Cette réflexion à l’occasion de la fête juive de Souccoth vaut pour nos frères non juifs également. Et, parce qu’elle s’occupe d’eux inlassablement au péril de son confort et de sa tranquillité, je la dédie à ma jeune amie Aubépine Dahan qui, depuis des mois, se dévoue au sort des migrants, sans-papiers, exilés et autres réfugiés (peu importe le nom). Elle le fait avec une courageuse petite équipe qui requiert notre attention et notre aide. [Rendez-vous sur le site du CPSE – Collectif Parisien de Secours aux Exilé(e)s – qui fournit tous les contacts pour apporter son aide.]

À peine sortis des solennités du Nouvel-An et du Jour des expiations (Rosh Hashana et Yom Kippour), nous abordons la fête de Souccoth (les cabanes) qui, durant huit jours, va nous rappeler qu’après l’examen de conscience et la recherche de pardon de ces dix yamim noraïm – « journées redoutables » – que nous venons de vivre, nous devons expérimenter l’inconfort et la précarité de demeures éphémères, de cabanes, avant de pouvoir retourner vers nos vies habituelles.

On raconte l’histoire de cet homme misérable devenu roi à la suite de circonstances exceptionnelles et qui s’était fait construire au fond de son magnifique parc une petite cahute dans laquelle il se retirait seul pendant quelques jours par an. A ses conseillers l’interrogeant sur cet étrange comportement de leur souverain, il répondit : c’est pour ne jamais oublier ma condition première et ne pas m’enorgueillir à l’excès dans l’exercice de ma fonction suprême. Telle est une des raisons de l’humble souccah – cabane – que nous construisons chaque année à côté de nos habitations en dur. Elle vient nous rappeler que nous fumes esclaves en Egypte puis errants au milieu du désert pendant quarante années, assaillis de nombreux ennemis, et dépendant de la seule merci de Dieu.

De nos jours où l’écologie triomphante nous invite à construire des demeures plus frugales en énergies, à limiter nos rejets et déchets de toutes sortes, nous pourrions être tentés de penser que l’expérience de la souccah est superflue, du moins sous cet angle de prise de conscience d’une nécessaire humilité par rapport à nos ambitieuses réalisations.

Or, voilà que la précarité s’invite dans notre quotidien, non plus symboliquement, à travers le rituel de la fragile cabane de notre tradition, mais bien réellement par l’afflux de réfugiés en provenance de pays en guerre, particulièrement la Syrie. Imaginez-vous qu’ils fêtent Souccoth en permanence ! Mais oui, sans avoir jamais entendu parler de cette fête ni probablement rencontré des Juifs, voilà qu’ils déploient un peu partout en France, notamment dans la capitale, des habitations précaires bleues, vertes, oranges, rouges, des couvertures également multicolores, non pas pour sacrifier à un rituel religieux, mais tout simplement pour vivre dans un milieu plutôt hostile, en attendant les grands froids qui s’annoncent.

Quel accueil est réservé à ces hommes, femmes et enfants qui ont bravé le danger d’une longue traversée de la Méditerranée dans des embarcations surchargées et entraînant souvent dans leur naufrage des centaines, des milliers de morts ? Disons-le franchement, il s’agit d’un accueil plus que mesuré, frileux, révélant un égoïsme abyssal.

Les campements de fortune sont évacués sans ménagement par la police aux ordres des autorités gouvernementales. On dirige sans concertation ces malheureux vers d’hypothétiques centres d’hébergement pour les retrouver bien souvent quelques jours plus tard à nouveau dans la rue. En catastrophe, des groupes se sont formés pour leur apporter de la nourriture, des vêtements, des abris temporaires, des soins, mais bien sûr, c’est insuffisant.

Les municipalités se hâtent de ne rien faire ou de temporiser, à l’exception de quelques-unes – exemplaires – qui font tout ce qu’elles peuvent pour accueillir, héberger décemment, nourrir, vêtir, instruire des dizaines de réfugiés. Mais ces cas sont rares. Sans aller jusqu’aux extrémités de l’ignoble affichage du maire FN de Béziers, on ne compte plus les protestations des riverains qui voient avec appréhension la venue d’étrangers, jugés dangereux, à proximité d’écoles ou de résidences. Certes, on plaint ces populations déplacées auxquelles on ajoute le qualificatif de « migrantes » pour ne pas risquer d’avoir l’air de les inviter à s’installer définitivement. On les plaint mais on ne souhaite pas les accueillir, voire les intégrer.

Si ces réfugiés étaient (comme certains le prétendent pour se dédouaner) des réfugiés économiques venus chercher une meilleure situation en France que dans leurs pays d’origine, on pourrait arguer d’un certain opportunisme, et on comprendrait les réticences émises çà et là.

Mais en fait, ces malheureux (qui avaient parfois d’excellentes situations chez eux) sont venus chez nous pour fuir des bombardements, des guerres civiles, des massacres, des destructions de quartiers entiers. A ceux-là ne devons-nous pas assistance, solidarité, fraternité ? La France n’a-t-elle pas toujours été à la pointe des droits de l’homme ? N’a-t-elle pas toujours été une terre d’accueil et un creuset de nationalités ? N’est-ce pas ce qui a contribué à la richesse de sa culture et au rayonnement de ses traditions d’hospitalité et d’intégration ?

Ceux qui nous parlent des Gaulois oublient, pour la plupart, que leurs ancêtres ne l’étaient pas, y compris celui qui a lancé ce jugement lapidaire (désolé pour la citation imprécise) : ceux qui immigrent en France ont désormais pour ancêtres les Gaulois. Aujourd’hui trop de nos concitoyens d’origine étrangère, bien intégrés dans la société française, croient pouvoir s’exonérer d’une mémoire d’exil encore fraîche, et s’en prendre à leurs successeurs moins chanceux.

J’ai eu honte récemment d’un post sur Facebook émanant d’un Juif d’origine étrangère installé en France de fraîche date et se permettant un propos profondément xénophobe, stigmatisant des personnes qui nourrissent des réfugiés en bas de chez eux, ce qui, selon lui,  les encourage à rester en France ! Cela m’a rappelé la campagne contre le nourrissage des pigeons lors de la grippe aviaire il y a quelques années… Heureusement pour lui, lors de sa recherche d’asile en France, qu’il n’ait pas eu affaire à des personnes aussi peu accueillantes que lui.

De façon générale, les Juifs, moins que quiconque, devraient faire montre de xénophobie, eux qui peuvent lire dans la Torah : « Vous aimerez l’étranger, car vous avez été étrangers en terre d’Egypte » (Deutéronome 10:19). Cette expérience d’étrangers, des milliers et des milliers de réfugiés la vivent au quotidien en France de même que dans d’autres pays d’Europe. Il importe beaucoup pour leur moral et pour notre morale qu’ils ne ressentent pas trop cruellement leur déracinement humain, culturel, social, linguistique.

Souccoth, nous dit notre tradition à travers le prophète Zacharie, est la fête de l’universel tant les symboles de la souccah et du loulav nous y invitent durant les huit jours qui viennent et que nous vivrons du 16 au 24 octobre prochains. Faisons ensemble que nos frères humains dans la détresse et le dénuement trouvent un peu de chaleur dans nos foyers et dans nos communautés.

Shabbath shalom, Hag Souccoth saméah  à tous et à chacun !

Daniel Farhi.