Thierry Caro est contributeur sur la version française de Wikipedia. À lui seul, il comptabilise 8803 articles créés correspondant à presque 1% de l’encyclopédie en ligne.

Il prépare une thèse en sociologie à l’Ecole des hautes études en sciences sociales sur le mannequinat, nous parle de La Réunion, de son expérience, des élections présidentielles et de son point de vue sur l’État d’Israël.

Peux-tu nous parler de tes origines réunionnaises, de tes études en sociologie, de l’influence de Claude Fischler et Edgar Morin sur ton travail ?

Je suis né en 1982 à Saint-Denis de La Réunion. Je suis donc un Créole, selon les définitions vernaculaires. Mais l’île de La Réunion, dans le sud-ouest de l’océan Indien, est un département français à part entière, aussi suis-je également un Français comme n’importe quel autre, à ceci près que j’ai donc grandi dans un été presque permanent jusqu’à mes dix-sept ans, quand je suis parti pour la métropole pour mes études.

En 2000, après une année de préparation à Paris, j’ai intégré l’Institut d’études politiques de Lille. C’est là, en deuxième année, que j’ai suivi un cours d’introduction à la sociologie qui a servi de révélation.

Je me suis alors orienté vers la filière interne la plus intéressée par les sciences humaines et j’ai bientôt tourné mon attention vers la sociologie du corps en préparant un mémoire de fin d’études sur ces étranges espaces commerciaux que sont les cabines d’essayage dans les magasins de vêtements.

J’ai découvert Wikipédia peu après, alors que j’étais rentré à La Réunion et que je m’apprêtais à y fonder un magazine. Après avoir dirigé ce titre pendant un an, j’ai fini par me décider à reprendre mes études, cette fois en vue d’obtenir un doctorat, à l’École des hautes études en sciences sociales.

C’est là que j’ai rencontré Claude Fischler, un spécialiste de l’alimentation que j’ai choisi pour directeur de recherche parce qu’il avait eu l’occasion, avec Edgar Morin, de se pencher sur les rumeurs antisémites d’enlèvement des jeunes filles dans les cabines d’essayage des commerçants juifs, dans un ouvrage intitulé La Rumeur d’Orléans.

Je travaille sur ma thèse, qui porte sur les mannequins, de manière très indépendante.

Avec environ 9 000 créations d’articles à ton compteur sur Wikipédia, tu es l’auteur de presque 1% de l’encyclopédie, et deviens avec Polmars, un million d’éditions de son côté, un des plus importants contributeurs. Quel est votre point commun ?

Je ne sais pas ce que fait Polmars dans la vie. Je crois qu’il est plus âgé que moi, à la retraite si je ne me trompe pas. Et je pense aussi qu’il vit dans le sud de la France, alors que je suis à Paris. A priori, il n’y a donc pas de point commun évident, si ce n’est que nous sommes tous les deux des hommes, lesquels sont largement majoritaires parmi les gros contributeurs de Wikipédia.

Ce qui nous rassemble, c’est notre intérêt partagé pour le travail de maintenance et de catégorisation. Nous ne sommes pas des rédacteurs : nous ne nous lançons pas souvent dans le développement d’ébauches malingres en superbes notices illustrées et sourcées.

Nous préférons plutôt renommer, ranger, corriger toutes les pages existantes mais mal indexées qui se présentent à nous. C’est un travail qui, plutôt que de se concentrer sur quelques entrées, tend à couvrir des grands thèmes, voire l’encyclopédie entière.

Nous l’accomplissons en utilisant tous deux des outils codés par d’autres qui nous permettent d’automatiser en partie nos contributions, ce qui explique les totaux très importants que l’on peut relever si l’on se penche sur le volume de nos contributions.

Tu prépares une thèse sur le mannequinat. Le spécialiste de la mode sur WP, Arroser, t’aide-il à affiner ton analyse ?

J’ai longtemps été sur Wikipédia sans m’occuper des articles consacrés à la mode. Je ne souhaitais pas y travailler sur des thèmes auxquels je me consacre dans la vie réelle par ailleurs : mes activités encyclopédiques devaient rester un loisir.

Mais ma présence en ligne est tellement transversale que j’ai bien sûr fini par toucher au sujet après avoir constaté que les articles sur lui étaient indigents, peut-être parce que, c’est une hypothèse, le sujet intéresse peu une communauté majoritairement masculine.

C’est alors que j’ai mis en place une série de modèles informatiques permettant de faciliter le travail de rédaction sur le sujet, par exemple parce qu’ils sont préprogrammés pour afficher des liens vers des ressources externes à Wikipédia dédiées aux mannequins.

Arroser est arrivé un peu plus tard et s’est immédiatement investi dans un travail bien plus rédactionnel. Ce travail est d’autant plus bienvenu que ce contributeur prend la peine de bien indiquer l’origine des informations qu’il introduit dans les articles, ce qui est une recommandation sur Wikipédia et qui manquait clairement sur un sujet comme la mode.

Pour le commun des mortels, seuls les magazines en traitent. Or, il existe des productions plus sérieuses, certaines académiques, et Arroser les connaît et les utilise.

Je ne pense pas pour autant que son travail m’a aidé ou m’a fait découvrir des choses que je ne connaissais pas sur le sujet. Je maîtrise la bibliographie qu’il emploie et la mienne est bien évidemment plus vaste encore, en vérité. Cependant, j’ai bien eu plusieurs idées en fréquentant Wikipédia, mais pas spécialement les pages sur la mode. L’encyclopédisme a ceci de bon qu’il vous met en contact avec tout et n’importe quoi, à charge pour vous de faire des rapprochements parfois féconds.

