Thierry Lhermitte à Tel Aviv : le metteur en scène Steve Suissa nous en parle
F.S : Steve Suissa, vous êtes producteur, réalisateur, metteur en scène, scénariste et acteur. Vous êtes le fondateur du Festival du Théâtre français en Israël qui a lieu chaque année au mois d’octobre. Vous produisez et mettez en scène le spectacle solo intitulé La Rencontre avec Thierry Lhermitte qui sera joué – pour deux représentations le 28 octobre 2026 – au Musée de Tel-Aviv, dans le cadre justement du Festival du théâtre français. Ce seul en scène est tiré du best-seller La Rencontre du philosophe Charle Pépin (publié en 2021). C’est donc une œuvre adaptée du livre de Charles Pépin, et personnalisée pour Thierry Lhermitte. Quel fut donc le processus de création de ce spectacle ? Comment avez-vous convaincu Charles Pépin de se joindre à l’aventure, et comment le philosophe et l’artiste ont-ils travaillé ensemble pour que ce spectacle naisse ?
Steve Suissa : Je cherche toujours à réinventer. Cela fait 35 ans que je fais ça. J’ai monté une centaine de pièces, une dizaine d’opéras, et je cherche toujours à me surprendre pour pouvoir surprendre le spectateur. Je suis donc toujours à l’affût de nouveaux textes et de nouveaux auteurs.
J’ai lu les trois essais de Charles Pépin qui sont : La Confiance en soi, Les Vertus de l’Échec et La Rencontre. J’ai ressenti un véritable coup de cœur pour La Rencontre, parce qu’il parle de la rencontre dans sa globalité : la rencontre avec soi, la rencontre avec l’autre, la rencontre amoureuse, la rencontre avec un animal, une musique, un chant, une parole, un texte. J’ai trouvé cela génial. J’ai donc demandé à Charles Pépin de boire un café avec lui, et de lui racheter ses droits pour l’adapter au théâtre. Il m’a dit que j’étais complètement fou, que j’allais droit dans le mur, mais qu’il était d’accord pour me vendre ses droits.
Ensuite, je lui ai proposé de boire un café avec un acteur, il m’a répondu qu’il était très occupé, mais quand je lui ai dit que c’était Thierry Lhermitte, il a accepté tout de suite. J’ai déjà fait deux spectacles avec Thierry Lhermitte : un qui s’appelait Fleurs de soleil sur la vie de Simon Wiesenthal, le chasseur de nazis – on a fait 500 représentations – , et un autre qui s’appelait Échappées belles qui était un hommage au cinéma. Thierry Lhermitte connaissait Charles Pépin car ce dernier a une émission sur France Inter, et je lui ai fait lire La Rencontre. Il a aimé, puis j’ai fait se rencontrer Charles Pépin et Thierry Lhermitte. J’ai alors demandé à Charles Pépin de prendre des rencontres clefs dans la vie de Thierry Lhermitte, notamment avec Le Splendid, mais aussi avec sa femme, certains textes, son cheval, puis en faire une adaptation théâtrale où l’on pourrait se dire que par rapport à la mise en scène où la salle n’est pas éteinte, Thierry Lhermitte passe en fait une soirée avec tous les spectateurs en leur racontant avec pudeur et intimité les rencontres qui ont changé sa vie.
Comprendre comment, en ne se reposant jamais sur de simples croisements superficiels avec des personnes, on pouvait faire de vraies rencontres qui nous pousseraient alors à se rencontrer soi-même. Au bout d’une année, on avait donc un texte qui était à la fois très universel, et très pointu pour pouvoir parler au public : une sorte d’aide au développement personnel. Nous en sommes à ce jour à la 60e représentation, c’est un vrai carton. On a joué hier soir à Antibes devant 1200 personnes, et le spectacle fut suivi d’une standing ovation de dix minutes.
Les gens sont en fait bouleversés, car ils sortent de ce spectacle en se disant : « En fait, ai-je croisé ou vraiment rencontré mon mari ? Est-ce que l’ami que j’ai depuis tant d’années n’est qu’un croisement ou une vraie rencontre ? Est-ce que cette personne que j’ai rencontrée m’a fait rencontrer une partie de moi que je ne connaissais pas ? Le résultat, c’est que les gens veulent revenir une deuxième fois, une troisième fois. Le texte fait résonner en eux de vraies questions pour les faire avancer dans la vie. C’est en fait un petit trésor que Thierry Lhermitte joue avec beaucoup de sincérité, très humblement, avec beaucoup de vérité. C’est une autre forme de théâtre qui aide à réfléchir, et qui fait que les gens adorent.
