Liberté et unité : sans conteste deux des notions les plus présentes lors de la fête de Sukkot. Liberté, car les sukkot dont nous faisons nos demeures une semaine durant nous rappellent la sortie d’Egypte et la longue marche entreprise par nos ancêtres en direction d’une terre de promesse(s) et de lendemains qui chantent (1). Liberté également, car ces fragiles constructions nous permettent de sortir de l’esclavage du matérialisme ambiant pour retrouver le sens de l’essentiel. Unité, dont nos Sages entrevoient la réalisation idéale à travers la prescription biblique des « quatre espèces », comme nous allons le voir plus bas. Unité enfin, car au-delà du peuple juif, c’est l’ensemble de l’humanité qui est convié à Jérusalem pour « se prosterner devant le Seigneur ».

Ce n’est en effet pas un hasard si la fête de Sukkot a lieu si peu de temps après celles de Rosh haShana et de Yom Kippur. Parmi les nombreuses demandes que nous adressons au Créateur lors de ces deux dernières fêtes, il en existe une particulièrement marquante: « … que tous [toutes les nations] forment un seul groupe, afin d’accomplir Ta volonté d’un cœur entier ». Or la réalisation de cette demande, répétée lors de chacune des prières centrales (‘amida) de ces jours, n’est pas la responsabilité unique de Dieu ; c’est au contraire à nous qu’il est demandé d’agir en vue de cette union de l’humanité. Et s’il est vrai que cette tâche nous incombe toute l’année, la fête de Sukkot a ceci de particulier qu’elle nous met en contact avec la manière idéale de réaliser cette union, à l’échelle du peuple juif tout d’abord, puis à celle du genre humain dans son ensemble.

E pluribus unum

Commentant la prescription des « quatre espèces » – « Vous prendrez, le premier jour, du fruit de l’arbre hadar, des branches de palmier, des rameaux de l’arbre ‘avoth et des saules de rivière… » (2) – nos Sages enseignent que chacune de ces espèces correspond à un type de Juif. Notant en effet que, sur les quatre, l’une est dotée d’un bon goût et d’une odeur agréable, l’une d’un bon goût seulement, l’une d’une odeur agréable seulement et que la quatrième ne possède ni l’un ni l’autre, ils en ont fait le symbole de « quatre espèces » de Juifs : celui qui étudie et met son savoir en pratique, celui qui étudie sans pratiquer, celui qui pratique mais n’étudie pas et celui qui ne fait ni l’un ni l’autre. Or, la prescription biblique consistant précisément à réunir les quatre espèces, sans pour autant que les caractéristiques de chacune ne s’en trouvent modifiées, on mesure ce que l’analogie faite par nos Sages a d’audacieux : réaliser l’unité ne se fait pas en transformant les gens pour que tous deviennent semblables, mais bien en réunissant des êtres différents et en leur permettant, au sein de cette unité, de maintenir leur différence.

C’est également ce qu’explique, en substance, le rav Dov Lipman, membre de la Knesset (parlement israélien) de 2013 à 2015 sous la bannière du parti Yesh ‘Atid: « L’unité ne signifie pas que nous devions être d’accord sur tout. Nous sommes différents, à l’image des différentes Tribus [bibliques] possédant chacune son drapeau. L’unité signifie que nous devons traiter chacun avec respect, en dépit de nos différences, et que nous devons être capables de mettre ces différences de côté afin de travailler ensemble. Dans le désert, ceci était concrétisé par les rituels ayant lieu dans le Tabernacle, qui se trouvait au milieu du camp, rassemblant ainsi toutes les Tribus » (3). Remarquons au passage que la manière dont les Tribus étaient organisées dans le désert et, plus tard, en Terre d’Israël, n’est pas sans évoquer la structure d’un Etat fédéraliste tel que la Suisse ou les Etats-Unis… e pluribus unum !

Sukkot, première Fête de l’Huma ?

Cependant, comme dit plus haut, l’unité que nous visons à Sukkot n’est pas uniquement celle du peuple juif, mais plus largement celle de l’humanité entière. Au chapitre XXIX du livre des Nombres (versets 12 à 38), nous trouvons la liste des sacrifices qui étaient offerts, à l’époque du Temple, à l’occasion de la fête de Sukkot. Une liste impressionnante, bien plus que pour n’importe quelle autre fête ; et pour cause : en plus des sacrifices habituels, un total de 70 taureaux étaient offerts « en holocauste », un chiffre que nos Sages relient aux 70 Nations énumérées au chapitre X de la Genèse et qui représentent l’ensemble de l’humanité. Et si, à l’époque du Temple, les Nations n’étaient incluses que symboliquement dans le rituel de Sukkot, le prophète Zacharie nous indique qu’à la fin des temps, elles y prendront une part active, en un pèlerinage commun avec Israël (4).

A dire vrai, fin des temps ou non, ce pèlerinage commun est déjà une réalité. Depuis 2003, la Marche annuelle de Jérusalem est l’occasion d’un véritable défilé des Nations qui n’est pas sans rappeler les cérémonies d’ouverture des Jeux Olympiques. Les participants, qu’ils soient juifs ou non, paradent en costume traditionnel, arborant les couleurs de leur pays ou région. Si cette Marche n’avait à l’origine rien à voir avec la fête de Sukkot – créée en 1955, il s’agissait d’une marche militaire de quatre jours se déroulant au mois d’avril – force est de constater que la tournure prise par cette manifestation depuis une quinzaine d’années a des accents messianiques. Et contrairement à l’autre, cette « Fête de l’Huma »-ci semble avoir totalement intégré la leçon de Sukkot quant à la manière de réaliser l’unité authentique: ne pas chercher à égaliser et uniformiser les hommes, mais tendre à faire de chacun d’entre eux des frères tout en reconnaissant leur caractère unique.