Pour Larry Sanger le fondateur de l’encyclopédie en ligne, WikiPedia a perdu sa fonction première, as-tu lu l’entretien qu’il nous a donné ?

Je suis particulièrement intéressé par ce qu’il dit au début avant même que ne soit abordée la question de Wikipédia. L’idée d’une méta-justification me parle énormément puisque précisément je réfléchis moi-même énormément, peut-être trop, à mes heures perdues, sur les mécanismes de la mise en abyme, ce qu’on nomme plutôt méta dans les milieux informatiques.

J’en viens à penser qu’on ne peut pas penser le monde autrement qu’en pensant la mise en abyme. À ce titre, je pense qu’on ne peut pas penser Wikipédia, qui a l’ambition de contenir le monde, et qui procède donc elle-même d’une logique méta, sans penser à cette même mise en abyme.

Un événement qui remonte maintenant à quelques années illustre le caractère parfois pernicieux de ce que Sanger semble aborder. Après avoir appris qu’une loi italienne en préparation allait poser des problèmes à la libre circulation de l’information en ligne, la communauté de Wikipédia avait décidé de caviarder ses pages dans toutes les langues.

Voici un effet de mise en abyme à l’issue spectaculaire : une encyclopédie qui se prétendait neutre et accessible à tous s’engageait dans le débat politique et s’autocensurait pour dénoncer une censure encore seulement potentielle.

Voilà selon moi la plus grosse menace qui pèse sur Wikipédia. Je suis sûr que si elle doit s’effondrer ce sera du fait d’un raisonnement de ce type, quand les contributeurs justifieront sa destruction au nom de sa sauvegarde.

Trouves-tu des propositions intéressantes chez les candidats à l’élection présidentielle sur le numérique ou le logiciel libre ?

Sur Wikipédia, je suis l’un des rares acteurs à ne pas soutenir le logiciel libre et même à m’en méfier. Il y a dix ans, quand je suis arrivé sur l’encyclopédie, l’idéologie libriste des fondateurs y était très manifeste et selon moi elle colorait énormément notre contenu, qui pourtant se voulait neutre.

Aujourd’hui, dans la masse des articles, la part consacrée au logiciel libre est désormais moins flagramment disproportionnée mais je trouve toujours, néanmoins, que nous n’avons pas à en faire la promotion plus que ça.

Ce que je retiens de Wikipédia, ce n’est pas sa promesse que l’on peut la réutiliser librement et à des fins commerciales : cela nous pose selon moi plus de problèmes que cela nous sert. Je ne retiens pas sa licence, les actions de la fondation qui nous chapeaute en faveur du domaine public. Je retiens l’aspect humaniste du projet, dans l’esprit moins technologisé et plus littéraire de l’encyclopédisme des Lumières. Que le support soit libre ou pas, peu importe.

S’il fallait donc retenir une proposition intéressante d’un candidat à la présidentielle, ce ne serait pas celui qui appuierait le monde libre mais qui soutiendrait l’encyclopédisme en tant que promesse d’éducation, d’ouverture ou d’érudition. Cela ne m’empêche pas de voir qu’aucun des candidats n’a saisi les enjeux technologiques devant nous. Benoît Hamon a un peu parlé de la révolution du travail qui vient mais ce n’est pas suffisant.

Le best-seller comique allemand, « Il est revenu », raconte le retour d’Adolf Hitler au XXIe siècle. Il découvre, réjoui, Wikipédia, « une encyclopédie Viking ». As-tu le sentiment que la parole d’extrême droite s’y libère ?

Je ne suis pas du tout les articles consacrés à la politique, malgré mes études initiales. Je suis donc bien mal placé pour savoir ce qui transparaîtrait in fine à la lecture de nos pages dans le domaine.

Les seules pages concernées que je surveille portent sur La Réunion et elles sont absolument calmes hors des élections régionales, pendant lesquelles quelques initiatives mineures peuvent poser problème. Ici ou là un paragraphe ou deux semble biaisé en faveur d’un candidat ou d’un autre.

Je vais me risquer à considérer ceci comme un signe et à penser que non, la parole d’extrême-droite n’y est pas particulièrement libérée. J’ai même l’impression que Wikipédia est un îlot assez irréprochable quand je compare ce que les internautes y écrivent avec ce qu’ils pondent par ailleurs dans les commentaires des articles d’actualité de journaux établis, par exemple. Mais comme partout, il y a bien sûr localement des problèmes certains.

Es-tu déjà allé en Israël ? As tu fais l’expérience de débats sur ce sujet en ligne ?

J’ai beaucoup voyagé et m’apprête à continuer sur cette voie. Mais je n’ai jamais été en Israël.

Mon père, en revanche, y a été. C’était quelques semaines avant la première guerre du Golfe, pour un congrès relatif à l’éducation et la logique, si je ne me trompe pas. Je ne pense pas exagérer en affirmant qu’il s’agit du plus grand voyage de sa vie.

Tout l’avait impressionné, notamment la sécurité. Il était parti seul depuis La Réunion et n’avait pas retenu l’aspect extérieur de sa valise. L’anecdote de son interrogation par les douaniers dans son anglais inexistant, longtemps après que son groupe était déjà parti pour l’hôtel, fait désormais partie du fond d’histoires que notre famille partage.

Aujourd’hui encore, il me dit toujours : « Va où tu veux, tu n’as pas vu Israël. »