J’aurais préféré consacrer cette chronique à la menace jihadiste du « calife de la terreur », menace sur laquelle j’ai été un des premiers à tirer la sonnette d’alarme, et ce dans ces mêmes colonnes. Mais j’ai été interpellé, sans égard particulier, au sein de cette communauté de bloggeurs, ce qui m’amène à soulever quelques questions de fond.

Je séjourne régulièrement en Israël depuis 1980 et j’y entretiens un réseau nourri de relations amicales et professionnelles. C’est d’ailleurs pourquoi j’ai répondu positivement à l’invitation du Times of Israel d’héberger ce blog, de même que je m’efforce d’intervenir autant que possible dans la presse et les institutions israéliennes.

Mon fils Diego, âgé de 18 ans, vient d’effectuer un séjour d’un mois et demi entre Israël et la Palestine. Il en a ramené un témoignage qui a déjà été lu, sur Rue 89, par quelque 60.000 personnes. L’humanité et la sensibilité de ce texte ont frappé de nombreux lecteurs. Diego y parle entre autres de l’humiliation des Palestiniens et de la peur des Israéliens. Il y raconte aussi comment, le soir du 24 juillet, un militaire israélien lui a tiré une balle en caoutchouc en pleine tête.

Cette nuit-là, dans ce quartier palestinien de Jérusalem-Est, territoire occupé par Israël depuis 1967, Diego était venu en paix alors qu’était venu en guerre l’homme qui l’a mis en joue. J’ai donc écrit une lettre ouverte à cet homme qui aurait pu tuer mon fils. Diego, lui, est toujours aussi positif et c’est sa plus grande victoire contre l’injustifiable agression dont il a été la cible.

Durant le Grand Siècle, on les appelait les « fâcheux », aujourd’hui on use de termes moins châtiés. Ces importuns s’invitent dans les querelles des autres, espérant se grandir à l’ombre de causes qui les dépassent. Un de ces « fâcheux » s’est auto-proclamé « porte-parole » de l’agresseur de Diego. Intrigué par cette démarche baroque, mais toujours curieux d’apprendre, j’ai lu ce texte.

Je l’ai lu une fois, deux fois, dix fois. Ce n’était point pour y recenser toutes les fautes de français, un professeur des universités a bien droit à quelques vacances, même en cet été chargé de tristesse. Non, je cherchais quelque chose que je ne trouvais pas, quelque chose dont je ne pouvais me résoudre à accepter l’absence. Et pourtant, c’était ainsi.

Rien, pas une phrase, pas même un mot sur la douleur de Diego, pas un mot sur la souffrance d’un homme de 18 ans plongé dans une telle violence, pas un mot sur sa blessure cousue à vif à même le sol, tandis que les tirs israéliens se poursuivaient sans trêve. Non, pas un mot de compassion, de solidarité, ni même de simple décence. Je n’osais de toutes façons espérer d’excuse de la part d’une personne qui s’identifie spontanément avec l’agresseur de mon fils.

Non, ce texte de facture médiocre se bornait à marteler le droit du plus fort, paré des couleurs du droit tout court. Avec les épithètes d’usage pour quiconque a l’outrecuidance de contester ce qui n’est qu’un rapport de forces : nous avons raison, raison, raison, et tous ceux qui ne nous donnent pas raison en tout sont des ennemis qui nous « abhorrent ». Je ne hais rien ni personne, sauf peut-être la bêtise. Mais l’historien que je suis sait où finissent par mener de tels aveuglements individuels et collectifs.

Dans quel monde vivons-nous pour que la violence du soudard soit ainsi célébrée, tandis qu’est occulté le tourment de la victime ? Quelle société espère construire son avenir sur la force brute, l’exaltation de ses peurs et la négation de la peur des autres ? Quelle dérive morale peut ainsi amener à privilégier trop souvent la loi de la tribu sur celle de l’humanité ?

Ces questions de fond, je suis reconnaissant au Times of Israel de m’offrir cette tribune pour les poser. Ensuite, que chacun agisse (et écrive) suivant sa conscience.