François Fillon a plaidé crânement en faveur d’un « aggiornamento diplomatique » dans les colonnes du « Monde », daté du 22 janvier 2015.

Cet exercice présenterait en soi peu d’intérêt s’il n’était révélateur de la volonté d’une certaine droite française de réécrire l’Histoire, sur fond de « lepénisation » des esprits et de Zemmour-mania.

François Fillon n’a pas d’affinité particulière pour le monde arabe, c’est son droit le plus strict, mais on espèrerait d’une personnalité aux ambitions nationales aussi prononcées qu’elle mette une sourdine à ses préventions personnelles.

François Fillon semble apprécier encore moins la Turquie, tant le gouvernement qu’il a dirigé, de 2007 à 2012, a multiplié les occasions de repousser, voire d’humilier les dirigeants d’Ankara, afin de tuer en eux tout désir d’Europe.

En revanche, François Fillon adore Vladimir Poutine. Il avait d’ailleurs, en septembre 2013, saisi l’occasion d’un séjour dans la région de Novgorod, chez son « cher Vladimir », pour critiquer l’alignement supposé de la France sur les Etats-Unis dans la crise syrienne. Il avait feint d’oublier que c’est justement Barack Obama qui avait brisé l’élan de la France, déterminée à frapper la dictature Assad à l’issue des bombardements chimiques de Damas.

François Fillon avait surtout enfreint une des règles les mieux respectées de la République française, qui consiste à s’abstenir de toute critique à l’étranger de la diplomatie de son pays, surtout quand on aspire à y exercer les plus hautes responsabilités. Un éditorial du « Monde » avait alors sévèrement qualifié l’attitude de François Fillon d’« infondée » et « indigne ».

Mais François Fillon a un faible pour Vladimir Poutine. Il pourrait sans doute expliquer comment Ramzan Kadyrov, le protégé du Kremlin qui règne d’une main de fer sur la Tchétchénie « normalisée », a pu organiser les plus vastes manifestations du monde musulman contre Charlie Hebdo.

Rien d’innocent ni de spontané là-dedans, simplement une nouvelle illustration du double jeu de Moscou, qui souffle sur les braises jihadistes pour mieux s’attirer l’indulgence de l’Occident au nom d’un supposé « ennemi commun ».

Ce n’est jamais que la même manipulation à laquelle s’était livrée Bachar al-Assad lui-même lorsque, en février 2006, il avait lancé des manifestants « spontanés » contre l’ambassade de France à Damas, après la publication des caricatures du prophète Mohammed dans Charlie-Hebdo. Les services de renseignement syriens, formés comme Poutine à l’école du KGB-FSB, avaient « pimenté » ces caricatures d’une représentation porcine, afin de jeter encore de l’huile sur le feu.

C’est le président Chirac qui avait dû appeler son homologue syrien pour que les émeutiers soient rappelés à l’ordre et la représentation française à Damas préservée.

Les services d’Assad ont directement assisté la guérilla jihadiste en Irak, après la désastreuse invasion américaine de mars 2003, car ils voyaient dans la branche locale d’Al-Qaida le moyen le plus sûr d’enliser les Etats-Unis dans le pays voisin, et ainsi de les dissuader de toute intervention en Syrie.

Le « réseau des Buttes-Chaumont »,  matrice des terroristes qui ont frappé Paris les 7-9 janvier 2015, a été dix ans plus tôt appuyé par les services d’Assad, qui favorisaient le transit de ses membres par Damas, entre Paris et le bastion jihadiste de Fallouja en Irak.

Des études documentées et détaillées  ont levé le moindre doute sur la contribution de la dictature syrienne à la montée en puissance d’Abou Bakr al-Baghdadi, le « calife » auto-proclamé de Daech (l’acronyme arabe de « l’Etat islamique »). Quant au chef de la brigade « tchétchène » de Daech, il s’agit en fait d’un ancien officier géorgien des forces spéciales, lié par son mentor Issa Umarov aux plus sombres intrigues du KGB-FSB.

Mais François Fillon a un faible pour Vladimir Poutine, ainsi que pour les autres pompiers-pyromanes auxquels il est allié, Assad en Syrie, Khameneï en Iran. Au moment même où l’ancien Premier ministre accordait son entretien au « Monde », la milice pro-iranienne Ansarullah, reconfigurée sur le modèle du Hezbollah libanais, menait un coup d’Etat contre le premier président de la transition démocratique au Yémen.

Non, François Fillon, ce n’est pas que sur le dossier nucléaire que Paris a « des sujets de contentieux avec Téhéran ».

Au lendemain des massacres chimiques de Damas, François Fillon affirmait que « tout n’est pas aussi simple que cette présentation ridicule entre ‘munichois’ et va-t-en guerre ». Un an et quelques mois plus tard, roulements de tambour et posture militaire, l’ancien Premier ministre affirme : « quand il s’est agi de combattre le nazisme, nous n’avons pas hésité à nous allier à Staline ». On croit rêver, mais François Fillon nous soulage en ajoutant : « Poutine n’est pas Staline ». Et le nazisme alors : Assad ou Daech ?

C’est là que François Fillon suspend son envol, oubliant les liens intimes entre le despote syrien et sa nemesis jihadiste, livrant les Syrienne et les Syriens à une sinistre alternative entre la barbarie des uns et la terreur des autres.

C’est grâce à des personnalités comme François Fillon que les révolutionnaires syriens, engagés à la fois contre Assad et contre Daech, ont été abandonnés seuls face à ce monstre à deux faces. C’est grâce à eux que l’Europe a laissé grandir à ses portes un « califat de la terreur » qui peut aujourd’hui assassiner jusque dans les rues de Paris.

Lors du scrutin de l’Assemblée nationale, le mois dernier, sur la reconnaissance de la Palestine, François Fillon n’a pas souhaité choisir entre le soutien à la résolution socialiste et le vote négatif prôné par Nicolas Sarkozy, au nom de l’UMP.

L’ancien Premier ministre a « courageusement » choisi de ne pas participer à un vote pourtant essentiel pour la place de la France dans le monde. On ne peut que lui recommander un tel « courage » la prochaine fois que lui démangera l’envie de mêler l’histoire, la diplomatie et le Moyen-Orient.