Cet article n’en est pas un. Entendons-là que la majorité de son contenu n’a pas été rédigée par mes soins. C’est simplement une sorte de « florilège » de mythes sur les Juifs du Maroc, déconstruits à travers les années et des travaux de recherche par d’illustres historiens marocains (bien évidemment cités en bibliographie), et découverts au gré de mes lectures.

Ma connaissance de ce sujet n’équivaut pas le centième de la leur, aussi me suis-je permis de retranscrire leurs propos sans en changer une seule virgule, avec pour seul objectif : partager humblement la connaissance qu’ils me transmirent sans le savoir, sur certains « mythes » populaires qu’il devient urgent de déconstruire. J’espère en apprendre au lecteur autant que j’en appris en lisant leurs ouvrages : voici-là le but de cet article.

Mythe n°1 : Mohammed V a protégé les juifs du Maroc pendant la Seconde Guerre Mondiale …

Le sultan Sidi Mohammed, futur Mohammed V, recevra à ce propos le « prix de la liberté Martin Luther King Jr.-Rabbin Abraham Joshua Heschel » de la part des autorités américaines en 2015, à titre posthume[i]. Pourtant, nombreux sont les historiens juifs marocains et marocains en général qui s’insurgent devant ce mythe populaire qui aujourd’hui est admis socialement et intégré dans l’inconscient collectif marocain.

Georges Bensoussan est l’un d’entre eux. Auteur de dizaines d’ouvrages et d’articles sur les juifs du Maroc, il se confiait à Nicolas Zomersztajn dans une interview accordée en 2012[ii], arguant : « Quant aux statuts des Juifs de Vichy d’octobre 1940 et de juin 1941, le Sultan du Maroc les appliquera à la lettre. Il ne s’oppose à aucune mesure prévue par ces deux statuts. Il n’y a que dans le volet économique qu’il tente légèrement de protéger la communauté juive du Maroc. Cette intervention n’est pas désintéressée, car elle sert surtout les intérêts économiques du Makhzen (gouvernement du Sultan). Sur l’essentiel, le Sultan Mohammed n’a pas protégé les Juifs puisqu’il a même promulgué les statuts des Juifs en Dahir (décret) chérifien ».

Le journaliste marocain et enseignant à l’université de Settat, Omar Brouksy, répondait également à cette question :

« Cette « fresque » ne repose sur aucun élément historique. Quelques jours après l’instauration du gouvernement de Vichy au Maroc, un dahir du 31 Octobre 1940, et paraphé par le sultan Mohammed V, interdit explicitement aux juifs marocains l’accès aux fonctions publiques, y compris celles de l’enseignement (à l’exception, évidemment, des établissements réservés aux juifs).

Le 5 Août 1941, un autre dahir[1] portant le sceau du sultan Mohammed V interdit également aux juifs du Maroc d’exercer un grand nombre de professions, notamment dans les domaines de la finance, le journalisme, le théâtre et le cinéma. Plus de 500 israélites – sujets de Sa Majesté chérifienne – ont été exclus de l’administration publique et seuls trois des trente avocats juifs ont pu continuer à exercer. Le nombre de médecins juifs avait quant à lui été limité à 2% – il était de 17% à Casablanca.

Ce n’est pas fini. Treize jours après l’adoption du dahir du 5 Août 1941, le commissaire général aux questions juives débarque en Afrique du Nord pour vérifier l’application du statut des juifs. Il est reçu en grande pompe par le Sultan Mohammed V qui ne lui exprime aucune réserve ou inquiétude quant à l’avenir de ses « sujets » de confession juive. Un bureau spécialisé dans les questions juives a même été établi au Maroc à l’issu de cette visite.

Enfin, le 19 Août 1941, un arrêté signé par le vizir du sultan[2] ordonne aux juifs de quitter leur domicile « en ville nouvelle » pour réintégrer les mellahs[3] des médinas, populaires et exigus. »[iii].

