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Soupçonné de mamzerout, nous l’avons défendu

Derrière certaines décisions des tribunaux rabbiniques, il n’y a pas seulement un dossier.

Quelques mois seulement avant son mariage, il a découvert que les rabbins de sa communauté refusaient d’enregistrer son mariage en raison d’un sérieux doute de mamzerout lié aux circonstances de sa naissance.

Il y a la vie d’un homme. Son droit de se marier. Sa possibilité de fonder une famille. L’avenir de ses enfants. Et, surtout, la possibilité de vivre sans porter sur ses épaules une situation dont il n’est en rien responsable.

Il y a environ six mois, un jeune homme de 25 ans, issu d’une communauté juive d’Amérique du Sud, m’a contactée. Quelques mois seulement avant son mariage, il a découvert que les rabbins de sa communauté refusaient d’enregistrer son mariage en raison d’un sérieux doute de mamzerout lié aux circonstances de sa naissance.

Sa mère était alors séparée de son mari, mais n’avait pas encore reçu son guet, l’acte de divorce religieux juif. Tant que le guet n’a pas été donné, une femme mariée reste, selon la Halakha, eshet ish et une naissance intervenue pendant cette période peut soulever une question de mamzerout.

Il est important de le dire : ce phénomène est beaucoup moins marginal qu’on ne pourrait le penser.

Un phénomène beaucoup plus répandu qu’on ne l’imagine

Je reçois de nombreuses demandes de familles et de rabbins qui sollicitent mon aide dans des dossiers de suspicion de mamzerout. Il est important de le dire : ce phénomène est beaucoup moins marginal qu’on ne pourrait le penser.

Dans certaines communautés juives, notamment dans plusieurs pays d’Amérique du Sud et dans d’autres régions du monde, ce type de situation est plus fréquent, notamment en raison de réalités familiales et communautaires complexes.

Les dossiers de mamzerout comptent parmi les plus complexes que je connaisse, tant sur le plan halakhique que sur le plan humain.

Mais précisément parce que ces dossiers sont d’une extrême sensibilité, je n’accepte pas automatiquement toutes les affaires qui me sont confiées. Les dossiers de mamzerout comptent parmi les plus complexes que je connaisse, tant sur le plan halakhique que sur le plan humain. La responsabilité est immense. Une erreur peut avoir des conséquences sur la vie entière d’une personne, et potentiellement sur les générations qui suivront.

C’est pourquoi chaque demande fait d’abord l’objet d’une évaluation préliminaire approfondie. Je ne prends un dossier que lorsque j’identifie une possibilité réelle de trouver une issue halakhique.

Et même dans ce cas, je ne promets jamais de résultat. Dans un dossier de mamzerout, personne ne peut garantir l’issue. Ce que l’on peut garantir, en revanche, c’est de mener le travail de recherche, d’analyse et de vérification avec le plus grand sérieux.

En tant que professionnelle du droit de la famille, je sais à quel point il est important de conserver une certaine distance émotionnelle. Mais dans ce type de dossier, il est difficile de rester indifférent.

Plus j’entrais dans les détails de cette affaire, plus je découvrais des questions essentielles qui n’avaient pas été examinées jusqu’au bout. Des documents. Des circonstances. Des témoignages. J’ai alors compris qu’un jeune homme risquait de rester sous le poids d’un doute de mamzerout, non pas nécessairement parce que tel était son véritable statut halakhique, mais parce que l’ensemble des éléments n’avait peut-être pas encore été suffisamment éclairci.

Après de nombreuses hésitations, j’ai décidé de me lancer dans ce combat.

Et je peux le dire sincèrement : ce dossier ne m’a pas laissée tranquille pendant près de six mois.

Puis nous sommes arrivés devant un tribunal rabbinique en Israël

J’ai finalement soumis le dossier à un tribunal rabbinique en Israël. Là, les dayanim comprennent l’ampleur de la responsabilité qui leur incombe. Dans ce type de dossier, l’approche ne peut pas être : « Nous avons trouvé un doute, l’affaire est terminée. »

C’est précisément l’inverse.