F.S : Le public assiste donc à une réflexion sur la « rencontre » au sens général et universel du terme, mais aussi à une rencontre avec l’homme Thierry Lhermitte.
S.S : Bien sûr. Les gens disent qu’ils n’ont jamais vu Thierry Lhermitte comme ça. Cela fait des années qu’on le voit dans des films, dans des comédies, Thierry est ultra-populaire, là tout d’un coup, il est comme en confession, sans filtre. Il est lui ! Il est vrai ! Et, ma mise en scène veut que la salle ne soit pas complètement dans le noir. Il arrive donc à croiser le regard des gens, et je le fais rentrer par la salle pour que les gens ressentent le fait de passer en quelque sorte une soirée avec Thierry Lhermitte.
Il explique que c’est grâce aux rencontres, dont celles de ses amis de l’équipe du Splendid que sa vie, dont il doutait alors qu’elle puisse avoir un sens, se façonna. C’est donc une invitation, voire une incitation à dire : « Dépêchez-vous de faire des rencontres, et si vous ne faites que croiser les gens, ce n’est pas grave. » Tant que vous n’avez pas rencontré dans chaque évènement de votre vie le « Graal », eh bien il faut continuer !
F.S : Justement, par rapport à la mise en scène, j’ai une question de béotien : « N’est-ce pas plus difficile de mettre en scène un spectacle solo que de mettre en scène – comme vous l’avez déjà fait maintes fois – des opéras ou des pièces avec plusieurs acteurs ?
S.S : Bien sûr que oui !
F.S : Quel est alors le processus de création de cette mise en scène ?
S.S : Il faut, par exemple, faire jouer les lumières avec un monsieur comme Jacques Rouverolis qui est un des plus grands éclairagistes du monde, avec qui j’ai travaillé sur plus de quarante pièces. On éclaire alors l’acteur avec des couleurs différentes, c’est comme l’arc-en-ciel des émotions et des sentiments de l’être humain : coléreux, sérieux, rigolard, touchant, etc.
Il faut faire vivre le moment plutôt que le jouer pour créer une authenticité qui fait que le spectateur se sente comme derrière le trou d’une serrure, à voir ce qu’il n’a pas le droit de voir c’est-à-dire l’âme.
Thierry parle de Camus, de Victor Hugo, du Splendid, de son amour des chevaux, de son enfance, il parle de l’amour de la poésie. On peut alors totalement s’identifier, peu importe l’âge qu’on a. On a vu ça encore lors de la représentation d’hier : il y avait des lycéens, des personnes âgées, des quarantenaires, et cela parle en fait à tout le monde. Cela enrichit tout le monde.
Le fait de créer une mise en scène qui ne se voit pas, suggérée par des sons, par des lumières, par une interprétation authentique, c’est ce qu’il y a de plus dur, mais en même temps cette mise en scène de par cette difficulté surmontée rentre dans le cœur des gens. Dès lors, on ne peut pas mentir. Quand on met un immense décor, des projections, on peut bluffer les gens, mais quand on assiste au spectacle d’un homme seul, on a l’impression qu’on a fait un vrai voyage au bout d’une heure et quart.
F.S : Je voudrais en venir à Thierry Lhermitte. Il est à ma connaissance la seule star française, voire la seule star tout court à être venue jouer en Israël dès 2025, je crois que personne ne l’a fait.
S.S : Oui, en effet, personne ne l’a fait. Et ce n’est pas faute de demander…
F.S : Mais, c’est faute de courage de la part des artistes qui refusent… Donc, admirons et remercions Thierry Lhermitte pour cet acte de courage et d’amour pour Israël, car il n’y a que des coups à prendre à venir dans l’État juif.
S.S : Si demain on nous demande de jouer au Liban ou en Arabie Saoudite, on ira tous les deux, car justement la culture et l’éducation doivent réparer. Le seul endroit où il y a la paix, c’est une salle de spectacle, de cinéma ou de concert, une fois les lumières éteintes. La culture doit créer des ponts, elle doit réparer. La culture c’est l’ambassadrice de la paix : l’eau, l’air et l’art.
Il ne peut pas y avoir d’âme reposée sans art. L’art doit être accessible à tout le monde.
Il existe 200 000 Francophones en Israël, si on ne les abreuve pas de culture, cette culture française disparaîtra. La culture c’est contagieux, tout comme le courage. Notre métier, normalement en tant qu’artiste, ce n’est pas de prendre position, c’est d’aller faire la paix dans des salles.
F.S : C’est justement tout l’inverse de ce qui se passe aujourd’hui avec une politisation extrême de tout ce qui est artistique.
S.S : Absolument.
