Tourment français, gauche éclatée

Des visiteurs font la queue pour visiter le palais de l'Élysée, à Paris, le samedi 21 septembre 2019. Les bâtiments et administrations nationaux français sont ouverts au public à l'occasion des Journées du patrimoine. (Crédit : AP/Kamil Zihnioglu)
Des visiteurs font la queue pour visiter le palais de l'Élysée, à Paris, le samedi 21 septembre 2019. Les bâtiments et administrations nationaux français sont ouverts au public à l'occasion des Journées du patrimoine. (Crédit : AP/Kamil Zihnioglu)

Avec la rentrée, les sondages vont s’accumuler avec une fréquence de plus en frénétique, les journalistes jouant une fois de plus un numéro éculé de commentateurs sportifs pendant un interminable match de football. Lamentable superficialité, alors même que jamais l’horizon politique n’aura semblé aussi sombre depuis des décennies : Assemblée issue d’une dissolution ratée et incapable de dégager une coalition durable ; déceptions à répétition de présidences de droite, de gauche, puis du centre ; contexte effrayant de crises, géopolitiques, mais aussi climatiques ; et – sujet trop longtemps mis sous le tapis – crise financière avec une dette devenant insoutenable par les taux d’intérêt de nos emprunts.

En contraste avec la superficialité de la plupart des commentaires, il faut absolument lire deux études ; les sondages qui les ont alimentées ne sont pas soi-disant prédictifs pour les prochaines élections ; mais ils permettent de radiographier vraiment l’état de l’opinion.

Fondapol a publié cet été un document très riche, intitulé « 18 avril et 2 mai 2027 – l’élection présidentielle : le tourment français ». Il est signé par Dominique Reynié, son directeur ; il s’appuie sur l’institut Opinion Way ; et il peut être lu en ligne (1). La Fondation Jean Jaurès, de son côté, a réalisé une étude de fond sur l’électorat de gauche, qui apparait à la fois très divisé face à « La France Insoumise », mais plutôt homogène sur ses propres priorités à l’approche des élections (2).

La première étude intègre l’ensemble des électorats, et elle traduit d’abord un rejet transpartisan de la classe politique, jugée à 64% « incapable de gouverner et de trouver des solutions à nos problèmes » ; seuls 24% jugent que « le système politique n’est plus adapté », même si on a eu la démonstration avec les élections de 2022 et 2024 qu’un scrutin majoritaire à deux tours ne garantissait pas une majorité de gouvernement. Sont actées l’insatisfaction majoritaire du bilan d’Emmanuel Macron, et l’implosion de l’électorat « macroniste » après la dissolution, concrétisée par les deux candidatures d’Edouard Philippe et de Gabriel Attal. Sont cités aussi – et plus marqués à droite qu’à gauche -, les sentiments « que la France n’est plus dans la course » ou que « les traditions et modes de vie sont menacés ». La perte de réputation de compétence pour les partis de gouvernement risque d’handicaper fortement les candidats du « bloc central ». En miroir, ceux qui n’ont jamais gouverné – LFI, arme de guerre patiemment construite par Mélenchon ; RN, uni à nouveau derrière une Marine Le Pen estimée plus proche du pouvoir que jamais – mettent une pression forte sur les partis de gauche et de droite, avec une base électorale nettement moins fragile que celles de leurs concurrents.

La tête de liste aux élections européennes de la « La France Insoumise » Manon Aubry (au centre droit), le fondateur de la formation Jean-Luc Melenchon (au centre, à gauche) et la députée Mathilde Panot, à gauche, lors d’une manifestation en soutien aux Palestiniens à Paris, le 8 juin 2024. (Crédit : Sameer Al-Doumy/AFP)

Mais Dominique Reynié a aussi le grand mérite d’aller bien au-delà de cette photographie instantanée. Explorant le « temps long », il remonte le fil de toutes les élections présidentielles passées, démontrant que le vote populiste – exprimé dans les temps anciens surtout par le Parti Communiste -, ne cesse d’augmenter depuis 1974 ; et cela, à la seule exception de 2007 qui a vu l’élection de Nicolas Sarkozy. En 2022, il était largement majoritaire avec près de 58% des voix : et donc, au fond, un second tour Mélenchon – Le Pen serait parfaitement logique avec cette dynamique-là.

Poussant plus loin l’analyse, le directeur de Fondapol expose une réalité dont ne parlent presque jamais nos journalistes : c’est la logique de l’élection présidentielle au suffrage universel direct qui a fait progresser le populisme.

