Triste comme un saule.

Malgré le titre de cette chronique et malgré l’actualité électorale aux États-Unis, je ne vais pas vous parler de cette dernière, laissant aux commentateurs politiques chevronnés ainsi qu’à ceux du « café du commerce » le soin de le faire bien mieux que moi.

Non, je voudrais vraiment vous parler d’un sujet relatif à un saule, mon saule, celui qui a bercé depuis plus de trente ans nos week-end et nos étés dans notre campagne du Vexin, celui-là qu’il nous a fallu faire abattre parce qu’il était vieux et malade et qu’il menaçait – nous a-t-on dit – de tomber sur notre maison. Ce sujet vous paraîtra bien frivole en cette période où le monde change à une vitesse vertigineuse.

Tant pis pour moi, mais j’ai l’impression que l’on continuera à admirer la nature autour des hommes bien longtemps après que ceux-ci se seront acharnés à la détruire et à tenter de l’urbaniser. En un mot, je crois que le sort de mon saule relève de la même éternité que le clapotis des vagues sur le rivage, que la majesté des montagnes dans leurs hauteurs, que la splendeur des forêts ou que l’immensité des plaines de Picardie, des steppes de l’Asie centrale ou du désert du Sahara.

« Est-ce à bon droit, demande Dieu à Jonas, que tu te chagrines pour ce ricin […] qui ne t’a coûté aucune peine, que tu n’as point fait pousser, qu’une nuit a vu naître, qu’une nuit a vu périr ? » (Jonas 4:9-10) Et Jonas répond : « Je m’en chagrine à bon droit au point de désirer la mort. » (Ibid.) Réponse excessive du prophète dépité par le pardon accordé par Dieu aux habitants de Ninive ? Excessive peut-être, inappropriée certainement pas.

Je veux vous parler de mon saule, et puis j’essaierai d’en faire le deuil grâce à l’attention que vous aurez portée à mon propos. C’était un saule centenaire, élevant ses branches jusqu’à une trentaine de mètres et les étalant autour de lui en une couronne majestueuse de même largeur. En été, il procurait une ombre et une fraîcheur bienfaisantes.

En hiver, il accueillait les nids des oiseaux, (une année, il avait même accueilli des hôtes indésirés, un nid de guêpes!), les provisions des écureuils que nous voyions sauter avec agilité, ainsi que des bouquets de gui argenté. Par temps de grand vent, ses feuilles se balançaient gracieusement telle la chevelure abondante d’une femme. Les piverts tapaient inlassablement leur bec sur son écorce épaisse et nervurée. Un peu de lierre s’y agrippait. Ses racines apparaissaient à la surface, comme la réplique en miroir de ses branches.

Lorsqu’on ne taillait pas suffisamment ses branches basses, ses feuilles caressaient notre visage au passage.

C’était l’ami de notre famille comme il avait été celui d’au moins deux générations précédentes. Depuis deux ou trois ans, il donnait moins de feuilles jusqu’à n’en plus donner du tout cet été. Nous avions d’abord mis cette anomalie sur le compte d’une sécheresse excessive.

Et puis, il a fallu se rendre à l’évidence : notre saule était malade.

Nous avons sollicité les avis de professionnels qui, tous, convergeaient vers la maladie et la vieillesse. Pas d’autre solution que de le « démonter » (c’est ainsi qu’on parle de l’abattage d’un grand arbre qui est entouré d’une végétation qu’on doit préserver et qu’on ne peut couper d’un seul coup). Cette opération a eu lieu cette semaine en notre présence. Elle a été menée avec beaucoup de soin. Lorsque j’ai entendu les premiers sons de la tronçonneuse, j’ai intérieurement demandé pardon à mon saule.

Pourquoi fallait-il, au prétexte qu’il était vieux et malade, l’abattre ? Bien sûr, cet anthropomorphisme paraîtra naïf, mais je demande à tous ceux d’entre vous qui ont eu un jour à faire piquer un animal de compagnie ou scier un arbre mort, voire à se défaire d’un vieux vêtement ou d’une voiture au compteur kilométrique surchargé, de me dire si c’est abuser que de m’exprimer ainsi.

Et puis, bizarrement, je dois dire que même mort, notre saule restait beau et majestueux. Bien sûr il ne portait plus de feuilles, mais ses ramifications nombreuses n’en apparaissaient que mieux et se détachaient sur le ciel comme une œuvre d’art.

Et là encore, je n’ai pu m’empêcher de faire le parallèle avec des vieillards que j’ai croisés ou côtoyés et qui, même dans leur état, étaient beaux, d’une beauté autre que celle de certains éphèbes ou atalantes d’aujourd’hui.

Tout comme ces vieillards, mon saule n’était pas mort, il resplendissait et semblait régner sur les autres arbres du jardin du haut de ses trente mètres et de la sagesse acquise en cent ans de printemps, d’étés, d’automnes et d’hivers. Il avait encore beaucoup de choses à leur enseigner, à nous enseigner. Au lieu de quoi, il est aujourd’hui réduit en deux rangées de rondins d’un mètre cinquante de hauteur et de dix mètres de longueur.

A sa place, le ciel est vide et les autres arbres stupides et inquiets. On l’appelait « pleureur », mais il nous faisait du bien et nous rendait heureux. Même nos voisins en profitaient car il dépassait les toits de leurs maisons.

En planter un autre ? « Passe encor de bâtir, mais planter à cet âge » (Jean de La Fontaine). Non, je crois que je n’aurai pas le cœur de remplacer mon saule, ni au nom de la moralité de la fable « Le vieillard et les trois jeunes hommes », c’est-à-dire de prévoir un ombrage pour ma descendance, ni au nom de l’écologie.

J’aurais l’impression de trahir mon saule, et ça me semblerait aussi grave que de trahir un humain. Car enfin, c’est lui et lui seulement qui m’a donné tant de bonheur.

Il ne m’a jamais manqué, jamais menti ; il a su m’écouter et respecter mes repos sous sa ramure. Je saurai respecter sa mémoire et lui vouer ma gratitude. Parce que je vous le dis : כי האדם עץ השדה « L’homme est pareil à l’arbre des champs » (Deutéronome 20:19).

Il plonge ses racines dans la terre et projette son action vers le ciel. Il naît, croît et meurt tout comme l’arbre. Il peut être stérile ou fruitier.

Il peut être altier ou humble.

Il supporte les frimas et les chaleurs de l’existence.

Le juste lui est comparé : והיה כעץ שתול על פלגי מיים אשר פריו יתן בעתו ועליהו לא יבול וכל אשר יעשה יצליח ; « Il est comme l’arbre planté au bord de l’eau, qui donne son fruit en son temps et dont le feuillage ne flétrit point ; tout ce qu’il fait réussira » (Psaume 1:3). Adieu mon saule qui, maintenant, m’est pleureur. Bon séjour au paradis des arbres !

Shabbath shalom  à tous et à chacun ! Daniel Farhi.