Mythe n°2 : Mohammed V s’est opposé au port de l’étoile jaune pour ses sujets juifs lorsque celle-ci fut promulguée

« Sous protectorat français, le sultan a refusé que les Juifs de l’empire chérifien arborent l’étoile jaune comme en France et comme voulait le lui imposer le gouvernement de Vichy. ».

Ainsi Mohammed Aïssaoui décrivait-il l’attitude du défunt sultan dans son livre L’étoile jaune et le croissant, paru en 2012 aux éditions Gallimard. Pas tout à fait faux, mais partiellement incorrect si l’on en croit Georges Bensoussan, qui disséquait cette contre-vérité historique dans une interview donnée la même année : « Il s’agit d’une fable. Cet événement n’a aucune réalité historique. Le port de l’étoile jaune est une mesure allemande qui n’a jamais été d’application en Zone libre, c’est-à-dire sur l’ensemble du territoire français placé sous l’autorité du gouvernement de Vichy. Et le Maroc (comme l’Algérie) faisait partie de la Zone libre. Seule la Tunisie s’est vue appliquée le port de l’étoile jaune dans la région de Sfax pendant les six mois qu’a duré l’occupation allemande. Or, les Allemands n’entrent pas au Maroc. Le Sultan Mohammed n’a donc jamais eu le moindre contact avec les Allemands. Il n’y a donc jamais eu d’étoile jaune au Maroc. »

Mythe n°3 : Le gouvernement ne put empêcher le départ des juifs marocains

L’histoire qui lie les juifs au royaume chérifien est millénaire : celle-ci débuterait au deuxième siècle avant J.C., dans la ville de Volubilis. Renforcée par diverses vagues d’immigration successives (venant d’Espagne, du Portugal et d’ailleurs), la communauté se serait agrandie pour lier des liens à première vue indéfectibles avec le berceau de leurs ancêtres. La doxa tend à considérer ces départs successifs comme la fin d’une belle histoire qui, un jour ou l’autre, devait se terminer, à coup de chaudes larmes et de regrets. Mais le gouvernement marocain, par surcroît de la création de l’Etat d’Israël, aurait-il contribué à écrire la fin de cette histoire larmoyante ?

À cette époque, Hassan II venait tout juste de monter sur le trône : son couronnement eut lieu le 3 Mars 1961. Tout laisse à penser que le défunt monarque fut à l’origine de l’accord officieux qui permit aux juifs marocains d’émigrer en terre sainte. Mais y aurait-il eu d’autres motivations derrière la philanthropie de façade ? Aux yeux de bon nombre de spécialistes, cette affirmation n’est rien de plus qu’un secret de polichinelle. C’est en tout cas ce qu’affirment les journalistes Omar Brouksy et Agnès Bensimon. Le premier (s’appuyant sur les études menées par la seconde), dans l’un de ses livres, raconte :

« En quatre ans, entre 1960 et 1964, 102 000 juifs ont quitté le Maroc pour Israël. Dans son livre enquête « Hassan II et les juifs. Histoire d’une émigration secrète »[4], Agnès Bensimon indique, documents à l’appui, que le roi Hassan II percevait cinquante dollars par juif qui émigrait en Israël, enfants compris. »

Dans son livre devenu, près de trente ans après sa parution, quasiment introuvable, Agnès Bensimon, journaliste diplômée de SciencesPo Paris et aujourd’hui attachée culturelle à l’ambassade d’Israël, révèle les dessous de ce départ dans un paragraphe intitulé « Le prix à payer » :

« L’aspect financier n’étant pas le moindre des intérêts d’Hassan II, les discussions de Genève s’ouvrirent sur cette question. Israël avait promis des avantages en contrepartie d’une politique libérale, il en connut sans tarder le prix. Les enjeux portaient sur le départ de 50 000 juifs. Le montant fixé par personne s’élevait à cinquante dollars, enfants compris. L’avance exigée atteignait un demi-million de dollars. Une somme considérable pour les finances de l’Etat hébreu. L’Agence juive refusait en effet de s’en acquitter, de même que le Congrès juif mondial, les deux institutions étant dirigées par Nahoum Goldmann. Celui-ci estimait que ce serait pure perte.