« Presque tout dans l’élection présidentielle contrevient aux conditions minimales du consensus et de la réforme : l’hyperpersonnalisation du pouvoir, son inclination autoritaire, son inspiration plébiscitaire. C’est aussi pourquoi l’élection présidentielle est plus favorable aux candidats populistes qu’à ceux qui voudraient réformer pour les générations futures (…) La présidentielle influence fortement les types de discours, les programmes de gouvernement, la forme du débat public. Par sa nature, l’élection a joué un rôle déterminant dans la dérive des dépenses publiques. Elle est à la source des déficits et de l’endettement. En raison de ses traits démiurgiques, cette élection ne pouvait pas intégrer les limites économiques et financières (…) L’élection présidentielle est porteuse d’une culture qu’elle a diffusée dans tout le corps politique et le débat public. Ses rituels et ses codes, ses symboles, son vocabulaire grandiloquent (« la rencontre d’un homme et d’un peuple », « l’élection reine », la « magistrature suprême », « le maître des horloges », « l’état de grâce », etc.), tout cela donne à croire qu’il existe quelque part une solution miraculeuse, une formule magique dont le président serait détenteur, et qui donnerait aux Français le pouvoir d’ignorer la rareté des richesses et la nécessité de les produire. »

Quelle meilleure illustration de cela que l’actualité toute récente ! En apprenti Ubu Roi, Jean-Luc Mélenchon vient de dire que la dette n’était pas un problème, suggérant de « mettre au frigo » celle relevant de la BCE. Les candidats centristes ou de droite n’osent pas encore vraiment dire où il faudrait faire des économies, craignant de perdre des électeurs potentiels chez les retraités ; et les dirigeants des partis de gauche ne veulent surtout pas perdre les faveurs de beaucoup des quelques six millions d’agents du public et du para public.

Passons maintenant à l’étude de la Fondation Jean Jaurès. Elle s’est intéressée aux affinités politiques et aux attentes des électeurs de gauche, en amont de la « course des petits chevaux » qui seule semble intéresser les journalistes. À partir de l’enquête réalisée par Ipsos, « Le Monde » et le Cevipof, Antoine Bristielle, directeur de l’Observatoire de l’opinion de la Fondation, a dressé une radiographie mettant en lumière quatre grandes familles.

« Le noyau insoumis ». Représentant 20% de l’électorat de gauche, il est « « le cœur militant et électoral de LFI. Plus qu’un simple soutien à Jean-Luc Mélenchon, ce groupe se caractérise par une forte cohérence idéologique et par une adhésion à une stratégie de rupture politique, économique et institutionnelle ». Électorat plus jeune et plus urbain que la moyenne nationale, il est aussi plus diplômé, ce qui ne se traduit pas par une situation économique confortable et donc alimente un souhait fort de « rupture ». Souhaitant plus de radicalité dans l’expression politique, pensant à 84% que « la justice sociale suppose de prendre aux riches pour donner aux pauvres », ils sont aussi les moins nombreux à juger qu’il y a trop d’immigrés en France, et les moins pro-européens à gauche.

« La gauche qui a rompu avec la France Insoumise ». Ils représentent 25% de cet électorat, et leur rupture est vraiment spectaculaire : 41% avaient voté Mélenchon au premier tour de la présidentielle de 2022, alors qu’ils seraient maintenant dix fois moins à revoter pour lui ! Les trois quarts de ce groupe considèrent désormais que LFI constitue un danger pour la démocratie et 83% estiment qu’elle attise la violence dans la société (à noter que l’étude ne cite pas, comme cause de rejet, la dérive antisémite des Insoumis). Plus âgé que le groupe précédent, celui-ci représente davantage les classes populaires. Et il exprime des priorités partagées aussi avec « les autres gauches » : pouvoir d’achat ; santé ; système éducatif ; justice sociale. Enfin, les orphelins de Mélenchon ne se portent pas en masse sur un autre candidat, déclaré ou pas encore.

« Le centre gauche en quête d’offre ». Réunissant 23% des sympathisants de gauche, c’est un électorat « social-démocrate » héritier pour partie du Parti Socialiste ; il regroupe aussi des « déçus du macronisme », nombreux comme le révélait l’étude de Fondapol. Ces électeurs pourraient demain voter pour Raphaël Glucksmann mais aussi pour Gabriel Attal. Eux aussi se caractérisent par un rejet massif de LFI. Relativement âgés, nettement plus aisés que les autres groupes, ils partagent avec les autres groupes des priorités « sociales », mais avec aussi une sensibilité à l’environnement et une « fibre européenne » beaucoup plus affirmées.

