Toshav ou Megorash ?

Il y a deux façons d’être juif marocain. Deux lignées, deux mémoires, deux fiertés. Et si vous portez un nom judéo-marocain, il a choisi son camp il y a des siècles.

Les premiers s’appellent les Toshavim, les « résidents ». Ils étaient là avant tout le monde. Avant l’islam, avant les dynasties, avant même que le Maroc ne porte ce nom. Leur présence remonte à plus de 2 000 ans : certains historiens la datent de la destruction du Premier Temple, en 586 avant notre ère, avec de nouvelles vagues après la chute du Second Temple en 70. Ces Juifs se sont installés parmi les tribus amazighes, ont parlé tamazight et arabe, et ont bâti un judaïsme du terroir, façonné par les montagnes et les vallées du pays. Quand l’islam arrive au VIIe siècle, il ne trouve pas un territoire vierge. Il trouve un pays où le judaïsme est enraciné depuis un millénaire.

Les seconds s’appellent les Megorashim, les « expulsés ». Ils arrivent en 1492, chassés d’Espagne par le décret de l’Alhambra, après la chute de Grenade. Ils débarquent avec une civilisation entière dans leurs bagages : la langue hakétia, la culture urbaine andalouse, les académies talmudiques, et jusqu’à l’imprimerie hébraïque, qui fera de Fès l’une des premières villes d’Afrique à imprimer des livres. Le Maroc n’a pas simplement accueilli des réfugiés. Il a absorbé une civilisation.

La rencontre n’a pas toujours été douce. Différences de langue, de statut, de liturgie : à Fès, les deux communautés ont d’abord prié dans des synagogues séparées. Puis le génie marocain a fait son œuvre, celui d’un pays qui ne rejette pas l’apport extérieur mais l’absorbe et le transforme. De cette fusion est né un rite à part entière : ni copie de l’Espagne, ni folklore local, mais le rite séfarade le plus riche et le plus foisonnant au monde.

Dans le nord, à Tanger et Tétouan, l’empreinte des Megorashim domine encore ; on y a parlé la hakétia, ce castillan médiéval tissé d’hébreu et d’arabe. Dans le sud et l’Atlas, les Toshavim ont tenu la ligne, avec des traditions antérieures à tout ce qui les entoure.

Alors, Toshav ou Megorash ? Si votre famille vient de Tétouan et porte un nom espagnol, vous connaissez la réponse. Si elle vient du Tafilalet ou du Souss, vous la connaissez aussi. Et si vous ne savez pas, c’est peut-être la plus belle question à poser ce soir à votre grand-mère.

Deux lignées. Une seule certitude : dans les deux cas, votre histoire ne commence pas en 1492. Elle ne commence même pas avec l’islam. Elle commence avant. Et cela, personne ne peut vous l’enlever.

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Amine Drissi Boutaybi est l’auteur de « Le Maroc, ses Juifs et Israël » et le fondateur de Pink Tarbouche.

à propos de l'auteur
Amine Drissi Boutaybi est un auteur franco-marocain, patriote et monarchiste, attaché à la mémoire judéo-marocaine et au dialogue entre le Maroc et Israël. À travers ses livres et ses publications, il explore l'histoire, l'identité plurielle du Royaume et la composante hébraïque inscrite dans la Constitution marocaine. Il est l'auteur de plusieurs ouvrages sur le Maroc, son patrimoine et ses liens avec le monde juif. Il porte une conviction simple : ce qui unit le Maroc et Israël relève autant de la fidélité à une mémoire que de la lucidité sur un avenir commun.
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