La blessure secrète de Tehilla

Je résume en peu de lignes l’histoire, mais rassurez vous, en la lisant dans l’excellente traduction française d’Emmanuel Moses (Gallimard, 2014), vous éprouverez encore la joie de la découverte. Lorsque Tehilla était une enfant, son père était entré en pourparlers avec la famille d’un jeune garçon, nommé Schrag, afin qu’ils convolent en justes noces. Un contrat de fiançailles fut même signé entre les deux familles mais voilà que le père de Tehilla, adversaire acharnés des Hassidim, donc un opposant (mitnaggued), découvre cette filiation (odieuse à ses yeux) dans la famille du fiancé.

De rage, il déchire le contrat de fiançailles en mille morceaux, qu’il renvoie aux parents de Schrag, leur signifiant de cette violente façon qu’il n’existait plus d’engagement entre les familles et que tout projet de mariage était nul et non avenu. Comme le père de Tehilla était un grand notable de la communauté, la famille de Schrag finit par comprendre qu’elle n’avait plus d’avenir sur place et devait migrer vers des cieux plus cléments, puisque, nous dit-on, même le jour de Simhat Tora (La fête de la Tora), la famille du fiancé éconduit n’était pas appelée à la lecture des rouleaux sacrés, ce qui constitue une mesure vexatoire et discriminatoire absolument inouïe.

Au fil des années, Tehilla se voit proposer un autre parti avec lequel elle mènera, au début, une vie harmonieuse. Mais le drame se noue progressivement ; ses deux enfants meurent de manière soudaine et inexpliquée, son mari les suit peu après, et les affaires commerciales de Tehilla, devenue veuve, périclitent. Dans le récit, on sent une sorte d’existence sous le signe de Job, mais dans ce cas précis, la sainte et pieuse Tehilla commence à se faire une idée précise sur l’origine de tous ces malheurs qui ont fondu sur elle et sur ses enfants.

Or, tous ces événements, Tehilla les raconte à l’écrivain, un peu comme la vieille lady anglaise relatait son attirance inexplicable pour ce jeune joueur qu’elle voulait protéger contre lui-même.

Durant toutes ces années, Tehilla vit, rongée par le remord. Elle ne dit pas un mot contre son père mais on sent bien qu’il a, par son acte tyrannique, brisé les rêves d’une enfant qui garde un tendre souvenir de celui auquel on l’avait promise. C’est une victime qui ne s’apitoie pas sur son propre sort mais pense plutôt à l’humiliation et à la peine imméritées de Schrag.

Tehilla juge que son défunt père avait commis un péché contre Schrag et sa famille au seul motif de leur affiliation au mouvement hassidique. Il aurait dû demander pardon à cette famille comme la tradition nous en fait l’obligation le jour de Kippour : il faut se rendre auprès de ceux que l’on a offensés pour faire sincèrement acte de repentance. Il ne l’a pas fait et l’a payé de sa vie et de celle de ses petits enfants. Mais Tehilla est tout de même restée en vie, à son âge. D’ailleurs, cent-quatre, c’est aussi le numéro d’un Psaume cosmologique qui commence ainsi : Bénis, O mon âme, l’Eternel, et qui convient tout à fait à la piété saine, authentique et non maniérée de cette dame.

Animée par le désir de réparer une grave faute commise par son père, Tehilla convoque l’écrivain chez elle pour rédiger une sorte de testament ou de demande de pardon d’outre-tombe. Elle le prie de lui montrer sa plume et son encrier mais l’écrivain extrait de sa poche un stylographe, au grand étonnement de Tehilla. Mais que veut-elle, au juste ?

C’est que Tehilla ne veut pas quitter ce monde avant d’avoir accompli un dernier devoir afin de se présenter en toute innocence, voire avec un halo de sainteté, devant le Tout-Puissant. Durant toute sa vie, elle a pensé à celui auquel elle avait été promise mais qu’une passion paternelle déplacée l’a contrainte à quitter pour vivre avec un autre. Durant toute son existence, elle a ressassé cette culpabilité (je répète qu’elle a cent quatre ans…)

Un jour, accompagné de l’écrivain, elle se rend à la société des pompes funèbres pour vérifier que le contrat de sa concession était toujours valide. Mais les employés ne se lèvent même plus en la voyant, elle est coutumière du fait. A l’écrivain, ils expliquent leur impavidité en rappelant que Tehilla revient régulièrement les voir, alors que ce n’est pas nécessaire. Tout est en ordre. Mais nul ne peut connaître l’heure de sa mort.

Eh bien, pour Tehilla les choses se présentent autrement. Elle dit même qu’elle a convoqué à une certaine date les dames chargées de faire sa toilette mortuaire. Pour mourir, elle n’attendait plus qu’une chose ; rédiger une supplique, une demande de pardon à un garçon qui a été privé du bonheur de partager sa vie. Et qui est déjà passé à l’éternité avant elle. Elle se prépare donc à cette rencontre avec le plus grand soin.

