J’ai lu Les sœurs Weiss de Naomi Ragen.

J’ai vibré pendant quelques semaines au rythme des vies de Rose et de Pearl, ces deux sœurs élevées dans la communauté juive ultra-orthodoxe de Williamsburg à New York. J’ai vécu le sentiment d’étouffement de Rose, et la ferveur confiante de Pearl.

Crédit: Amazon.com

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Le roman nous plonge dans l’histoire des deux sœurs, depuis leur tendre jeunesse, jusqu’à leur vie d’adulte. Naomi Ragen y aborde avec force des sujets concrets tels que la foi, l’éducation, la vie dans une communauté, les libertés individuelles.

L’écrivaine américaine a ce talent de décrire les sentiments vécus par une enfant, qu’on ne saurait soi-même  exprimer étant adulte. Ces sentiments qui semblent anodins, mais qui avec du recul, laissent une trace indélébile sur notre être. Ainsi, face à l’absence de sa grande sœur Rose, Pearl l’enfant rebelle alors âgée d’une dizaine d’années, réfléchit sur son sort et trouve son salut dans la pratique religieuse stricte :

« Après tout, jusqu’où allait la compréhension de l’homme ? (…) Même si l’on nous demandait d’accomplir des actes totalement absurdes, n’était-il pas préférable de le faire, plutôt que d’encourir les conséquences de la désobéissance ? Voyez ce qui est arrivé à Joseph ! Et à Rose. Il était trop dangereux de s’écarter des autres, de penser par soi-même, de poser trop de questions. Si [Pearl] voulait que ses prières soient exaucées et que sa sœur revienne, elle devait être digne de l’amour de Dieu en se soumettant strictement à Ses lois. » (p.84)

C’est ainsi qu’elle va construire sa propre foi, et par la force des choses, qu’elle influencera celle de ses descendants. 50 ans plus tard, ayant reçu pour éducation ces principes rigides du fondamentalisme religieux, sa propre fille, Rivka, se retrouvera face à des choix trop terribles pour une adolescente.

Alors que d’un côté, une sœur s’enferme dans le dogme religieux par peur de l’inconnu, de l’autre, l’aînée, Rose, s’initie aux plaisirs de la connaissance par la lecture. Et un jour, une lecture change sa compréhension du monde :

« C’est la première fois de sa vie qu’elle soumettait à sa réflexion cette idée scandaleuse. Scandaleuse, non pas tant par sa négation du paradis, mais par l’affirmation de la possibilité de ne pas croire à ce que votre entourage tenait pour une certitude. Scandaleuse parce qu’elle impliquait le droit, le pouvoir, la liberté de ne pas croire. C’était une révélation stupéfiante, aussi merveilleuse que terrifiante. » (p.77)

Deux sœurs, deux destins, bientôt deux mondes : l’attachement aux traditions d’une communauté ancestrale, et l’ouverture à un monde nouveau et plein de possibilités. C’est dans ce contraste que réside toute la puissance de l’histoire des Sœurs Weiss, à travers le portrait peint de la communauté juive ultra-orthodoxe de Williamsburg.

Cette communauté. Monde clos et figé au milieu d’une société qui bouge et évolue sans cesse. On peut comprendre l’objection au progrès. Comme dit Pearl « après tout, jusqu’où [va] la compréhension de l’homme ? », et le progrès n’a pas toujours apporté que du bon, comme on l’a vu dans un XXème siècle marqué par des guerres massivement meurtrières.

Et pourtant, quand on voit le fonctionnement de cette communauté, on a la preuve que le rejet total du progrès, poussé à son extrême, n’est pas en faveur de l’épanouissement individuel, il bloque l’esprit critique. Le choix du collectif est fait en privilégiant un fonctionnement stable séculaire centré sur le groupe, mais cela se fait au détriment du développement de l’individu.

Or si l’individu ne se développe pas, le groupe non plus. Il n’y a pas moyen de lire cette histoire sans vivre ce sentiment d’oppression, où la peur de l’autre et de l’inconnu vous fait sentir le besoin urgent de liberté, d’expression en tant qu’individu.

Mais voilà, même si le portrait dressé par Naomi Ragen tout au long du livre montre toute la complexité des choix de vie de cette communauté, on en sort scandalisé, on étouffe avec Rose.

Regarder un livre de photos serait inacceptable ? Isoler sa fille dans une secte qui ne correspond même pas à l’éducation qu’on veut donner serait mieux vécu ? Se marier avant 20 ans le seul objectif dans la vie ? Comment ces choses arrivent-elles encore à notre époque ?

Tout porte à croire que c’est là une nouvelle accusation de Naomi Ragen à l’encontre des communautés juives ultra-orthodoxes. Pourtant, de passage à Paris le 7 mars à l’Espace Culturel Universitaire Juif d’Europe (ECUJE), Naomi Ragen est beaucoup moins virulente qu’on s’y attend.

Elle se montre pleine de bienveillance face à ce monde où les femmes sont respectées en tant que mères et épouses plus que dans le monde laïc, dit-elle. Et quand on lui demande d’expliquer ce contraste entre la violence qui sort de ses livres et cette sympathie dans son discours, elle répond d’une part que ses livres montrent la complexité de la communauté en racontant aussi des parcours heureux, mais surtout, elle fait remarquer qu’en 50 ans, on change son regard sur le monde.

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Naomi Ragen, Crédit: Sandra Jerusalmi

Les Sœurs Weiss, c’est l’histoire des deux sœurs, mais aussi de leurs filles respectives. Le parcours de ces quatre femmes nous montre quatre identités juives différentes, dont l’attachement aux traditions se manifeste de manières différentes.

Et tout comme ces femmes montrent la complexité de l’identité juive, elles illustrent parfaitement celle de Naomi Ragen elle-même qui, bien que faisant un portrait terrible des dérives de la communauté ultra-orthodoxe, continue d’en vanter les bienfaits.

Le tiraillement perpétuel entre tradition et modernité, entre l’attachement à notre héritage et le besoin de s’envoler vers des horizons nouveaux. Evidemment un équilibre est nécessaire. Comme l’écrivaine le dit si bien, les sœurs Rose et Pearl Weiss sont les deux faces d’une même pièce. Et cet équilibre dans la complémentarité semble possible à en croire les choix de la seconde génération de ces filles.

Et si l’histoire des deux sœurs est liée à une communauté au mode de vie spécifique, c’est notre histoire à chacun qui y résonne, les choix que l’on fait ou que l’on aimerait faire, choisir sa vie plutôt que de suivre un modèle imposé. Ce tiraillement, il est en chacun de nous, et à nous de trouver l’autre face de la pièce qui viendra équilibrer nos vies.

Merci à Déborah Cohen et Yodéa éditions pour cette rencontre littéraire et humaine.