« Etre un peuple libre sur notre terre »

Cher lecteur, autant te prévenir : c’est ici que prend fin l’exposé religieux (dvar Torah) au sens strict, et que débute la déclaration politique. Comme nous l’avons vu plus haut, la signification de Sukkot est fortement liée à la sortie d’Egypte : historiquement, cette fête se situe entre celle de Pessa’h, qui commémore la fin de l’esclavage physique, et celle de Shavu’ot, qui marque l’arrivée des Hébreux à maturité religieuse et donc la fin de l’esclavage spirituel. Si à Pessa’h, nous célébrons une libération surnaturelle, à Sukkot c’est la longue et difficile marche vers l’indépendance que nous entreprenons.

Comment, dans ce contexte, ne pas être ému par les nombreux mouvements indépendantistes qui s’expriment de par le monde et, surtout, par la répression souvent brutale dont ils sont victimes ? Qu’il s’agisse de citoyens britanniques conspués par une certaine intelligentsia parce qu’ils ont choisi de mener leur barque seuls, de civils catalans violemment chargés par la Guardia Civil parce qu’ils désiraient exercer leur droit de vote, de Kurdes menacés par le gouvernement turc pour la même raison, de Québécois désireux d’être désignés comme tels et non plus comme des Canadiens français, de Tibétains victimes de la plus féroce des répressions, d’Irlandais plus fidèles à leurs racines celtiques qu’à la Reine Elizabeth ou de Corses incapables de s’identifier au Continent, je l’avoue : leur combat m’émeut. Comme m’a ému celui des premiers sionistes se battant pour le droit de reconstruire un Etat pour leur peuple, et grâce auxquels j’ai aujourd’hui ce privilège de vivre dans un pays libre et indépendant. Et comme m’a ému également, puisque je suis aussi citoyen helvétique, la volonté d’indépendance qui a donné naissance au Pacte Fédéral de 1291 et à la légende de Guillaume Tell, et qui continue jusqu’à nos jours à caractériser cet îlot au milieu de l’Europe qu’est la Suisse.

Certes, les tenants et les aboutissants de chaque situation ne sont jamais simples ; et il est vrai qu’un « oui », même massif, à un référendum d’auto-détermination peut parfois poser plus de problèmes qu’il n’en règle. Et il est vrai, encore, qu’un nombre non-négligeable de mouvements indépendantistes ont choisi la voie de la lutte armée, y compris contre des civils, ce que je ne saurais soutenir. Il n’en reste pas moins que je tiens la volonté d’un peuple de prendre son destin en main et de se libérer d’une tutelle étrangère, ou en tout cas ressentie comme telle, pour l’une des choses les plus nobles au monde. Et j’en suis convaincu : ce n’est pas en faisant taire les particularismes que l’on réalisera l’unité, nationale ou mondiale, mais bien en créant un espace dans lequel ces particularismes auront tout loisir de s’exprimer. La volonté d’indépendance n’est pas un frein à l’unité ; au contraire, elle ouvre la voie à l’unité authentique. C’est en tout cas la leçon que je tire de Sukkot

NB: A ceux qui ne manqueront pas de me demander quelle place tient, dans mon texte, le projet d’indépendance palestinien, je répondrai en citant le magnifique Plaidoyer pour ma terre d’Herbert Pagani: « Je suis un Palestinien d’il y a deux mille ans ». Le jour où l’on me présentera un projet d’indépendance palestinien qui a) ne remette pas en cause mon propre projet d’indépendance ni sa légitimité, b) ne soit pas fondé sur une falsification des faits ni de la réalité historique, c) reconnaisse la responsabilité des dirigeants arabes et palestiniens dans le fiasco qui dure jusqu’à aujourd’hui et d) abandonne la voie de la violence et me garantisse une véritable paix plutôt qu’un marché de dupes, je serai ravi de soutenir ce projet. Et qui sait ? Peut-être pourrons-nous voir alors les drapeaux palestinien et israélien côte à côte lors de la fête de Sukkot… après tout, ce n’est pas plus improbable que de voir « le loup et l’agneau paîtr[e] côte à côte » (5) !

Que tu sois juif ou non, je te souhaite, cher lecteur, ‘hag sukkot samea’h, une excellente fête de Sukkot !

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(1) « Vous demeurerez dans des tentes [sukkot] durant sept jours ; tout indigène en Israël demeurera sous la tente, afin que vos générations sachent que j’ai donné des tentes pour demeure aux enfants d’Israël, quand je les ai fait sortir du pays d’Egypte, moi l’Eternel, votre Dieu! » (Lévitique XXIII, 42-43); si les Sages sont en désaccord sur le fait de savoir ce que représentent exactement ces sukkot – Rabbi ‘Akiva soutenant que les Hébreux ont effectivement vécu dans des tentes ou des cabanes après être sorti d’Egypte, alors que pour Rabbi Eli’ezer il s’agit d’une métaphore désignant les « nuées de gloire » divines – il ne fait aucun doute que l’expérience consistant à vivre une semaine dans la sukka est bel et bien une manière de revivre l’Exode.

(2) Lévitique XXIII, 40; « le fruit de l’arbre hadar (beau) » désigne le cédrat (etrog), tandis que « les rameaux de l’arbre ‘avoth (aux feuilles tressées, selon le commentaire de Raschi) » désignent le myrte.

(3) To unify a nation – My vision for the future of Israel, p. 95 (traduit par mes soins)

(4) Zacharie XIV, 16-19

(5) Isaïe LXV, 25