Lorsqu’une question halakhique peut déterminer l’avenir d’une personne, il faut examiner s’il existe, au sein même de la Halakha, une autre possibilité.

Il ne s’agit pas de contourner la Halakha. Il ne s’agit pas de l’ignorer. Il s’agit d’aller au cœur de la Halakha et d’examiner toutes les possibilités qu’elle permet elle-même.

C’est, à mes yeux, l’une des grandes forces de l’enseignement et des décisions de Maran Rav Ovadia Yossef, zatsal : cette volonté profonde de ne pas renoncer à un Juif et cette détermination à travailler, rechercher et approfondir afin de trouver une solution halakhique véritable et conforme.

Même lorsque nous avons apporté un témoignage déterminant, les dayanim ont continué à chercher. 

À un certain moment, nous avons réussi à obtenir un témoignage particulièrement important, qui semblait pouvoir constituer la pièce maîtresse permettant de faire avancer le dossier.

Même après avoir apporté ce témoignage central, les dayanim ont poursuivi leurs vérifications. Nous avons ensuite découvert un autre témoignage supplémentaire et significatif qui a contribué à permettre la décision halakhique et à lever le doute.

Je tiens à remercier tous ceux qui ont œuvré dans l’ombre : les dayanim, les rabbins, les membres des communautés, les femmes et les hommes qui ont consacré leur temps à vérifier chaque détail et à reconstituer le puzzle de vies bouleversées afin que ce jeune homme puisse poursuivre sa vie

Car derrière ce mot terrible de mamzer, il peut y avoir un jeune homme de 25 ans. Un jeune homme qui n’a pas choisi les circonstances de sa naissance, qui n’a joué aucun rôle dans ce qui s’est passé avant sa naissance.

Un homme dont le souhait est finalement d’une simplicité absolue : Se marier et fonder un foyer en Israël.

Dans ce dossier, après près de six mois de travail acharné, j’ai aussi enfin pu « respirer. « Et surtout, savoir qu’un jeune homme qui était venu me voir, bouleversé devant la découverte d’un passé inconnu puisse aujourd’hui se marier et fonder sa famille. C’est pour ces moments-là que, malgré le poids et la complexité de ces dossiers, je continue à les traiter.

  Parce qu’il ne s’agit jamais seulement d’un dossier.  Il s’agit d’une vie.

à propos de l'auteur
Katy Bisraor Ayache est journaliste et toénet rabbanit, avocate devant les Tribunaux rabbiniques d'Israël et spécialisée dans le Droit de la Famille. Cette profession d'avocate devant les tribunaux rabbiniques a longtemps été interdite aux femmes et l'ouverture d'un cursus par le Rabbinat représente un des grands acquis dans la lutte pour le statut de la femme au sein du judaïsme. Katy Bisraor est l'auteur du Blog, endirectdejerusalem.com, qui couvre l'actualité de la société israélienne, avec au début de l'année 2019 , plus de 10.000 abonnés. Katy a publié en mars 2013 aux éditions Inpress, " Israël, Chroniques intimes d'un pays, une journaliste raconte '' un livre à succès auprès de la communauté juive francophone. Et en 2016 le livre " Le Mariage, tout sur le mariage juif " aux éditions Pardess Créations. Elle a travaillé sur plusieurs études concernant le nouveau statut des femmes dans le judaïsme, les femmes ultra-orthodoxes ainsi que sur les femmes bédouines. Katy a été pendant plus de trente ans, de 1981 à 2018 la correspondante de Radio J en Israël et a couvert au quotidien l'actualité d'Israël pour la radio. Aujourd'hui, Katy représente devant les Tribunaux rabbiniques israéliens, des femmes (et des hommes ) dans leur procédure de divorce et dans leur combat pour obtenir leur guet.
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