F.S : Dès le XIXe siècle par exemple, la question se posait avec Théophile Gautier et son fameux slogan « l’art pour l’art », qui prônait l’idée que l’art n’avait aucun besoin d’être en rapport avec la morale et le progrès social. En somme sans rapport avec le politique.
S.S : Oui, malheureusement, aujourd’hui avec les rachats des théâtres par exemple, ce sont des affaires de businessmen, ou des affaires de politique. Oui, hélas, aujourd’hui tout est politique. Alors que ce qui compte c’est l’humain ! J’ai monté La Rencontre parce que cela ne parle que de l’humain.
F.S : Justement, vous aimez créer des ponts – terme qui vous est cher – entre les gens, entre les spectateurs et les comédiens, les auteurs et les acteurs, mais aussi entre la France et Israël.
S.S : Oui, je suis très attaché à ce mot. Je crée des ponts d’amour, et malheureusement aujourd’hui je suis presque le seul à le vouloir. Le festival que j’ai fondé est le seul festival au monde qui n’a aucun sponsor, aucune aide ! Personne ne m’aide ! Aucune institution, aucune ambassade, je finance le Festival du théâtre français tout seul. C’est la neuvième édition ! J’ai fait venir Depardieu, Arditi, Aznavour, Huster, Kev Adams, Anne Roumanoff, Thierry Lhermitte, etc., et cela tout seul. Je paye les billets en première classe, je paye les hôtels pour un séjour de quatre jours car quand un artiste fait 4 000 kilomètres même pour une seule représentation, on ne va pas le faire repartir le lendemain. Je paye six mois de publicité. Trois personnes travaillent sur le projet, je dois louer les salles… Même si nous sommes complets, c’est un vrai challenge financier. C’est le festival le plus indépendant au monde !
F.S : C’est une bonne accroche ! Cela vous offre en même temps une liberté absolue, mais avec toute la difficulté que l’indépendance représente d’un point de vue financier. J’en reviens à Thierry Lhermitte. Vous êtes amis. Thierry Lhermitte est un artiste très discret, il n’aime pas trop, je crois, être sous le feu des projecteurs autrement que sur un plateau de cinéma ou sur une scène de théâtre.
S.S : C’est un homme simple, exactement.
F.S : Sa discrétion fait qu’il ne met pas en avant le fait qu’il soit Juif. On peut dire qu’il fait partie de ces personnalités, symboles du patrimoine culturel français, et dont on « découvre » seulement après 30 ans, 40 ans de métier, voire plus, qu’ils sont Juifs. Je pense par exemple à Philippe Bouvard notamment. Cela me rappelle ce que Nietzsche écrivait dans Gai savoir, où il associait la figure du Juif à celle du comédien. Il décrit les Juifs comme « le peuple de l’assimilation par excellence », et voit dans le peuple juif « une véritable pépinière de comédiens ». Cette capacité à se faire caméléon est évidemment pour la minorité juive toujours opprimée un moyen certainement de se protéger.
S.S : Oui, en effet, mais en même temps ce festival que je produis est un festival uniquement composé d’artistes courageux et amoureux qui viennent jouer dans les salles. C’est le courage de l’artiste d’aller jouer là où on lui demande, là où il est bien reçu. Sachez qu’une ville avec un festival n’est pas la même ville. Cannes n’est pas la même ville que Nice, car elle a un festival, Avignon n’est pas la même ville que Lille ou Toulouse, car elle a un festival. Il était donc important de créer un festival du théâtre français en Israël.
F.S : Vous vous occupez aussi de l’émission « À l’origine » sur France 2 (qui a pris la suite des programmes « À Bible ouverte » et « La Source de vie » du regretté Rabbin Josy Eisenberg).
S.S : Quand j’ai repris il y a 8 ans le créneau horaire des magnifiques émissions de Josy Eisenberg, celles-ci faisaient un audimat de 100 000 personnes. Aujourd’hui il y a entre 900 000 et un million de téléspectateurs qui regardent mon émission. Et, je reçois deux menaces de mort par semaine parce que justement ça énerve les gens… J’ajoute que 90 % des gens qui regardent « À l’origine » ne sont pas Juifs. Ils tombent amoureux du judaïsme grâce à ça. Le vrai travail, il est là pour moi.
F.S : Et quelles sont les autres dates de la tournée de La Rencontre en France ?
S.S : On rejoue en novembre et décembre à la Comédie des Champs-Elysées, dont le nouveau directeur est Laurent Ruquier, et nous serons toute l’année prochaine en tournée partout en France, en suisse et en Belgique.
F.S : Vous aviez déjà travaillé avec Laurent Ruquier sur ses propres pièces de théâtre…
S.S : Oui. J’ai déjà fait trois mises en scène pour Laurent Ruquier.

