Agnon a-t-il lu la nouvelle de Zweig avant d’écrire la sienne, Tehilla ?

Après la fin de la grande guerre, Agnon arrivera en Allemagne, vivra à Berlin et dans ses environs durant plus de douze ans. Comme il était animé d’une très forte conscience juive (Scholem dira de lui qu’il était le juif des juifs, i.e. le plus juif de tous) (Levinas aurait dit : la conscience de la conscience juive), il fréquentait les milieux intellectuels et prenait part aux multiples débats qui s’y déroulaient.

Il est impensable que les œuvres d’un homme comme Zweig, si célèbre et de sept ans son aîné, aient échappé à son attention. Je rappelle que Zweig avait déjà publié une nouvelle intitulée Angoisse (Angst) en 1913 !

Et qu’au cours des années vingt, Agnon se tenait encore informé de tout ce qui paraissait dans ces cercles intellectuels, même si, après quelques hésitations il décida de se concentrer sur une question, vitale à ses yeux: le rapprochement entre la culture européenne moderne et la piété juive traditionnelle.

En somme, la compatibilité entre l’identité juive et une certaine culture européenne, un thème qui intriguait tant, à la même époque, un esprit aussi fort que Hermann Cohen. C’est en 1924 que parut cette nouvelle qui allait faire de Zweig un auteur connu et choyé par tous les publics, Vingt-quatre heures de la vie d’une femme.

Il est temps de s’y arrêter : une lady anglaise, veuve depuis de nombreuses années, se trouve dans une ville célèbre de la côté d’azur dont elle fréquente le casino. Un personnage, absolument inconnu d’elle, retient durablement son attention à la table de jeu. Mais ce qu’elle voit surtout en ce jeune homme, tout juste âgé de vingt-quatre ans, ce sont ses mains dont l’auteur brosse, sur des pages et des pages, les mouvements dans une frénésie presque métaphysique, d’où l’interprétation freudienne évoquée plus haut.

Ces mains expriment les émotions les plus intimes du joueur qui souffre d’une incroyable addiction au jeu. Il gagne beaucoup, mais décide de tout rejouer, pour ensuite finir dans le dénuement le plus total. Il a tout perdu et sort sous la pluie, l’air hagard, faisant craindre à la dame anglaise qu’il qui ne l’a pas quitté des yeux, commette l’irréparable. Comme attirée par un aimant, cette dame qui n’a jamais plus connu d’homme depuis la disparition de son mari et dont Zweig précise sans cesse l’âge, soixante-sept ans, mais vingt ans de moins au moment des faits, ce qui représente selon J-P Lefebvre, la somme des âges de Zweig et de son épouse : 34 et 33 ans, est hors d’elle-même.

Elle se lance à la poursuit du joueur qu’elle trouve affalé sur un banc public alors qu’il pleut à verse… Je ne peux pas tout raconter mais cette femme qui, je le répète, n’a plus jamais été approchée par un homme depuis le décès de son mari, se réveille au petit matin, dans une chambre d’hôtel minable, dans les bras de cet inconnu qui avait commencé par la prendre pour une prostituée. Il la tutoie, lui dit avec rudesse qu’elle se trompe de client et qu’il n’a plus le sou..

Zweig ne s’étend pas vraiment sur ce qui s’est passé cette nuit là. Je veux dire qu’il ne consacre pas un seul mot aux délices de l’amour que cette veuve si austère a dû éprouver depuis la dernière étreinte de son défunt mari. Il laisse la place au récit car il y a ici, comme dans la plupart des nouvelles de Zweig ( et c’est là aussi un point commun avec le récit d’Agnon dans Tehilla ), une sorte de chevauchement subtil entre le narrateur et l’écrivain.

Ici, nous avons droit à une long récit-confession de la dame anglaise, interrompu peu de fois par de brèves déclarations ou impressions de l’écrivain qui, à cette occasion, se distingue de la narratrice. Zweig met dans la bouche de cette femme qui est loin d’être une simulatrice ou une nature perverse, asservie au plaisir de ses sens, des propos qui sonnent juste et qui décrivent ce véritable envoûtement à la vue de ce jeune homme à la poursuite duquel elle se lance malgré les trombes d’eau..

Comment cette lady britannique a t elle pu agir ainsi, héler un fiacre dans la nuit, prier le cocher de les conduire, elle et son ami inconnu, dans n’importe quel petit hôtel (sic : ce sont ses propres mots !).. Au réveil, la description de son amant d’une nuit est si attendrissante et reflète surtout son regard de mère : ce n’est plus le même homme qui se retrouve à ses côtés dans le même lit. Contrairement à la veille où son visage et ses mains étaient une véritable boule de nerfs parcourus de tics irrépressibles, il dégage désormais une sorte de bien-être, de quiétude, voire de bonheur poupin.

Là Freud n’a pas tort de donner de cet épisode l’interprétation qu’il en a donnée. Ce sont les différentes facettes de l’amour féminin, oscillant entre l’affection maternelle et le plaisir sexuel. Mais je reviens à Zweig qui ne cesse de rappeler les différents âges de cette femme : à quel âge elle est devenue veuve, à quelle âge elle a connu cette aventure sans lendemain et enfin, à quel âge elle s’est confiée à lui, son narrateur.

On sait que Zweig éprouvait des envies sexuelles assez fréquentes et violentes. Même à Paris, il s’est arrangé pour avoir une liaison avec une jeune modiste, nommée Marcelle. Et puis il va entretenir une autre liaison, presque simultanément, avec une femme mariée, Friderike von W. dont il fera sa première épouse avant d’en divorcer au cours des années trente pour convoler en secondes noces avec Lotte Altmann, une secrétaire, recrutée pour lui par sa propre épouse !! Il a donc déjà, même en écrivant cette nouvelle en 1924 une certaine expérience de la gent féminine.

