Avec David Chemla, Secrétaire Général de JCALL Europe
et Gérard Unger, Président de JCALL France

Dans un entretien publié dans le Monde daté du 4 juillet, Mr Omar Barghouti, cofondateur du mouvement BDS a apporté des clarifications essentielles sur la véritable nature de ce mouvement.

Son refus en premier lieu de voir cet entretien publié dans le quotidien israélien Ha’aretz est à cet égard hautement significatif. Ce journal est, comme on le sait, perçu comme de gauche, opposé à la politique du gouvernement israélien et d’aucuns en Israël n’hésitent pas à l’affubler du qualificatif de « traître ».

Mais cela n’est pas encore assez pour que Mr. Barghouti accepte de s’y exprimer. Pourquoi ? Sans doute parce que ce qui importe pour lui ce n’est pas ce que les Israéliens pensent ou font, c’est ce qu’ils sont : Israélien justement ! C’est cette identité qu’il refuse et en ce sens, il les «néantise». A défaut (ou avant) de les anéantir ?

Ce refus, cette négation, se retrouvent dans les trois exigences formulées en préambule.

La fin de l’occupation, que nous sommes nombreux à souhaiter, ne remet certes pas en cause l’existence de l’État d’Israël, mais il n’en va pas de même s’agissant des deux autres.

La deuxième exigence n’est mise en avant que pour évoquer l’apartheid et jouer sur la mémoire collective liée à l’Afrique du Sud afin de pouvoir capter le capital de sympathie qu’elle véhicule. Il n’y a pas en effet en Israël de système de discrimination juridique à l’égard des citoyens d’origine palestinienne. D’après la déclaration d’indépendance, les Arabes sont des citoyens comme les autres, et nous pensons que les Noirs Sud-Africains auraient été ravis hier d’être représentés au Parlement, dans l’administration, à la Cour Suprême comme les Arabes Israéliens le sont aujourd’hui.

En revanche, la pratique n’est pas toujours, voire assez peu souvent, conforme aux principes affichés et nombreux sont en Israël ceux qui le déplorent et combattent pour qu’il soit mis fin aux discriminations à leur encontre.. A ce titre, on ne peut que se réjouir des prises de positions courageuses de Mr Reuven Rivlin, président de l’État. Quant à la situation des Palestiniens dans les territoires occupés, elle relève davantage d’une logique d’occupation (routes séparées …) que d’apartheid.

La troisième exigence -le retour des réfugiés- relève d’une autre démarche qui rejoint celle exprimée par le refus de se voir publier dans Ha’aretz. Pas besoin d’être grand clerc pour comprendre que cela signifie la destruction d’Israël, la néantisation du pays en tant qu’État juif et démocratique remplacé par un état binational – et on sait ce que cela veut dire dans le contexte moyen-oriental -.

Il y a donc une cohérence complète entre le préambule sur le refus de contact avec les médias israéliens et la question du retour des réfugiés. Faut-il rappeler que la proposition du roi Abdallah d’Arabie Saoudite en 2002, reprise par la Ligue Arabe, ne parle que d’une «solution juste au problème des réfugiés» ? Ce n’est pas la même chose que le retour des réfugiés et de leurs descendants, près de 70 ans après leur départ.

A partir de là on voit bien que la question du boycott des produits en provenance des territoires est instrumentalisée au profit d’un autre objectif, moins affirmé mais qui sert de soubassement à toute la mécanique mise en place : la disparition à terme de l’État d’Israël. Cela permet ainsi de mobiliser ceux qui en toute bonne foi, et il y en a, sont opposés à la politique israélienne de «gestion» du conflit et, notamment, à la poursuite de la colonisation.

Nous sommes quant à nous, bien entendu, opposés au boycott de tout ce qui est israélien parce qu’il est injuste et contre-productif. Tous ceux qui dénoncent le «deux poids/deux mesures» dont jouirait Israël devraient s’interroger pour savoir si d’autres États ne seraient pas plus prioritaires en matière de boycott pour sauver des milliers de vies humaines, y compris palestiniennes.

N’en déplaise à certains, il y a davantage de Palestiniens tués par leur frères arabes au Liban, en Syrie (à Yarmouk notamment…) que par les Israéliens. Vivre à Gaza n’est certes pas une sinécure mais les réfugiés palestiniens qui ont été contraints de fuir de Syrie pour la Jordanie ne connaissent guère l’opulence. Il est vrai que la misère des uns ne justifie en rien celle des autres mais n’en reconnaître qu’une amène à s’interroger sur la bonne foi de ces observateurs et pas seulement sur leur bonne vue.

Le boycott est également contre-productif car il affaiblit les forces politiques et celles de la société civile israélienne, insuffisantes mais loin d’être inexistantes pour autant, qui s’opposent à la politique du gouvernement Netanyahu et militent pour une solution à «deux peuples – deux Etats » impliquant des modifications de frontières acceptées par les parties en présence.

Le boycott véhicule une négation de l’autre et ne peut que raviver l’angoisse existentielle de l’anéantissement que les Israéliens ressentent et qui s’ancre dans un passé non imaginaire. D’aucuns s’efforcent à tout prix de minorer cette peur qu’ils jugent irrationnelle. Libre à eux, mais ce qui se passe actuellement aux frontières d’Israël ne contribue-t-il pas aux peurs israéliennes ? Est-il fantasmagorique de penser que le sort qui serait réservé aux Israéliens (aux juifs…) serait pire encore que celui des frères «musulmans» du camp «d’en face», qu’ils soient sunnites ou chiites, sans mentionner les Chrétiens, les Yazidis ou autres minorités non musulmanes ?

Nous sommes opposés à toute action collective qui, en accentuant cette peur, affaiblit les forces qui œuvrent à une solution politique, s’opposent aux implantations et militent pour une reconnaissance de la Palestine.

Contrairement à ce que laisse penser la journaliste qui mène l’entretien, fort peu d’Israéliens se joignent à l’appel au boycott d’Israël ; certains se refusent à consommer les produits des territoires mais ne soutiennent pas un appel au boycott de ces produits pour les raisons évoquées. Ils récusent les aides gouvernementales et les avantages douaniers accordés à ces produits, car les territoires occupés ne sont pas Israël ; comme eux, nous considérons que la transparence doit régner : le consommateur doit connaître la provenance des produits et ensuite exercer son libre arbitre.

Il n’en demeure pas moins que le meilleur moyen de lutter contre le boycott, voire le seul, n’est pas d’invoquer à tout bout de champ l’antisémitisme -même si ce n’est pas toujours inexact- mais d’initier une politique basée sur la reprise des négociations et l’acceptation des compromis nécessaires pour parvenir à une solution politique. La question du boycott ne se posait pas lors des accords d’Oslo…

Mr Barghouti accuse la France d’être hypocrite face à Israël. Le compliment ne peut qu’être retourné. BDS : ne l’est-il pas face à Israël lorsqu’il se dissimule derrière la lutte contre les produits des territoires alors que, lorsqu’on gratte un peu, on constate que c’est de tout autre chose dont il s’agit : la négation du droit d’Israël à son existence, résurgence d’un passé que l’on croyait révolu ? Le discours tenu nous ramène près de trente ans en arrière, avant la reconnaissance d’Israël par l’OLP. De grâce, ne perdons plus de temps !