Ce lundi à l’ONU, le président des Etats-Unis, Barack Obama, bien que réservé sur le sort du « tyran » de Damas qui « massacre des enfants innocents », a tout de même déclaré qu’il était prêt, afin de trouver une issue à la guerre en Syrie, à travailler avec la Russie et l’Iran qui sont pourtant les soutiens indéfectibles du régime de Bachar el-Assad.

Ce sursaut de réalisme géopolitique et le scénario qui est en train de se mettre en place, je l’avais parfaitement annoncé en novembre 2014 dans une tribune intitulée : « L’Etat islamique, une chance pour le Moyen-Orient ? » .

Dans celle-ci, j’avais notamment écrit que la Russie et l’Iran deviendraient incontournables pour toute solution en Syrie et en Irak. De plus, Vladimir Poutine démontre une nouvelle fois qu’il est le maître du jeu. Depuis près de quatre ans, que cela soit en Crimée, en Ukraine (que la guerre syrienne fait d’ailleurs passer au second plan) ou au Moyen-Orient, le président russe ne s’est jamais trompé et gagne toutes les parties avec quatre ou cinq coups d’avance.

Qu’on l’apprécie ou pas, on ne peut qu’assister à sa virtuosité sur l’échiquier international. Mais même s’il est très doué, il s’appuie aussi, depuis des années, sur une politique diplomatique cohérente, réaliste et pragmatique.

En Méditerranée et au Moyen-Orient, comme je l’expliquais dans une autre analyse en février 2013 , les Russes sont finalement, avec les Israéliens, les meilleurs connaisseurs de l’Islam et des réalités du monde arabe : leurs prévisions sur l’issue des fameux « printemps arabe », pourtant fort critiquées par un Occident bien naïf, se sont toutefois avérées, avec le recul, des plus exactes.

De fait, la politique russe dans la région est claire : lutte sans merci contre l’islam radicale, protection des chrétiens d’Orient et le commerce ne vient qu’après. Et ça marche ! Ainsi, tout en devenant incontournable dans la région, la Russie parle à tout le monde et fait aussi de très bonnes affaires avec par exemple l’Algérie, l’Egypte, Israël, la Turquie et l’Iran !

En Syrie, Poutine a placé minutieusement ses pièces. Des navires, des avions de combat, des drones et près de 3 000 soldats d’élite (Spetsnaz, parachutistes, infanterie de marine, « la Mort Noire », conseillers et anciens officiers de la guerre victorieuse de Tchétchénie…) sont déjà positionnés.

Par ailleurs, dans sa résolution pour une grande coalition en Syrie contre Daesh, il bénéficie du soutien de l’Iran bien sûr, mais aussi de toutes les nations importantes de la région comme l’Egypte et la Jordanie. De plus, les diplomates russes ont été les plus actifs sur ce dossier et ils ont réussi à rassurer les Israéliens (visite de Netanyahu à Moscou la semaine dernière) et même les Saoudiens et les Turcs, pourtant farouchement anti-Assad mais à présent très inquiets du monstre qu’ils ont aidé à créer.

Au Conseil de sécurité de l’ONU, la Chine est depuis le début derrière Moscou (un porte-avion chinois est déjà sur zone…). Quant aux Européens, les gouvernements britannique et allemand se sont déjà ralliés sur la position russe à l’égard de Damas. Rappelons aussi que les services de renseignements italiens et espagnols ont déjà depuis bien longtemps repris langue avec le régime syrien…

Les discussions entre Américains et Russes seront certes difficiles mais les deux puissances finiront par s’entendre. Et il y aura sûrement au final une intervention internationale et efficace.

Mais alors qu’en est-il de la France ? Le spectacle est pour le moins affligeant. Malgré une certaine évolution après les incohérences, les atermoiements et les cafouillages, il est triste de voir que la France n’a plus d’interlocuteur valable en Syrie, qu’elle n’est plus écoutée dans la région et qu’elle se retrouve totalement isolée et hors-jeu ! Elle n’est même plus consultée !

