Comme chaque année au 1er janvier, un certain nombre de mesures qui concernent notre vie quotidienne en France sont entrées en vigueur. Parmi celles-ci plusieurs concernent notre santé, notamment la réglementation sur la vente de cigarettes en paquets neutres.

Mais c’est sur une autre nouveauté que je voudrais attirer votre attention aujourd’hui. Il s’agit du don d’organes après la mort. Devant la pénurie en matière de donneurs, un amendement à la Loi Santé indique que désormais, tout défunt est considéré comme donneur par défaut, sauf s’il a manifesté expressément son refus de son vivant.

La loi a donc renforcé le « principe de consentement présumé » qui date de près de 40 ans. Ce refus peut être notifié en s’inscrivant  sur le « registre national des refus » par voie informatique.

Il faut comprendre que jusqu’à présent, c’était l’inverse qui prévalait : on n’était considéré comme donneur qu’après l’avoir signalé. Autrement, aucun prélèvement d’organe ne pouvait intervenir sans l’accord de la famille.

Immédiatement des autorités religieuses juives se sont saisies de cette législation pour alerter les décisionnaires dans ce domaine, à savoir leurs collègues rabbins.

L’aumônier général israélite des hôpitaux de France, par ailleurs secrétaire général de l’Association des Rabbins français, a écrit à tous les grands rabbins, rabbins, présidents de communauté, aumôniers des hôpitaux pour leur demander d’inciter leurs coreligionnaires à s’inscrire sur le « Registre des refus ».

Il dit notamment : « Le transfert d’organes après la mort est dans de très nombreuses situations strictement interdit selon la plus grande majorité de nos décisionnaires […] »

Or, outre que cette dernière affirmation est sujette à caution et que rien dans la Bible ne se réfère directement à cette problématique, ce n’est pas sur le plan de la halakha (loi rabbinique), dont je suis loin d’être spécialiste, que je souhaite me placer, mais sur celui de l’être humain face à sa souffrance physique.

Car enfin, de quoi parlons-nous ? De la possibilité pour une femme, un homme, un enfant, de bénéficier de la greffe d’un organe provenant d’un mort.

Il peut s’agir d’un organe vital comme le cœur ou un rein, ou d’un organe dont la perte ou le dysfonctionnement invalident grandement le receveur potentiel, comme par exemple une cornée ou un membre (main, pied).

Face à ce que les formidables progrès de la science médicale permettent aujourd’hui, comment et au nom de quoi pourrait-on s’ériger en juge et directeur de conscience ?

Quelles arguties dérisoires invoquerait-on pour empêcher un être souffrant dans sa chair au quotidien de recevoir, par-delà sa mort – naturelle ou accidentelle – le don d’un inconnu généreux ? Certains lèguent l’intégralité ou une part de leurs biens à des associations de recherche médicale. D’autres donnent leur sang ou un rein.

Pourquoi faudrait-il dissuader nos semblables de donner encore la vie après leur mort ? Quelle plus belle image de la transmission de ce bien si précieux qu’a été notre vie que celle opérée par le don d’un ou plusieurs organes ?

J’ai dit que je ne m’aventurerais pas dans le domaine très complexe et sophistiqué de la loi religieuse parce que les enjeux me paraissent tellement disproportionnés que l’idée d’argumenter sur tel ou tel détail juridique alors que des vies sont en jeu me paraît indécente.

Toutefois, je ne veux pas totalement ignorer certains arguments relatifs à l’intégrité du cadavre ou à la définition de la mort qui autorisent à prélever des organes vitaux. Bien sûr, et c’est à mettre au crédit des religions en général, du judaïsme en particulier, qu’on ne peut pas faire n’importe quoi avec la dépouille mortelle d’un humain.

La Bible se soucie par exemple de ne pas laisser le corps d’un pendu exposé à la vue du public. Le Shoulhane Aroukh de Joseph Caro (1560) se préoccupe de la définition de la mort afin de ne pas priver le mourant d’une chance de survie, mais aussi de ne pas pratiquer sur lui d’acharnement thérapeutique.

Ces considérations grandissent ceux qui les ont prévues. Mais, à l’évidence, on ne parle plus de la même chose aujourd’hui où la médecine a connu des avancées inimaginables à ces époques reculées.

Il n’est pas question que le prélèvement d’organes s’effectue au mépris du respect dû au mort. Il n’est pas question non plus qu’on prélève sur un malade qui aurait ne fût-ce qu’une chance infinitésimale de survivre.

Que les responsables religieux, s’ils sont consultés par les familles, se renseignent auprès des autorités médicales afin de pouvoir délivrer un avis prenant en compte la halakha. Mais de grâce qu’ils ne se substituent pas aux médecins ou aux prescripteurs !

Pour avoir connu des personnes en attente d’une greffe et avoir partagé leur angoisse et leur espérance, leur désespoir aussi hélas, je ne crains pas de balayer toutes les réserves avancées sur des critères religieux en matière de don d’organes.

Contrairement à la directive citée plus haut, et avec tout le respect que je dois à son auteur, j’adjure tous mes coreligionnaires de ne pas s’inscrire sur le Registre des refus.

Pensez à tout que vous pourrez continuer à faire de bien à d’autres personnes, longtemps encore après votre disparition physique. Leur reconnaissance à votre égard, même si elles ne vous auront pas connus, vaudra bien des kaddish récités par vos proches.

Nous avons tous à l’esprit l’adage talmudique : « Celui qui sauve une âme, c’est comme s’il avait sauvé un univers ; celui qui perd une âme, c’est comme s’il avait perdu un univers ».

J’ai l’impression aiguë que de s’inscrire sur le Registre des refus, c’est se désinscrire du Livre de la Vie éternelle.

Nous avons cette extraordinaire faculté désormais de choisir de faire le Bien, non seulement de notre vivant, mais encore longtemps après notre mort. N’écartons pas cette chance qui n’est donnée qu’aux humains, par des humains, pour des humains.

Carte israélienne de donneur d'organes (ADI). "Donner la vie, recevoir la vie"

Carte israélienne de donneur d’organes (ADI). « Donner la vie, recevoir la vie »