« Le courage, c’est de comprendre la réalité et de poursuivre l’idéal ». Je cite ici Francois Zimeray qui citait lui-même Jaurès, il y a quelques années. Cette phrase est très importante à mes yeux.

Ne pas perdre la réalité des choses – ou les réalités, mais néanmoins savoir où l’on veut faire avancer les choses.

Je veux faire avancer les choses POUR, et non pas CONTRE.

J’ai de ma famille une ouverture vigilante. Une conscience des massacres, de la rouelle imposée en Tunisie, des humiliations quotidiennes dont a été victime mon grand-père au Maroc parce que juif… vivre comme dhimmi, il y a plus sympathique. Au moins ce système de « protection » moyennant finance et brimades aura-t-il eu l’avantage de protéger la vie de la plupart des juifs dans les pays arabes, là où l’Europe moyenâgeuse exilait ou tuait ses juifs.

Il n’empêche que la France des Droits de l’Homme et de Victor Hugo, c’est aussi ce qui a bercé mon enfance. La France qui nous a apporté une chance d’égalité, nous qui avions connu le fait de vivre en citoyen de seconde zone dès lors que la sharia était appliquée un peu trop parfaitement…

Les peurs ancestrales, je les connais, j’ai grandi avec.

Le racisme courant aussi, de « la maladie du juif » qui a fait partir une gamine franco-algérienne de mon âge quand on avait 7 ans, parce qu’elle ne voulait pas attraper cette maladie (et moi je ne voulais pas la lui donner, soyons honnêtes, je ne savais même pas qu’elle existait ni qu’elle était contagieuse, mes parents ont dû avoir un peu de mal à m’expliquer J), du « t’es vraiment qu’un juif », mais non Ruth, ce n’est pas une insulte antisémite, c’est juste une expression, comme ça…  ou du « ptit juif » pour les trucs désagréables qui arrivent…

Vocabulaire courant, on n’y fait même plus attention, n’est-ce pas ?

Cependant le racisme courant en France n’est pas que pour les juifs. Le jour où j’ai dû donner mon nom de famille, alors que je cherchais un appartement, je savais que ce nom ne sonnait pas assez français et que je devrais chercher ailleurs…

Maintenant soyons honnêtes, pour un qui réagit de manière raciste, 100 vont être juste ignorants ou curieux et vont poser des questions pour apprendre qui est l’autre.

Et j’ai grandi avec un idéal de vie où l’on peut agir et interagir avec le monde, pour tâcher de l’améliorer…

Il est important d’avoir conscience de qui on est, d’où l’on vient, du monde dans lequel nous évoluons. A tous les niveaux. Ne pas se donner d’œillères, ni dans un sens, ni dans l’autre.

Entendre notre propre souffrance, mais également entendre celle de la population qui nous fait face. Entendre nos énervements et entendre ceux d’en face. Entendre nos possibilités d’évolution et celles qui se trouvent en face.

Parce que face au mal, à la souffrance que l’on reçoit, on a deux réactions possibles : soit vouloir soi-même infliger ce mal aux autres, déshumaniser l’autre, et entrer dans un cycle de vengeance. Soit vouloir mettre fin à cette spirale, comprendre les racines du problème, rencontrer l’autre et tâcher de construire avec lui.

Je sais que la majorité des israéliens veulent faire avancer les choses et être en paix avec les palestiniens. Je sais aussi que c’est la volonté de la majorité des palestiniens.

Vivre tranquilles une vie où les relations avec les voisins soient bonnes.

Quand je suis arrivée en Israël, j’ai fait plusieurs voyages à Hebron, Bethlehem, Ramallah, rencontrer des palestiniens sur place, voir quelle était leur vision des choses et leurs propositions constructives. Et il y en a. De nombreuses.

J’ai aussi fait un voyage là-bas avec des français d’origine maghrébine. Et là, ça a été beaucoup plus violent. Là où la plupart des palestiniens sont pragmatiques et recherchent la paix, les français vont dans l’idéologie, n’acceptent pas ce qu’ils ont sous les yeux, et vont chercher à dramatiser ce qui existe.

Je suis choquée de ce qui se passe en France, mais pas étonnée. Les français, juifs comme musulmans, se retirent beaucoup trop rapidement derrière leurs boucliers pour dire que c’est la faute de l’autre.

Il y a faute.

Parce que je suis juive, j’aurais tendance à dire que la faute est plus dans le camp adverse, et je vois mes amis musulmans faire la même chose dans l’autre sens. Mais en vérité, il y a faute à se concentrer sur les fautes. Il faut au contraire se concentrer sur comment arriver à sortir de cette spirale.

Et on a de la chance, il y a des gens qui veulent en sortir. Vraiment. Des deux côtés.

Et des gens qui veulent la continuer. Vraiment. Des deux côtés.

Ceux qui « savent » qu’ils ont raison et que l’autre a tort. Et qui feront tout pour le prouver. Y compris déclencher la haine, juste pour prouver qu’ils avaient raison.

A nous de choisir nos partenaires. Intelligemment. En sachant tendre la main tout en sachant que l’autre peut la mordre. Mais c’est toujours un risque. Que d’entrer dans une nouvelle relation. A nous de faire que ce soit une relation saine et constructive.

Continuer à donner son point de vue, sans haine, mais tâcher d’expliquer à l’autre comment nous percevons la situation, quelle qu’elle soit. Accepter que l’autre ait une vision différente. Tâcher de la prendre en compte, laisser cet espace de discussion. Il y a des moments où de toute façon nous sommes sourds aux arguments de la partie adverse. Et des moments où on réalise que c’est en prenant en compte ces arguments que l’on comprend mieux quels sont les besoins exacts, et de là en tirer des moyens de gestion du conflit, si ce n’est de résolution.

Je continuerai à mettre des posts sur la situation telle que je la perçois, telle que de nombreux juifs la perçoivent. Parce que c’est une réalité.

Je suis ouverte à voir les posts de mes amis musulmans sur leur compréhension de la réalité également.

A partir de ça, nous pouvons ne pas être d’accord, et c’est bien, ça va.

Mais nous pouvons nous parler pour comprendre où se trouve notre désaccord. Et voir comment on peut y remédier.

Parce que comme l’a joliment dit Anaïs Nin, « Nous ne voyons jamais les choses telles qu’elles sont, nous les voyons telles que nous sommes ».