Depuis le début de l’opération « Bordure protectrice » les défenseurs de la cause palestinienne se mobilisent. Les associations et mouvements pro-palestiniens étant plus ou moins en sommeil depuis l’opération « Plomb durci » de fin 2008-début 2009, l’ampleur et l’apparente spontanéité de la mobilisation peut étonner. Elle suscite d’ailleurs un intérêt particulier dans l’hexagone. Cette mobilisation est d’autant plus étonnante qu’elle amène dans la rue des individus qui d’ordinaire restent en marge de la participation politique et du militantisme.

Des décennies de militantisme

Le soutien à la cause palestinienne s’est structuré en France à partir des années 1960 autour de plusieurs grandes tendances : les réseaux chrétiens, ce que l’on appelle vulgairement « l’extrême-gauche », une partie des gaullistes et les réseaux arabes constitués par les citoyens et immigrés originaires des anciennes colonies et protectorats français[1]. Suivant les divisions du mouvement indépendantiste palestinien entre partisans de la lutte armée et partisans de la négociation, mais aussi entre laïques et islamistes, le mouvement pro-palestinien français est très hétérogène. Signe en est la manifestation du samedi 26 juillet interdite par la Préfecture de police de Paris, interdiction confirmée par le Conseil d’État.

Le collectif pro-palestinien à l’origine de la manifestation n’est pas celui qui organise traditionnellement ce type de manifestations (le « Collectif national pour une paix juste et durable entre israéliens et palestiniens » composé de syndicats, notamment la CGT, du Parti Communiste Français, de la Ligue des Droits de l’Homme, etc. –raccourci en « Collectif national »–), mais plutôt un nouveau collectif composé d’un noyau réduit de militants, incomparable avec la force du Collectif national, issus d’organisations récentes, minoritaires et hétéroclites : Génération Palestine qui se veut réunir les jeunes et jeunes adultes de la mouvance pro-palestinienne, le Parti des Indigènes de la République (PIR), l’Union Juive Française pour la Paix (UJFP), le Mouvement des Jeunes Palestiniens (PYM France), l’Union Générale des Étudiants Palestiniens (GUPS) et le Nouveau Parti Anticapitaliste (NPA). L’objectif affiché par ce nouveau collectif informel et réuni dans la précipitation est selon les propos d’Omar AL-SOUMI, repris par Le Monde, de : « s’ouvrir aux quartiers populaires vers cette nouvelle France issue de l’immigration pour ne plus être dépossédés de notre combat »[2].

Oppositions politiques et luttes pour la représentativité du mouvement propalestinien

Ce collectif informel s’oppose au Collectif national le considérant comme non-représentatif du combat pro-palestinien. Cette « non-représentativité » pose question. Pour Cyprien AVENEL les citoyens issus des quartiers populaires sont en marge des formes de militantisme traditionnel dans les champs politiques et syndicaux, ils se caractérisent toutefois par une forte appétence pour le monde associatif[3].

La non-représentativité du Collectif national est dépeinte par ce même Omar AL-SOUMI au travers de l’image d’« un retraitéde la fonction publique aux cheveux blancs »[4]. Devrait-elle se fonder sur un critère générationnel, d’origine sociale et géographique ? C’est tout à l’honneur du Collectif national d’être composé d’organisations reconnaissant la lutte palestinienne comme universelle et le conflit israélo-palestinien comme un conflit ayant une base politique et non ethnico-religieuse.

Exploitant la défiance des jeunes des quartiers populaires vis-à-vis des formes de participation politique traditionnelles, et par extension des organisations et partis politiques participant au jeu démocratique et au fonctionnement institutionnel, stimulant cette défiance et mobilisant au travers des réseaux sociaux, le collectif informel s’oppose également au Collectif national sur une question de ligne politique que l’on peut simplifier à la question du soutien du Hamas. Le Collectif national bien qu’il soutienne la lutte du peuple palestinien s’oppose catégoriquement au mouvement terroriste Hamas, le collectif informel a une position bien plus tendancieuse sur le sujet et particulièrement les « Indigènes de la République » qui s’illustrent par un soutient inconditionnel au mouvement terroriste en se parant des atours de « la lutte anticoloniale ».

La génération qui a commencé à soutenir la Palestine au début des années 1960 laisse peu à peu place à une nouvelle génération de militants. L’élément le plus inquiétant dans ce renouvellement de la base des militants pro-palestiniens est la radicalisation de cette base hors Collectif national et organisations de gauche semblables au Mouvement des Jeunes Socialistes, aux Jeunesses Communistes, etc. Une bonne partie des manifestants ne sont pas structurés politiquement, puisque en dehors du jeu.

Une nouvelle génération d’engagés pas ou peu politisés

L’absence d’outils d’analyse du monde et d’auto-analyse découlant de leur abandon par les organisations progressistes et de transformation sociale fait que ces individus ne se mobilisent pas sur une base politique, auquel cas ils auraient probablement participé de manière massive aux conflits sociaux qui se sont déroulés sous la présidence de Nicolas Sarkozy et depuis le début du quinquennat de François Hollande. On peut en outre observer en marge des manifestations lilloises que leur mobilisation se fait sur la base d’un affect : le choc des images diffusées par les médias télévisés et sur internet (y compris sur la base de la désinformation distillée en ligne par la mouvance islamiste et néo-fasciste française) et sur un élément qu’elles considèrent avoir en commun avec les palestiniens, c’est-à-dire une appartenance ethnique et la religion islamique.