Isser Harel se tourna alors vers Lévi Eskhol, le ministre israélien des Finances, qui demeure inflexible. En dernier recours, il s’adressa à David Ben Gourion, également réticent. Pour le convaincre, Harel joua sa dernière carte : « Il est vrai que nous allons peut-être placer cet argent à fonds perdus. J’ai l’intime conviction, cependant, que si nous ne payons pas ce prix, nous allons manquer l’occasion historique de délivrer les juifs du Maroc et de les faire monter en Israël. » Selon ses dires, Ben Gourion convoqua son ministre des Finances sur-le-champ et le mit en demeure de débloquer la somme nécessaire. »

« Alex Gatmon se rendit en compagnie de l’ambassadeur d’Israël en France, Walter Eytan, à Genève, munis chacun d’une grosse valise. La transaction eut lieu dans un des plus luxueux hôtels de la ville. L’avance d’un demi-million de dollars vint alimenter un compte personnel, appartenant au roi. Pendant toute la durée de l’opération Yakhin, soit plusieurs années, les Israéliens effectuèrent régulièrement les versements de fonds en Suisse. Hassan II s’en tint du reste au montant fixé de cinquante dollars.

Plus de 100 000 juifs avaient quitté le Maroc en 1964. Cela finissait par faire une jolie somme. Ephraïm Ronnelle a reconnu toutefois avoir triché sur le nombre exact des émigrants et réalisé ainsi de substantielles économies. Le roi ne fut pas le seul bénéficiaire du rachat de ses sujets juifs. Son ministre de l’Intérieur, Reda Guedira[5], toucha les 50 000 dollars qui lui permirent de lancer l’hebdomadaire Les Phares[6]. Son frère, Moulay Abdallah, surnommé « Son Altesse 51% », possédait des parts dans une agence de voyage de Casablanca qui détenait le monopole des billets délivrés aux émigrants sur les lignes aériennes et navales par lesquelles ils transitaient. Il percevait tout naturellement sa commission sur chaque « client ». » 

Tout est dit … N’est-ce pas ? Doxa, doxa, gare à elle, elle est dangereuse et se répand, comme une vilaine et incoercible traînée de poudre !

[1] Voir annexe 1

[2] À l’époque, il s’agissait de Mohammed El-Mokri, Grand vizir du Maroc sous le protectorat français (1911-1955)

[3] Un mellah désigne un quartier juif d’une ville marocaine

[4] Paris, Seuil, 1991

[5] Conseiller de Hassan II pendant la quasi-totalité du règne de ce dernier (1966-1995), Ahmed Réda Guedira fut notamment Ministre de l’Interieur et de l’Agriculture, ainsi que Ministre de l’Information et du Tourisme.

[6] Journal lancé en 1959, très critique à l’égard des opposants au régime (à l’image notamment de Allal El Fassi, de l’Istiqlal et de l’UNFP). Omar Brouksy le qualifie de « journal de propagande qu’il créa dans le tumulte de la campagne électorale pour les législatives de 1963 »

[i] « Mohammed V honoré pour avoir empêché l’application des lois de Vichy aux juifs du Maroc », le 25 Décembre 2015. http://www.tribunejuive.info/commemorations/mohammed-v-honore-pour-avoir-empeche-lapplication-des-lois-de-vichy-aux-juifs-du-maroc

[ii] « Georges Bensoussan : interview », propos recueillis par Nicolas Zomersztajn, le Lundi 17 Décembre 2012. http://www.cclj.be/actu/politique-societe/georges-bensoussan-sultan-maroc-jamais-protege-juifs

[iii] « La République de Sa Majesté : France-Maroc, liaisons dangereuses », par Omar Brouksy, éditions Nouveau Monde, 2017.