Notre belle langue française comporte (et ce qui en fait la richesse) des mots polysémiques (ayant plusieurs sens selon le contexte). Quelques exemples : opéra peut désigner un lieu, un art ou une pâtisserie ; rouge désigne une couleur, le vin, la colère, le communisme, le sang, etc.

Il me semble que l’extraordinaire qualité de notre vie politique a remis au goût du jour deux mots antagonistes qu’on peut lui appliquer, soit pour en déplorer l’absence, soit pour en souligner l’omniprésence : transparence et opacité.

Jamais, semble-t-il, nos hommes et femmes politiques n’ont autant ni avec plus de désinvolture manié ces deux concepts dans leurs discours et dans leurs vies privées et publiques.

Notons, pour commencer, que transparence et opacité désignent au départ des propriétés physiques s’appliquant à des objets ou matériaux.

Voici la définition du dictionnaire Robert pour transparent : « Qui laisse passer la lumière et paraître avec netteté les objets qui se trouvent derrière ».

Pour opaque, nous lisons : « Qui s’oppose au passage de la lumière ». Ces définitions sont limpides et correspondent parfaitement aux idées que nous avions de matières transparentes ou opaques.

Las ! Dès qu’on applique ces termes au domaine du discours et de l’action, on tombe de haut ! On déplore à longueur de journées l’absence de transparence chez nos dirigeants, et symétriquement la trop grande opacité de leurs intentions réelles.

Et lorsque de surcroît, on est en période pré-électorale, cette déploration atteint des sommets ! Même les « Monsieur ou Madame Propre » sont mis en difficulté par notre palmipède national dont il ne viendrait à l’idée de personne de contester la réalité de ses accusations.

Est-ce faire preuve de naïveté que d’imaginer que les qualités morales qu’on attend de chacun dans la vie courante puissent être transposées à la vie publique, à la res publica, la chose publique, la république, à la vie de la cité, le politikos ?

Apparemment oui. Apparemment les hommes et les femmes politiques sont saisis de schizophrénie dès lors qu’ils franchissent le seuil de leur foyer, et de paisibles Dr Jekyll, ils deviennent des affreux Mr Hyde.

Ce qu’ils/elles n’enseigneraient pas à leurs enfants, ils/elles le font sans vergogne dans leur profession de responsables de la vie publique, c’est-à-dire, en principe, la plus noble fonction qui se puisse imaginer : se mettre au service des autres.

Bien sûr, la Bible, dont nul n’ignore qu’elle n’est pas un recueil d’images d’Epinal, ne nous épargne pas les exemples de comportements politiques déviants, que ce soit sur le plan sexuel, de la propriété, des privilèges liés à la fonction, de la violence gratuite ; mais du moins, elle prend soin de nous dire que c’est mal, et les prophètes n’ont cessé de s’en prendre au pouvoir sous toutes ses formes (rois, juges, prêtres, magistrats) pour dénoncer les abus commis dans l’exercice de leurs diverses fonctions par ceux qui en avaient la charge.

Loin d’invoquer une certaine normalité dans ces dévoiements, les textes les condamnent vivement et sans ambigüité. Tandis que l’actualité politique en France nous montre des candidats à la fonction suprême, non seulement ne pas respecter une honnêteté élémentaire, mais encore s’en défendre en évoquant la banalité, voire la normalité, de telles pratiques.

Je n’ai pas coutume de citer les Évangiles, mais je ne résiste pas à ce verset de Matthieu (5:37) : « Que ton oui soit un oui, ton non un non. »

Il vient nous dire clairement l’importance de la parole donnée et la gravité de ne pas s’y tenir. Ce qui est vrai de la parole l’est a fortiori des actes de la conduite quotidienne.

Il semblerait que certains candidats à l’élection présidentielle, qui se réclament pourtant d’une foi religieuse catholique, n’aient pas relu leurs évangiles depuis un certain temps.

Les Psaumes de notre Bible hébraïque pullulent aussi d’exhortations à se conserver un cœur pur à travers les vicissitudes de l’existence. Un cœur pur, cela veut dire, entre autres, une adéquation entre nos pensées, nos paroles et nos actes.

Si la course à l’Elysée ne représente pour les candidats qu’un moyen d’accéder au pouvoir et non une occasion inespérée d’influer sur la politique de notre pays afin d’apporter à nos concitoyens plus de bien-être (notamment pour les plus démunis), de raisons de fierté d’être Français, d’idéaux à poursuivre, eh bien cette course ne présente aucun intérêt.

Serait-ce trop demander aux hommes et femmes qui viennent solliciter nos suffrages pour l’élection présidentielle, puis un peu plus tard pour les élections législatives, que de pratiquer davantage la transparence et nous épargner l’opacité de leurs intentions réelles ?

Je rappelle ici la définition du Robert pour transparence : « Qualité de ce qui laisse paraître la réalité tout entière, de ce qui exprime la vérité sans l’altérer ». Si, dans certains cas (le vêtement par exemple), la transparence peut apparaître comme gênante, il faut savoir que dans le domaine politique, elle est hautement souhaitable.

Elle l’est pour éclairer objectivement la conscience et le jugement des électeurs. Elle l’est aussi pour que cesse d’avoir cours ce constat désespérant de « tous pourris ».

Si nos hommes et femmes politiques empruntent cette voie, il y a fort à espérer que le désamour des Français pour les consultations électorales s’atténuera. Le parler vrai et l’action claire et nette sauront trouver le cœur de nos concitoyens.

J’espère ne pas exprimer ici et maintenant un vœu « pieux », autrement dit un vœu dont on sait qu’il ne sera pas tenu et que l’on n’émet que pour se donner bonne conscience.

Il faut croire que les gens de religions n’ont pas toujours été très sérieux puisqu’on a pu qualifier de « piété » ce qui en était exactement l’inverse !

Alors, pour une fois, et étant donné les bouleversements politiques de notre planète, si on s’engageait sur un autre chemin ? Chiche !