Deux fois interdites dans la capitale par la Préfecture de police de Paris, souvent incontrôlées par les organisations pro-palestiniennes traditionnelles, les manifestations montrent un changement visible dans les défilés pro-palestiniens avec la présence de jeunes « d’origines maghrébines » brandissant des drapeaux de pays du Maghreb. Il n’est plus rare de voir lors de ces manifestations les étendards d’organisations islamistes comme le Hamas ou les Frères musulmans, des quêtes au profit de telle ou telle organisation islamiste radicale, des pancartes reprenant l’iconographie antisémite et d’entendre des slogans et des mots d’ordres associant Israël et nazisme ou encore « Juif, la France n’est pas à toi ! » provenant de micro-groupes au sein des cortèges et suscitant des tensions avec les organisations pro-palestiniennes laïques traditionnelles. Cela devrait poser d’ailleurs une vraie question de fond au « Collectif national pour une paix juste et durable entre israéliens et palestiniens » : laisser la rue aux extrémistes religieux ou occuper le terrain et encadrer de manière stricte les cortèges au risque de se priver d’un certain nombre de manifestants ?

Ces mobilisations publiques, aujourd’hui bihebdomadaires dans l’essentiel des grandes villes françaises, sont l’occasion pour des fanatiques d’instiller dans les esprits une naturalisation du conflit israélo-palestinien comme étant un conflit religieux et ethnique et pour des individus fanatisés d’hurler leur haine en associant « sionisme » et « juif ». La manifestation du 19 juillet dernier initiée par le collectif informel pro-palestinien et les scènes d’émeute l’ayant suivie apparaissent particulièrement inquiétantes quant au lent glissement vers l’obscurantisme des quartiers populaires.

Toutefois, et c’est important de le réaffirmer, c’est aussi pour des citoyens de bonne foi une occasion saisie afin de crier leur désespoir de ne pas avoir vu leurs conditions d’existence s’être améliorées avec l’arrivée de la gauche au pouvoir en 2012 tout en participant à une cause morale considérée comme juste. On pourrait même en étant optimiste y voir une forme « d’effort » de socialisation au politique. D’où l’erreur fondamentale de Manuel VALLS et des responsables de la communauté juive dans leurs déclarations lorsqu’ils réduisent l’ensemble des manifestations à des démonstrations d’antisémitisme.

Au delà des fausses naturalités : l’abandon des quartiers par le politique

Certes il y a des slogans antisémites, une incompréhension profonde des termes utilisés dans les comparaisons type « Israël = fascisme » et de ce que signifie le terme « d’antisionisme » (qui n’est rien d’autre que le refus de l’existence d’un État pour le peuple Juif et une adaptation de l’antisémitisme aux cadres du débat démocratique). Ce sont des faits indéniables démontrés par nombre de photographies et de vidéos prises lors des différentes manifestations, qu’elles soient interdites ou non, dans toute la France. Pour autant il faut aller au-delà des fausses évidences : c’est bien la situation des quartiers qui conditionne le comportement social et politique des individus qui en sont issus et entre autre de la nouvelle génération. Toujours plus ghettoïsée, abandonnée par le politique, une partie de la jeunesse des quartiers trouve dans la redécouverte de « l’islam des pères » dont parle Gilles KEPEL dans « Les banlieues de l’islam »[5] un vecteur d’affirmation identitaire qu’elle réinvesti actuellement dans la mobilisation pro-palestinienne. Ce sont les expériences sociales que ces jeunes ont vécu dans les quartiers au contact d’un islam organisateur du lien social, suite au dépérissement ou à l’affaiblissement des organisations syndicales et politiques qui assuraient une sorte de « cocon » en organisant et en donnant un sens à l’existence, qui déterminent les modalités de leur mobilisation et leurs référentiels culturels et politiques[6].

Ceci dit, même si certains de ces individus sont engagés dans des organisations politiques, antiracistes ou syndicales, si ces organisations ne s’attellent pas à transmettre à leurs adhérents et militants des schèmes de pensée les émancipant d’une vision étriquée du monde, ils demeureront tout autant fanatisés que les individus non-engagés. L’exemple des militants socialistes et communistes se revendiquant de « l’antisionisme » est de ce point de vue particulièrement éclairant.

Le changement qui s’opère dans ces manifestations est symptomatique de la progression d’une rupture basée sur le fait religieux, à l’origine minoritaire, avec la société française et sa culture démocratique génératrice d’aspirations universalistes semblable à l’antiracisme. Ce recul est le résultat de l’affaiblissement de l’État, du reflux du politique et des solidarités organisées, reflux duquel la gauche française est en partie responsable. Peut-être serait-il temps pour la gauche de réfléchir à des réponses crédibles au désarroi des quartiers, de les réinvestir et de fédérer autour d’un nouveau discours ?

[1] HECKER Marc, « Un demi-siècle de militantisme pro-palestinien en France : évolution, bilan et perspectives », Confluences Méditerranée, 2013/3 n°86, page 197.

[2] ZEROUALA Faïza, « Derrière les manifestations interdites pour Gaza : un collectif de propalestiniens radicaux », Le Monde, 25 juillet 2014.

[3] AVENEL Cyprien, Sociologie des quartiers sensibles, 3èmeédition, Domaines et approches, Armand Colin, 2010

[4] ZEROUALA Faïza, op citat.

[5] KEPEL Gilles, Les banlieues de l’islam, Naissance d’une religion en France, Paris, Éditions du Seuil, 1987.

[6] Sur ce point, il est bénéfique de lire « La démission de l’État » in BOURDIEU Pierre, La noblesse d’État, Éditions de minuit, 1989, pages 219-228.