Jeudi prochain, le 13 août, dans le cadre de « Paris Plages », la mairie organise une journée « Tel Aviv sur Seine », comme elle l’a fait les années précédentes avec d’autres villes ou pays du monde (Athènes, Brésil, Polynésie, etc…).

En soi, cette initiative aurait dû être accueillie sans réserve par tous ceux qui sont épris d’échanges entre Paris et des municipalités de tous horizons. Oui mais voilà, Tel Aviv se trouve en Israël, et du coup la journée du 13 août a déclenché une avalanche de réactions plus ou moins amènes dont la toile nous a fourni un florilège édifiant. Quand je parle de réactions plus ou moins amènes, c’est un euphémisme pour ne pas être taxé de paranoïa.

Les arguments des adversaires de l’opération « Tel Aviv sur Seine » relèvent d’une hostilité désormais bien installée en France à l’égard de l’Etat d’Israël et de sa politique dans le conflit avec les Palestiniens.

On pourrait entendre certains de ces arguments concernant les choix contestables du gouvernement de M. Netanyahu – beaucoup d’Israéliens et de Juifs de diaspora le critiquent sévèrement – si ces arguments ne se faisaient l’écho d’un anti-sionisme primaire doublé d’un antisémitisme qui n’ose pas dire son nom.

Aussi ne pouvons-nous entendre parler d’«indécence» face à la décision de la mairie de Paris sans sursauter. Il serait, selon ses détracteurs, indécent d’organiser cette journée de rencontre entre deux grandes villes, tant sur le plan culturel que folklorique et artistique, eu égard à la guerre de l’été dernier entre Israël et Gaza déclenchée, rappelons-le, par les tirs de centaines de roquettes en provenance de Gaza sur des villes du Sud d’abord, puis de tout le territoire israélien.

Le premier adjoint à la maire de Paris, Bruno Julliard, croyant sans doute bien faire, a posté le twitter suivant : « Pas d’amalgame entre Tel Aviv, ville symbole de la tolérance et de la paix, et la politique brutale du gouvernement israélien ! » Or, ce qu’il qualifie de politique brutale, c’est le fait, pour Israël, après des mois de tirs incessants sur son territoire, de se défendre en bombardant des objectifs du Hamas et en détruisant les tunnels creusés pour venir semer la terreur au milieu de sa population, parfois au cœur d’un kibboutz !

Où est l’indécence : dans l’initiative de la mairie ou dans les propos de Mme Danielle Simonnet, conseillère de Paris ? Anne Hidalgo a courageusement passé outre aux nombreuses demandes d’annulation de la journée du 13 août.

Elle a notamment déclaré : « Même dans le contexte enlisé et violent du conflit israélo-palestinien, Tel-Aviv reste une ville ouverte à toutes les minorités, y compris sexuelles, créative, inclusive, en un mot une ville progressiste, détestée à ce titre en Israël par tous les intolérants. C’est à Tel-Aviv qu’ont eu lieu les manifestations de solidarité les plus impressionnantes avec la famille de l’enfant palestinien (NDLR : et de son père) brûlé vif par des fanatiques. Et c’est de là-bas que, le 1er août, que son oncle a pris la parole pour s’adresser à la foule venue partager sa douleur. […] En invitant Tel-Aviv sur les berges de la Seine, le 13 août, Paris est fidèle tout à la fois à l’aspect ludique de Paris Plages et à ses valeurs d’échange et de tolérance. Notre ville contribue ainsi à une culture de paix et à dépasser les préjugés. »

De son côté, une autre voix s’est levée, n’émanant pourtant pas d’un journal particulièrement proche de la politique d’Israël. Il s’agit d’Alexandra Schwartzbrod, adjointe de la rédaction de Libération. Elle écrit : « Mais ne confondons pas tout ! Une ville n’est pas un Etat ! S’il y a un endroit au monde où l’on sent une aspiration forte à la liberté et à la paix, c’est bien Tel-Aviv. Qu’ils soient de là ou d’ailleurs, ne nous coupons surtout pas de ceux qui, au sein de la population israélienne, sont prompts à dénoncer la politique menée par le gouvernement Netanyahu. […] Ne répondons pas à l’intolérance par l’intolérance. »

Alors, que va-t-il se passer jeudi prochain ? Deux scénarios sont possibles : le bon et le mauvais.

Le bon scénario, celui qui devrait raisonnablement l’emporter, c’est celui où cette journée se déroule selon les vœux de ses initiateurs, dans la joie de rencontres inédites, d’échanges sur des modes de vie différents, des lectures, un cinéma, des cuisines différentes, mais aussi sur les nombreux points communs entre Paris et une ville qui, pour être au Moyen-Orient, n’en est pas moins très occidentale.

Tel Aviv, la laïque, la ville « qui ne dort jamais », avec son architecture d’avant-garde, sa célèbre tayeleth (promenade) qui la relie par le bord de mer à Yaffo (Jaffa), ses innombrables musées, ses endroits de visite insolites, ses restaurants si cosmopolites, etc. Tel Aviv a beaucoup à raconter à Paris et à recevoir d’elle. La seule chose qui ne sera pas maitrisable est le temps (on annonce des orages pour jeudi, mais «le pire n’est jamais sûr»). De toute façon, si ce n’est le soleil, les échanges se chargeront de réchauffer les cœurs.

Le second et désastreux scénario serait que des trouble-fête s’invitent à la manifestation du 13 août ; qu’ils viennent manifester avec des drapeaux palestiniens, des gros-bras, des casseurs et des slogans antisémites. Ce ne serait hélas qu’une resucée de semblables débordements auxquels il nous a été donné d’assister depuis plus d’un an.

Nous avons entendu des cris de « mort aux Juifs » ou de « rentrez chez vous, la France ne vous appartient pas », et d’autres joyeusetés du même tonneau, et cela dans les rues de la capitale et d’autres villes. Il va sans dire que cet affrontement entre les manifestants et les participants de « Tel Aviv sur Seine », détournerait complètement la journée de son objet puisque, de rencontres amicales et conviviales, elle déboucherait sur un règlement de compte entre extrémistes et pacifistes. Le pire restant l’éventualité d’un attentat qui ensanglanterait cette réunion d’amitié entre les populations de deux grandes villes. Certes, d’importantes forces de police sont prévues, mais l’idée même de la nécessité de ce déploiement diminue la joie attendue et espérée.

Le 13 août sera un test national. Il nous dira si oui ou non, après les récents et sanglants attentats qui ont atteint, entre autres, la communauté juive, une manifestation d’amitié avec la plus importante ville d’Israël est encore possible. Est-ce que la lucidité et l’ouverture d’esprit d’une Anne Hidalgo ou d’une Alexandra Schwartzbrod l’emporteront sur l’indigence et la malhonnêteté intellectuelles de certains inconditionnels d’un antisémitisme hélas ordinaire.

Rabbin Daniel Farhi.