Je publie sur mon propre blog, en chaque début d’année civile, un article présentant une vision synthétique des émissions des douze mois précédents.

Pour les lecteurs qui n’auront pas consulté la petite « bio » sous ma photo, un rappel : la série « Rencontre », consacrée au monde musulman, est sans doutes une des rares occasions d’entendre sur la fréquence juive de Paris – et dans le monde entier, grâce à Internet – autre chose que des horreurs sur le monde musulman ; et cela en recevant des invités, divers par leurs profils, leurs origines ou leurs opinions ; en dépassant le conflit israélo-palestinien sur lequel restent polarisées nos différentes radios ; et en refusant à la fois l’hagiographie d’orientalistes complaisants, et la caricature hostile, si facile en ces temps où l’islamisme radical fait les manchettes de l’actualité.

Revenons donc à la synthèse de cette année : les hasards de mes choix d’invités, en 2014, auront permis à nos auditeurs de découvrir par trois fois des femmes du monde musulman comme personnage à la fois central et emblématique.

La première est musulmane, croyante et d’origine algérienne ; la seconde, née en Iran et militante par la plume contre « les barbus et les corbeaux », est en rupture totale avec la religion ; la troisième est un personnage de roman au fabuleux destin de marrane de notre époque, imaginé par un auteur algérien et kabyle.

Mais surtout, chacune de ces femmes vient bousculer des murailles de préjugés : caricaturées, momifiées dans des niqabs censés représenter l’immémorial musulman aux yeux du grand public occidental, considérées comme définitivement soumises ou volontairement fanatiques, les femmes de cet univers là ont bien peu de degrés de liberté, en tout cas à la lecture d’une « blogosphère » juive francophone souvent bornée ; puissent ces trois rapides évocations bousculer quelques certitudes !

Karima Berger et le dialogue rêvé avec une juive assassinée à Auschwitz

Karima Berger est née à Ténes, en Algérie, et elle est venue vivre très jeune en France, en 1975, où elle a soutenu un doctorat en sciences politiques.

Sa vie fut très riche puisqu’elle a été à la fois cadre supérieur dans de grandes entreprises, mais également et depuis une dizaine d’années, écrivain.

Nous avons parlé dans mon interview de son dernier livre, « Les attentives », sous-titré « Un dialogue avec Etty Hillesum » (Editions Albin Michel).

Sa biographie éclaire déjà sa propre personnalité, à la fois très attachée à ses origines, à l’éducation reçue, et en même temps, en rupture avec cela puisque sa vie d’adulte s’est construite ailleurs.

Elle a trouvé une sorte de miroir dans la personnalité d’Etty Hillesum, cette jeune juive hollandaise, née dans une famille très assimilée, déportée à Auschwitz et morte à 29 ans à l’automne 1943.

Etty a eu une vie spirituelle intense pendant une période noire, tout en restant en même temps éloignée du judaïsme orthodoxe. Cette jeune intellectuelle, qui vécut à Amsterdam à quelques pâtés de maisons de la cachette d’Anne Frank, nous a laissé un journal bouleversant.

A la lecture de certains extraits, je me suis même demandé si elle n’était pas devenue presque plus chrétienne que juive, par exemple quand elle écrit « on souffre des deux côtés de toutes les frontières, il faut prier pour tous ».

Karima Berger nous révèle aussi qu’un des moines égorgés de Tibhirine, le père Christian de Chergé, a eu la même approche spirituelle vis-à-vis des terroristes, et qu’on a découvert le journal d’Etty Hillesum au chevet de son lit !

Lorsqu’elle vivait à Amsterdam, la jeune juive qui allait disparaitre dans la Shoah – comme plus de 100 000 Juifs des Pays-Bas -, avait accroché la photographie d’une jeune Marocaine au-dessus de sa table de travail ; elle s’adressait parfois à elle ; et plus de 70 ans plus tard, une autre femme écrivain, musulmane, s’imagine comme la réincarnation de cette petite fille « au regard animal et serein » ; elle dialogue au fil des chapitres avec la jeune juive assassinée, évoquant les périls d’hier comme ceux d’aujourd’hui, ce qui a rapproché et éloigné les deux peuples.

Elle écrit : « l’islam sans ses filiations n’est rien. Avec toi, je suis rentrée dans l’Histoire ; avec les Juifs, je pense les Arabes ». Elle a aussi cette formule, magnifique : « nous voici aujourd’hui occupés à bâtir et ériger des mosquées alors que c’est dans nos cœurs qu’il faudrait faire entrer un peu de Dieu en soi », reprenant presque mot à mot les paroles d’Etty.

Dans une période où hélas on a enregistré – et c’était effectivement une horreur – des cours sur la Shoah perturbés par des jeunes d’origine immigrée, intoxiqués par la « concurrence des mémoires », il était bon et réconfortant que cette croyante musulmane dise ces choses là, et soit entendue par notre auditoire.

Abnousse Shalmani et la révolte d’une femme libre, de Téhéran à Paris

Abnousse Shalmani est née en 1977 à Téhéran, et ses premiers souvenirs de petite enfant correspondent au début de la République islamique. Sa famille était à la fois très riche, heureuse, et totalement détachée de la religion.

Très vite la chape de plomb du nouveau régime, l’obligation pour les femmes de porter le tchador, la peur, la guerre avec l’Irak sont devenues insupportables, et ses parents ont décidé de s’exiler en 1985 à Paris.