La position radicale dans le discours du président français à l’ONU ce lundi, sur le « bourreau » Assad qui « est à l’origine du problème et qui ne peut faire partie de la solution », ne fait que marginaliser un peu plus la France.

Les dernières frappes aériennes françaises en Syrie, justifiées par le «droit de légitime défense préventif», ont eu lieu juste avant les grands discours des chefs d’Etats aux Nations Unies. Il fallait bien sûr marquer le coup. Très symboliques, espérons cependant qu’elles auront au moins le mérite d’éliminer purement et simplement un certain nombre de djihadistes français qui auraient pu revenir un jour ou l’autre sur le territoire français…

Quant à la position surréaliste de la France, elle est le résultat direct de sa diplomatie économique (alignement sur la politique néfaste et désastreuse de ses riches clients du Golfe) et de l’émotionnel (bien qu’à géométrie variable…).

Elle est aussi et surtout le fruit d’analyses totalement fausses dès le début de la crise. Christian Chesnot et de Georges Malbrunot évoquent très bien toutes ces graves erreurs dans leur livre, Les Chemins de Damas, paru en 2014.

Les dirigeants français sont restés sourds aux avertissements de nos militaires, de nos services de renseignements ou surtout, des vrais spécialistes de la Syrie comme l’ancien responsable de la DGSE, Alain Chouet ou le géographe, Fabrice Balanche. J’avais mois même prédit qu’Assad ne tomberait pas aussi facilement que certains l’affirmaient. Même l’ancien ministre des Affaires étrangères et expérimenté Hubert Védrine, qui dénonçait l’Irealpolitik des gouvernements français, ne fut jamais entendu.

Au lieu de cela, les responsables français ont préféré se fier aux conseils angéliques de deux ou trois politologues et orientalistes, considérés (à tort) comme les plus grands spécialistes français du monde arabe. Ce sont pourtant ces mêmes idéologues qui affirmaient, depuis le début, qu’Assad tomberait en quelques semaines, que les Russes et les Iraniens lâcheraient le régime, et qui soutiennent encore mordicus (frisant le ridicule), qu’une opposition laïque et démocratique existe encore !

Il y a encore quelques jours, « ce petit milieu du Damas-sur-Seine », comme l’appelle Alain Chouet, avait encore le culot de déclarer que «bombarder Daesh n’était pas la solution, qu’il fallait plutôt bombarder Assad» et, comble de l’absurde, qu’il fallait mieux « miser sur les islamistes modérés » ! Le problème pour la sécurité des Français, les intérêts et l’image de la France, c’est que ces doux rêveurs sont toujours là et qu’ils parlent encore aux oreilles de nos ministres et de nos diplomates…

Pour faire changer d’avis le Président français et le Premier ministre sur la Syrie, il faudrait peut-être que Bachar el-Assad se décide à acheter une vingtaine de Rafale…qui sait ?

Plus sérieusement, il n’y a jamais eu et il n’y a toujours pas d’alternative sérieuse au Président syrien. Que cela nous plaise ou non, il faut compter avec lui. Nos dirigeants ne l’ont toujours pas compris et préfèrent persévérer dans un aveuglement idéologique.

Enfin, déclarer que « Bachar El Assad ne peut être la solution en Syrie » est une preuve de plus de la méconnaissance de l’histoire et des réalités de la région. Car après les accords de Taëf d’octobre 1989, ceux qui se sont entretués et massacrés au Liban pendant dix ans, ont finalement réussi à déposer les armes et à se réconcilier…

Même l’ « allié » saoudien de la France a évolué sur la question… Paris se retrouve donc comme le dindon de la farce puisque sa position en Syrie, on l’a vu, avait en partie pour but de faire plaisir aux pétro-monarchies du Golfe…

Il ne faut pas se leurrer. Le Président français fera finalement ce que lui dit de faire Obama. Les Américains, même passifs, timorés et en période pré-électorale, ont toutefois pris conscience que les solutions viendront des pays les plus déterminés comme la Russie et l’Iran.

Pour la France, ce sera un nouveau fiasco ridicule (un de plus !) pour sa diplomatie… comme en août 2013 !