi Akiva) montaient vers Jérusalem. En arrivant au mont Scopus, ils déchirèrent leurs vêtements. Quand ils atteignirent la colline du Temple, ils aperçurent un renard sortant du Sanctuaire, et éclatèrent tous en sanglots, sauf rabbi Akiva qui se mit à rire.
– Qu’as-tu à rire, Akiva ?
– Et vous, qu’avez-vous à pleurer ?
– Ce lieu dont il est écrit « L’étranger qui s’en approchera sera puni de mort » (Nombres, 1;51), voici que se réalise le texte qui dit « La montagne de Sion est ravagée, les renards s’y promènent » (Lamentations, 5; 18) ! N’y a-t-il pas de quoi pleurer ?
– C’est ce qui me fait rire. Il est écrit « Je pris avec moi des témoins dignes de foi, le prêtre Uri et Zacharie fils de Berakhia » (Isaïe, 8; 2). Qu’est-ce qu’Uri et Zacharie peuvent avoir affaire ? Uri ne vivait-il pas à l’époque du premier Temple, et Zacharie [à celle du] second ? En réalité, ce texte met en relation la prophétie de Zacharie avec celle d’Uri. Or, sur l’époque d’Uri, il est écrit « C’est pourquoi, à cause de vous, Sion sera labourée comme un champ, Jérusalem deviendra un monceau de pierres et la montagne du Temple une hauteur boisée » (Michée, 3; 12). Et Zacharie a dit « Des vieillards et des femmes âgées s’assiéront encore dans les rues de Jérusalem » (Zacharie, 8; 4). Tant que la prophétie d’Uri ne s’était pas réalisée, je craignais que celle de Zacharie ne se réalise pas non plus. A présent que la première s’est réalisée, je suis sûr que la seconde se réalisera.
Comme il leur parlait ainsi, les compagnons de rabbi Akiva s’exclamèrent:
– Tu nous as consolés, Akiva, tu nous as consolés. »

Rabbi Akiva nous enseigne ainsi que la destruction elle-même contient les germes de la reconstruction… Reste à savoir comment reconstruire !

Nos sages enseignent que le premier Tempe a été détruit à cause de trois fautes dont les Juifs se sont rendus coupables – le meurtre, l’idolâtrie et les relations interdites – et que l’exil qui s’est ensuivi (l’exil de Babylone) a duré 70 ans.

En ce qui concerne le deuxième Temple, ils enseignent que celui-ci a été détruit à cause de la sinat ‘hinam (haine gratuite) qui régnait entre les Juifs. Et 2000 ans plus tard, nous subissons toujours l’exil qui s’est ensuivi !

C’est dire à quel point la haine gratuite est plus grave que le meurtre, l’idolâtrie et les relations interdites réunis ! Et la seule façon de réparer cette faute s’appelle ahavat ‘hinam, l’amour inconditionnel de chaque juif.

Mais comment faire pour ressentir cet amour ? Nos Sages enseignent que la guematria (valeur numérique) du mot « ahava » (amour) est équivalente à 13, ce qui est également la valeur du mot « e’had » (un) : l’unité mène à l’amour.

Mais le chiffre 13 renvoie également aux shvatim, aux Tribus d’Israël; et nous savons que chacune des Tribus avait un rôle spécifique et une manière spécifique de servir Dieu. Il suit de là que la véritable unité – dont découle le véritable amour – ne signifie pas que nous devions tous être semblables: l’unité n’est pas l’uniformité.

Notre but doit être, au contraire, de réaliser l’unité en dépit de toutes nos différences. Juifs séfarades, ashkénazes, sionistes ou antisionistes, religieux ou laïcs, orthodoxes ou réformés, Israéliens ou vivant en Diaspora… nous sommes tous membres de la même famille ! Je peux être en désaccord fondamental avec mon frère, mais je n’ai pas le droit d’oublier qu’il est mon frère. Et si nous gardons ceci à l’esprit, les trois prochaines semaines seront bel et bien celles de la reconstruction.