Les débats sur « la crise du multilatéralisme » sont aussi anciens que l’apparition du système. Analyser la genèse et le développement des rapports entre les peuples rend plus compréhensible la nature des enjeux actuels. L’ouvrage, en dix chapitres, s’articule autour d’une synthèse historique et d’une réflexion qui se veut aboutie grâce à des décennies de pratique des relations internationales. L’argumentation tente de réaliser une fusion entre la recherche de type académique, la pratique concrète et la spontanéité journalistique.

Après une mise en perspective par une brève introduction, deux chapitres résument la gestation de règles morales et juridiques visant à permettre aux peuples de vivre en paix. Ils ont fixé des interdits, en leur sein, et suivi des coutumes dans leurs relations réciproques.

Au cours des âges et en fonction des circonstances, des normes obligatoires se sont imposées. Leurs bases se sont affirmées et leurs compétences élargies. Des traités et conventions, initialement de caractère humanitaire surtout, furent signés. Les règles furent progressivement codifiées formellement.

Les deux chapitres suivant s’inspirent largement de l’histoire des idées politiques. Les piliers indispensables du droit international public sont les Etats. Les propositions philosophiques, juridiques et politiques sur ce sujet furent multiples et divergentes en Europe, dès le XVIIIème siècle, autour d’un hypothétique contrat social. Au plan de la définition, il fut généralement admis que l’Etat devait remplir trois conditions cumulatives : un pouvoir unique, sur un peuple homogène, à l’intérieur d’un territoire défini par des frontières.

Ce bel équilibre théorique a été ébranlé à l’époque contemporaine, pour plusieurs raisons. La libération, surtout dès la seconde moitié du XXème siècle, des peuples colonisés a multiplié par quatre le nombre des sujets du droit international public. Plus récemment, l’explosion des technologies de communication et le processus accéléré de mondialisation ont bouleversé les paramètres.

Les régimes de pouvoir ont évolué. La démocratie n’en constitue plus l’unique parangon. En outre, de nouvelles entités politiques, comme les mégalopoles ou des régions revendiquent, souvent à bon escient, un mot à dire dans le contexte intergouvernemental.

Presque partout, les populations nationales ont cessés d’être homogènes. Les migrations ont entraîné un métissage assez général aux niveaux culturel, ethnique, et religieux, par exemple. La circulation des informations, des finances et des biens s’est largement libéralisée. Les frontières tentent encore de bloquer, avec peine, les mouvements migratoires de groupes ou de personnes. Les « réseaux sociaux », publics ou privés, transcendent toutes les limites géographiques.

Ainsi, les trois composantes de l’Etat, dans son acception traditionnelle, à savoir un pouvoir, un peuple et un territoire représentent-elles parfois de pures fictions. L’Etat demeure néanmoins indispensable, car c’est autour de lui que s’organisent les relations internationales.

Les deux chapitres suivant traitent des pouvoirs régaliens les plus fondamentaux, à savoir le droit de battre monnaie et le monopole exclusif de l’usage de la force. En principe, l’Etat devrait jouir de la souveraineté, c’est-à-dire qu’il ne serait obligé que par sa propre volonté.

Cependant, une totale indépendance signifierait l’anarchie. Des contours ont donc été marqués par l’établissement d’organisations intergouvernementales, dont les règles ont été explicitement acceptées. Au plan économique, les Etats sont pris dans un carcan de traités commerciaux et financiers qui limitent leurs marges de manœuvre.

Ceux que l’on prétend « en voie de développement » ne bénéficient pas tant de coopération, que d’assistance extérieure, qui dicte leur conduite. Par ailleurs, le monopole étatique du recours à la force a perdu de sa substance avec l’interdiction de la guerre ou profit de la sécurité collective. La prévention des conflits, le maintien de la paix et la reconstruction après d’éventuelles hostilités appartient désormais à la communauté internationale, dans son ensemble.

A ce contexte nouveau, il convient d’ajouter le basculement progressif des forces. Un chapitre y est consacré. L’Occident qui a secrété le système interétatique demeure puissant, mais perd de sa centralité. Il doit bien sûr conserver ses valeurs, mais faire aussi preuve de réalisme et de tolérance.

Dans la situation actuelle, le système multilatéral n’est plus en mesure de donner réponses aux grandes questions que sont la dignité de l’homme, la stabilité de tous les Etats et la préservation écologique. Il n’est pas équipé pour faire face à deux phénomènes qui vont en croissant : le terrorisme et les migrations de masse.

Il est urgent de considérer une adaptation drastique de l’agencement des rapports internationaux. Il faut porter au crédit de l’ONU qu’elle ait su, bon an mal an, traverser les tempêtes. Toutefois, à l’évidence, la Charte est devenue anachronique. Elle doit être remplacée par des instruments juridiques et institutionnels correspondant mieux aux exigences de notre temps.

Les « principaux organes » de l’institution sont exposés, dans un avant-dernier chapitre, et leur inadéquation est décrite en termes simples, accessibles aux lecteurs non spécialisés. En épilogue, des propositions sont faites pour y remédier. Elles sont consciemment utopiques, mais devrait donner du grain à moudre à ceux qui demeurent soucieux de l’évolution de la situation internationale !

Une si belle illusion, Réécrire la Charte des Nations Unies, Marcel A. Boisard, Paris, Editions du Panthéon, 2018