Il décrit donc à merveille cette dialectique sentimentale des pulsions contradictoires amante / mère avec une grande authenticité ; du coup, on juge la réaction de la lady plutôt vraisemblable. Comme son instinct maternel a pris le dessus, elle ne cherche pas à fuir cet homme avec lequel elle s’est commise, bien au contraire elle lui fixe un rendez vous pour le lendemain afin de lui payer son billet de chemin de fer lui permettant de rentrer chez lui et de retrouver les siens. Si elle avait considéré cette aventure comme une insupportable souillure, elle aurait agi autrement.

Or, elle dit dans sa narration : je l’ai sauvé… A ses yeux, elle l’a sauvé d’une mort certaine, d’un suicide et elle décrit avec des détails atroces à quoi aurait ressemblé ce gracieux visage juvénile si cet homme s’est jeté du haut de la falaise.. En s’offrant à ce jeune inconnu, elle pense avoir contribué à un apostolat. Je ne raconterai pas la fin qui est triste mais la conclusion ne laisse pas d’être édifiante. La narratrice et l’écrivain reprennent chacun leur rôle et l’auteur donne une description assez crépusculaire de cette femme, redevenue vieille (elle a soixante-sept ans).

Zweig écrit cette phrase empreinte d’une profonde sagesse : vieillir n’est jamais rien d’autre que n’avoir plus peur du passé.. (p 120) La dernière phrase de ces Vingt-quatre heures de la vie d’une femme se lit ainsi= Et je m’inclinai alors pour embrasser avec respect sa main fanée qui tremblait un peu comme des feuilles d’automne.. Ce sont des amours mortes dans un cœur blessé lequel saisit cette opportunité pour se décharger d’un trop lourd fardeau.

Tehilla d’Agnon, une femme qui veut qu’on lui pardonne une faute qu’elle n’a jamais commise mais dont elle s’estime co-responsable…

Cette fin, à la fois triste et désabusée, sert de transition à la nouvelle de S.J. Agnon dont l’héroïne qui a donné son nom à la nouvelle, Tehilla, a, si je ne trompe, cent-quatre ans. Pour couper court à tout malentendu, je précise que le comportement de Tehilla qui est une sainte, fille d’un grand maître et épouse fidèle d’un homme qui va lui aussi, comme le mari de la lady, mourir assez vite, n’est nullement comparable.

Mais comme chez Zweig, il a une narratrice et un écrivain. Comme chez Zweig, l’écrivain éprouve du respect et une grande considération pour cette vénérable dame qui consacre le plus clair de son temps à aider les pauvres et à pourvoir à leurs besoins. Tout comme la lady n’a pas hésité un seul instant en sentant que la vie de son protégé était en danger… Ici aussi, la rencontre entre Tehilla et l’écrivain se fait par hasard : ce dernier cherche la maison d’un rabbin à Jérusalem et croise Tehilla qui transporte un bidon destiné aux pauvres. Je rappelle que la lady anglaise rencontre son inconnu dans un cercle de jeu, par pur hasard.

Tehilla connaît l’adresse du rabbin et conduit l’écrivain jusqu’à sa porte. Ce dernier propose de porter son bidon d’eau. La réponse de Tehilla qui lit un Psaume chaque jour que Dieu fait (il y en cent-cinquante), répond d’une curieuse manière : je ne veux pas que votre aide réduise la valeur de mon action méritoire (mitswa) et elle ajoute merveilleusement : Béni soit Celui qui permet à ses créatures de pouvoir porter les choses dont elles ont besoin.

Ce qui témoigne de la pieuse éducation reçue dans la maison de son père. Quelle femme, me direz vous, et comment oser la comparer à la vieille Lady qui s’est compromise de la sorte avec un inconnu ? On voit aussi que le prénom de la dame est tiré des Psaumes qui se disent en hébreu (au pluriel) Tehillim ; ce prénom peut être considéré comme un singulier de Tehillim (le vrai pluriel grammatical serait Tehillot, qui est d’ailleurs attesté).

Je ne compare pas vraiment mais dresse plutôt les éléments de l’étude d’un contraste : deux femmes qui se débattent avec un sentiment de culpabilité, l’un réel et l’autre imaginaire, mais les similitude formelles sont frappantes : deux femmes, deux veuves, se confient à un inconnu, un écrivain rencontré par hasard et qui accepte d’être le porte-plume de leur vie. Chemin faisant, car beaucoup de confidences ici aussi, comme chez Zweig, se font dans le mouvement, en marchant, ou en train…

Certes, on n’est plus à Monte Carlo comme chez Zweig, au milieu des années vingt, mais à la fin de l’année 1950, année de parution de la nouvelle d’Agnon, dans les rues et les cours des maisons de Jérusalem, encore divisée. La vieille dame fait des allusions très claires à la situation et à «l’entrisme» des Arabes dans la ville sainte.. Elle justifie même la longueur du trajet en arguant que les cours de maisons offrant un raccourci ne sont plus occupées par des juifs, ce qui les rend dangereuses et contraint à de longs détours.

Tel café arabe, dit-elle, était jadis une école talmudique, une yeshiva… Mais au départ des juifs, les Arabes sont venus s’installer à leur place. Et elle redit la même chose chaque fois qu’elle le juge nécessaire. Il est vrai que le souvenir de l’évacuation de vieille ville par les juifs, vaincus par la légion arabe jordanienne, remontait à moins de deux ans. La blessure n’était pas encore cicatrisée.