Son livre, « Khomeiny, Sade et moi » (Editions Grasset) est l’histoire de sa vie, un récit passionnant écrit un peu comme on rédige des scénarios de films : souvenirs, « flash-backs », réflexions, évocation alternée de journées ou de périodes longues, anecdotes personnelles et évènements historiques, tout s’articule dans des chapitres courts et agréables à lire.

Sa maitrise de la langue française est parfaite alors que ce n’était pas celle de son enfance ; au-delà de la qualité de l’écriture, elle exprime aussi un amour de la France qui l’a accueillie, dont elle a pris la nationalité et dont la crise et les fractures actuelles l’angoissent ; enfin, il y a un mélange délicieux entre une érudition remarquable et un langage très cru – on ne compte plus l’usage des mots « cul », « pute », etc.

Au final et surtout, son livre est le cri d’une femme révoltée, un pamphlet à la fois lucide et joyeux contre le spectre hideux de l’intégrisme religieux.

Abnousse Shalmani évoque ainsi le code vestimentaire imposé par les Ayatollahs, en écrivant : « la facilité avec laquelle tout le monde s’est mis à ressembler à tout le monde demeure une inconnue anxiogène » ; « chacun devenait une bête furtive qui surveillait les uns les autres ».

Elle évoque « les femmes corbeaux », devenues suppôts fanatiques du régime, heureuses de leur nouvelle situation, et en particulier une femme soldat à l’aéroport de Téhéran qui la fouille et qui insulte sa famille au moment de leur départ vers Paris : et là, au début du livre, on voit arriver le terme « pute » qui reviendra ensuite comme un leitmotiv tout au long du livre, elle écrit ainsi : « J’ai appris combien une pute pouvait être délicate et sensible ».

Découvrant par hasard un auteur classique de la littérature érotique, elle dévore des livres libertins du 18ème siècle, et là, c’est une révélation mais au sens politique du terme, elle écrit : « le sexe n’était là que pour renverser la toute puissance de l’Eglise » ; et elle rêve qu’on puisse diffuser ces livres là en Iran.

Découverte enfin du Marquis de Sade, qui est pour elle l’homme révolté, celui qui voulait bousculer tous les ordres établis et qui a passé sa vie en prison sous plusieurs régimes successifs ; et elle se reconnaît naturellement dans son athéisme intégral. « Soumises, vous avez dit soumises ? » a-t-on envie de dire aux amateurs de clichés, après avoir découvert cette femme aussi belle que rebelle …

Taos et le tabou des mariages mixtes en Algérie

Jibril Daho est comme moi un ingénieur et jeune retraité. Il vit en Kabylie, et il vient d’écrire son premier roman « Taos ou l’extraordinaire destin d’une Juive kabyle » (Editions Franco-Berbères).

D’après lui, l’histoire qu’il a imaginée est recoupé par des faits réels, car avant l’indépendance de son pays il y a eu beaucoup de mariages mixtes judéo-musulmans, le conjoint juif vivant souvent en quasi « marrane » du 20ème siècle.

Tout commence pour cette saga familiale à Ghardaïa, aux confins du Sahara, dans le Mzab, au début du siècle dernier. On découvre en tournant les pages une population berbère à la religion particulière, puisque ce sont les Mozabites Ibadites, et une population juive, qui est à la fois la seule tolérée dans la région, et la seule du pays à ne pas avoir été naturalisée française par le décret Crémieux.

L’amour singulier et indestructible de deux enfants de cette ville, Mansour le musulman et Soltana la juive, va les faire rejeter par leurs deux communautés : ils décident quand même de se marier, et c’est un drame pour les deux familles qui sont tout de suite ostracisées.

Le jeune couple doit fuir Ghardaïa et vivre à Alger, et Mansour aura une épicerie florissante. Chacun, mari et femme, continuera de respecter sa religion. L’auteur imagine qu’à chaque génération naitra une seule fille, découvrant plus ou moins tard leurs origines.

Et c’est ainsi que la religion juive sera préservée, pratiquée en cachette, jusqu’à Taos, la petite fille des fugitifs du Mzab, devenue kabyle par son père : une femme fière, vivant dans un village des montagnes, veuve après la mort au combat de son mari, un « Shahid » de la guerre d’indépendance.

Jibril Daho avait une dizaine d’années au moment de l’indépendance, lorsque tous les non musulmans sont partis : or, il décrit avec une grande précision les rituels juifs, leurs fêtes, leur mode de vie d’antan, s’étant énormément documenté et ayant rencontré des témoins les ayant côtoyés.

Il imagine précisément comment son héroïne s’arrange pour célébrer Pessah à peu près au moment de la fête kabyle du Tafsut, ou prépare des plats traditionnels comme la Dafina pour les Shabbats.

Et tout cela, en dissimulant sa religion à son fils, Adel, qui deviendra … un imam, passant au travers de la guerre civile des années 1990, avant de quitter son pays pour la France, à la mort de Taos : la suite dans le nouveau tome annoncé de cette saga !

Au delà des éléments imaginés ou romancés, demeurent deux choses que cette émission aura illustrées : le tabou des mariages mixtes, lourde réalité démographique dans l’environnement chrétien mais qu’on connaît beaucoup plus mal au milieu d’une population musulmane ; et le courage de certains Kabyles, écrivant de tels livres et acceptant une interview par téléphone en Algérie même, par une station de la fréquence juive.