Le candidat du Parti socialiste français aux élections européennes, Raphaël Glucksmann, salue le public lors d’un meeting de campagne à Strasbourg, dans l’Est de la France, le 24 avril 2024. (Crédit : AP/Jean-François Badias)

« Le vote utile à gauche ». Environ un tiers de la gauche serait sur cette ligne-là, et c’est un groupe charnière bien difficile à cerner : proche des positions « dures » des Insoumis en matière économique, ils sont aussi pro-européens et partisans de compromis. Comme le dit cette radiographie « Ils apparaissent aujourd’hui comme l’électorat décisif de la compétition présidentielle à venir. Là où les autres groupes semblent déjà largement stabilisés dans leurs préférences partisanes, le « vote utile à gauche » reste ouvert à plusieurs offres concurrentes. » Pour le moment divisés sur la présidentielle de 2027, c’est le groupe le plus convoité par Mélenchon.

Dans une tribune du journal « Le Monde » (3), Antoine Bristielle rappelle les grandes lignes de l’étude qu’il a dirigée, en analysant les scénarios possibles au soir du 19 avril, premier tour de l’élection présidentielle. Comparant les scrutins de 2022 et celui à venir, il remarque qu’à l’époque Mélenchon avait joué « le candidat utile à gauche », affirmant que lui seul pouvait empêcher Marine Le Pen d’accéder au deuxième tour : il avait ainsi siphonné les voix des autres partis de gauche. Aujourd’hui, d’une part une bonne moitié des électeurs de gauche le rejettent comme on l’a vu plus haut. Et d’autre part, même s’il était qualifié pour le deuxième tour, il ferait d’après les sondages le pire score face au RN : le sachant, ce serait un argument massue pour persuader l’électorat de gauche de ne pas voter pour lui.

Pour finir, quel sera l’état de la gauche ce soir-là ? L’éparpillement des candidatures, fatal aux ex partis de gouvernement il y a trois ans, ne se renouvellera peut-être pas. Conscients de leur faiblesse, les écologistes semblent déjà résignés à jouer les supplétifs. Au-delà, la proximité idéologique entre les deux partis « de rupture », EELV et LFI, est évidente ; lire à ce sujet le post écrit par Pascal Perri sur son compte X (4).

Dernier bastion, mais profondément divisé, le Parti Socialiste organise une « primaire fermée » avec de nombreux candidats ; parmi eux, Raphaël Glucksmann qui dirige une petite structure indépendante du PS mais sans moyens, d’où sa participation. Aux commandes du parti depuis 2018, Olivier Faure est largement responsable de sa chute, n’ayant jamais promu le moindre programme. On ne lui doit aucune réflexion sur les sujets évoqués dans les deux études survolées ici, qu’il s’agisse de la montée du populisme, du sentiment de déclin, ou du mode de scrutin ; mais on ne l’a pas entendu non plus sur la dette, la réindustrialisation, l’I.A ou les investissements militaires face à la Russie. Son seul modèle est Pedro Sanchez, qu’il voudrait suivre en imposant le gel total des relations avec Israël.

Mathilde Panot, Manuel Bompard, Yannick, Olivier Faure et Fabien Roussel, sur scène lors d’une conférence de presse présentant le programme du « Nouveau Front Populaire », à la Maison de la Chimie, à Paris, le 14 juin 2024. (Crédits : Julien de Rosa / AFP)

Le 19 avril risque bien d’être le terminus pour la gauche hors LFI. Et si Mélenchon se trouvait qualifié pour le deuxième tour mais battu ensuite, il faudrait s’attendre à des secousses très graves après le 2 mai, avec le refus annoncé du résultat des élections et des manifestations violentes. Les Législatives suivraient, et devenu leader de l’opposition par défaut, il imposerait sa loi pour placer les candidats dans les circonscriptions ; notre maudit système majoritaire à deux tours pourrit, lui aussi, la démocratie ; et on pourrait donc très bien retrouver une Assemblée ingouvernable après dissolution de celle élue en 2024.

à propos de l'auteur
Bénévole au sein de la communauté juive de Paris pendant plusieurs décennies, il a exercé le métier d'ingénieur pendant toute sa carrière professionnelle. Il a notamment coordonné l'exposition "le Temps des Rafles" à l'Hôtel de Ville de Paris en 1992, sous la direction de Serge Klarsfeld. Producteur de 1997 à 2020, sur la radio Judaïques FM, de l'émission "Rencontre". Chroniqueur sur le site "La Revue Civique". Président délégué de la Commission pour les relations avec les Musulmans du CRIF (2009-2019). Vice président (2012-2024) de la "Fraternité d'Abraham" association laïque pour le rapprochement entre Judaïsme, Christianisme et Islam.
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