Obtenir le pardon du fiancé éconduit devant le tribunal céleste

Alors pour quelle raison prie-t-elle l’écrivain d’écrire quelque chose pour elle ? C’est avec une émotion rare qu’elle lui demande de tracer majestueusement, la lettre LAMED en hébreu, qui est l’initiale de Li-Khvod, à l’intention de Monsieur un tel ou un tel. Elle dicte une lettre qui est une demande de pardon posthume à son fiancé dont elle a appris la mort récemment. Et quand l’écrivain lui demande si c’est bien vrai, si elle est parfaitement sûre et certaine, elle affirme avoir entendu son nom distinctement prononcé à la synagogue, lors de la prière pour le repos de l’âme des défunts.

Cet homme a été, selon Tehilla, victime d’une injustice grave qu’il faudra réparer dans l’au-delà puisque ce ne fut pas possible ici bas. Kant aurait applaudi à cette demande de réparation même dans l’autre monde, lui qui nous a parlé des racines métaphysiques du droit. Le droit qui transcende le monde de la matière.

Or, le DROIT de ce pauvre garçon, sans défense, a été foulé aux pieds, son bonheur a été annulé en raison d’une prétendue faute de son père. Or, même la Bible, dans le chapitre XVIII du prophète Ezéchiel spécifie que les fils ne paieront pas pour les péchés des pères et inversement.. Tehilla implore le pardon de cet éphémère fiancé dans cette lettre qu’elle demande à l’écrivain de sceller dans un récipient qui sera déposé dans sa tombe. Elle l’emportera avec elle dans l’autre monde et ainsi le tort causé à Schrag sera réparé et la faute commise par le père de Tehilla pardonnée.. Quel pointillisme juridique…

Dans la tradition juive, obsédée par l’éthique, le jour de l’enterrement, les connaissances et la famille du défunt défilent devant son corps et demandent qu’un pardon, terrestre et céleste, leur soit accordé (mehilat shamayim wa-aréts). Au fond, Tehilla, cette sainte, n’a fait que se conformer à l’usage en vigueur.

Après s’être acquitté de sa tâche, l’auteur prend congé de Tehilla qui lui annonce que sa propre mort est imminente. Interloqué, l’homme s’en va mais revient sur ses pas quelques jours plus tard. Il croise le rabbin par l’intermédiaire duquel il avait fait la connaissance de Tehilla, lequel lui annonce que l’âme de Tehilla a quitté récemment ce monde. Le cœur lourd, l’écrivain se rend dans la maison désormais vide de Tehilla et aperçoit que l’eau de sa toilette mortuaire finit de couler dans la maison…

Dans les deux cas, la fin est triste : Chez Agnon, c’est l’eau et chez Zweig, ce sont les feuilles de l’automne, la saison où la nature semble morte. Comme Agnon n’a écrit sa nouvelle qu’en 1950 et que celle de Zweig avait été publiée depuis 1924, on peut supposer que c’est Agnon qui a lu Vingt-quatre heures dans la vie d’une femme et qu’il s’en est un peu inspiré, quoique dans un tout autre esprit. Au fond, nous avons affaire à deux femmes, victimes des aléas de l’existence. Mais l’univers mental des deux auteurs est radicalement différent. Agnon a dû apprendre que Zweig s’était fortement préoccupé du sort des juifs d’Europe de l’est et donc de ceux de la Galicie orientale, d’où lui-même était originaire..

Variations sur un même thème : l’amour d’une femme, l’amour de Dieu, la volonté de rétablir le droit, de fonder la justice, cette sainte femme qui veut demander pardon à celui dont elle devait, en principe, porter les enfants et qui ne fut pas en situation de le faire car un destin adverse en avait décidé autrement.

Le destin de Zweig qui s’est suicidé en 1942 avec sa seconde épouse Lotte Altmann, aurait pu être différent. C’est une malédiction qui pesait sur tous ces intellectuels juifs au début d’un XXe siècle particulièrement tragique et éprouvant. Agnon a pris, lui, la bonne décision : renouer avec la tradition juive, se réimplanter dans le berceau du judaïsme. En fin de compte il obtint le Prix Nobel de littérature en 1966, partagée avec l’inoubliable Nelly Sachs.. Il quitta ce monde en 1970, enterré dans le pays de ses ancêtres..

Quand on pense à la fin de Zweig, grand écrivain de son temps, on pense aussi à Walter Benjamin, lui-même suicidaire, qui mit vraiment fin à ses jours à la frontière franco-espagnole…

Si Benjamin avait suivi les conseils de Gershom Scholem de venir le rejoindre à Jérusalem, si Zweig avait suivi la voie de Herzl et de Buber qui l’ont rencontré et aidé à Vienne, n’aurait-il pas survécu, lui aussi au lieu de reposer dans une terre étrangère, à l’autre bout du monde ?
Stefan incarne le destin tragique de l’homme non pas sans qualités mais sans racines. Dommage…