Monsieur le ministre,

Je me permets de vous écrire publiquement au lendemain de la dernière attaque terroriste palestinienne – étrangement similaire à celle de Nice – qui a couté la vie à quatre jeunes Israéliens et fait de nombreux blessés, ainsi qu’à quelques jours de la Conférence sur la paix au Moyen Orient que vous organisez à Paris.

Je le fais avec respect tant je suis imprégné de la culture française par mes racines familiales.

Je le fais au nom de mon organisation, AJC, qui entretient depuis des décennies des liens forts avec la France et qui, même lorsque nous avons eu de sérieuses divergences, a toujours refusé les appels au boycott de la communauté juive américaine.

Et je le fais, si je peux me le permettre, avec l’espoir que vous trouviez une solution durable au conflit israélo-palestinien, idéalement fondé sur un accord pour deux Etats.

Pour moi, la question n’est pas d’avoir un bourbier géopolitique supplémentaire en guise de solution. En tant que juif, il y a aussi un lien métaphysique avec cette terre ancestrale dans une quête ancienne de paix, sans oublier qu’Israël est actuellement le pays dans lequel vivent des membres de ma famille et des amis proches.

M. le Ministre, veuillez comprendre les raisons pour lesquelles nous avons souhaité que la conférence de Paris soit annulée.

La Rochefoucauld disait « il est plus aisé d’être sage pour les autres que de l’être pour soi-même ».

Avec tout ce qu’il se passe aujourd’hui en Europe, est-ce la seule question qui mérite un tel investissement d’effort et d’énergie ?

L’Union européenne, qui va bientôt célébrer les 60 ans du Traité de Rome, est en danger, surtout après le « Brexit » en juin dernier.

Les terroristes mettent à l’épreuve les faiblesses de l’accord de Schengen.

Des sociétés parallèles mécontentes ont émergé dans les villes et les banlieues de France, de Belgique et d’ailleurs.

Les partis populistes opposés à l’Union européenne et à la zone Euro et qui promeuvent la xénophobie et l’antisémitisme menacent l’ordre établi.

L’Ukraine, sur la frontière orientale de l’Union européenne, reste une terre partiellement occupée, telle que Chypre, un Etat membre de l’UE.

La Turquie, tellement clé pour le défi de la migration européenne, va à grands pas vers l’autoritarisme.

La Grèce et l’Espagne, parmi d’autres pays de l’UE, ont des taux de chômage chez les jeunes très inquiétants.

Mais au lieu de se concentrer sur l’une ou l’autre de ces questions, le Quai d’Orsay prend une nouvelle initiative internationale pour régler un conflit qui ne peut être résolu a priori que par les parties elles-mêmes, quel que soit le nombre de pays qui se réuniront à Paris sous les auspices de la France.

Mais si la France a néanmoins décidé de la nécessité d’une conférence internationale, qu’en est-il de la Syrie, la plus grande tragédie humaine de ce siècle, un pays que la France prétend mieux connaître que d’autres depuis les accords Sykes-Picot de 1916 ?

Ou pourquoi pas en Libye, où une décision prise par la France en 2011 pour aider à renverser Mouammar Kadhafi a atteint son objectif dans l’immédiat mais a laissé le pays en ruine, en a fait un terrain fertile pour le djihadisme et qui constitue aujourd’hui un réel danger pour les intérêts de l’Europe ?

Qu’en est-il des Kurdes, un peuple du Moyen-Orient qui possède toutes les composantes d’une nation – et qui sont parmi nos alliés les plus fiables – mais auquel la souveraineté nationale est refusée du fait d’enjeux géopolitiques plus importants ?

Qu’en est-il d’un sommet sur l’ingérence de la Russie dans l’Union européenne, son soutien financier aux partis politiques extrémistes et anti-UE, la création de faux groupes écologistes pour s’opposer à tout projet énergétique sans implication russe et la manipulation des médias à ce sujet ?

Non, la conférence qui débutera le 15 janvier à Paris se concentre sur le conflit israélo-palestinien, même si l’un des deux principaux partis, Israël, s’est opposé à l’idée ; même si les États-Unis, clé de tout progrès potentiel sur ce sujet, changeront d’administration (et de politique) précisément cinq jours plus tard ; et même si la France, il faut le dire, ne peut pas être considérée comme un intermédiaire honnête.

Pourquoi ? Malgré de fortes relations bilatérales entre Paris et Jérusalem dans certaines sphères, quand il s’agit de l’arène internationale, la France est trop souvent de l’autre côté. Cela s’est vu lors du récent vote au Conseil de sécurité de l’ONU sur la Résolution 2334, tout comme lors de l’Assemblée générale de l’Organisation mondiale de la Santé en mai dernier, lorsque la France a voté en faveur d’une mesure désignant Israël comme seul pays du monde accusé de porter atteinte à « la santé mentale, physique et environnementale ». Autre exemple édifiant : le vote à l’UNESCO en faveur de la résolution niant les liens historiques entre Juifs – et Chrétiens – et lieux saints de Jérusalem.

Si le but est de faire avancer le processus de paix et de parvenir à un accord à deux États, alors il est grand temps de prendre en compte les faits.

Fait n ° 1 : D’après le rapport de la Commission Peel de 1937 à aujourd’hui, les Palestiniens et leurs partisans ont, en fin de compte, rejeté tous les compromis suggérés à la table des négociations pour trouver une solution viable.

Fait n ° 2 : Tout effort pour contourner la nécessité de négociations en face à face entre les deux parties ne fait que donner l’impression aux Palestiniens qu’ils peuvent obtenir tout ce qu’ils veulent sans avoir à discuter directement avec Israël ou à faire les compromis inévitables qui résulteraient de tout accord.

Fait n° 3 : L’incitation palestinienne ne peut pas être considérée comme une question mineure, une note de bas de page que l’on aborde de façon légère dans les résolutions de l’ONU ou les discours diplomatiques. C’est le cœur même du problème. Tant que les Palestiniens glorifieront les attentats-suicides et le « martyre » et qu’ils nieront la légitimité du peuple juif en Israël, il n’y aura pas de solution possible.

Fait n ° 4 : Le rôle des nations de bonne volonté devrait être d’envoyer un message clair aux Palestiniens concernant leurs desiderata contre-productifs qui ne devraient plus être tolérés. De son côté, Israël a régulièrement reçu ce genre de messages de la part de la communauté internationale. Il est temps de faire de même pour l’autre partie.

Talleyrand, le légendaire ministre français des Affaires étrangères qui a occupé votre poste a déclaré : « L’art de gouverner est de prévoir l’inévitable et d’en accélérer l’occurrence. »

L’inévitable ne devrait plus prendre la forme de rassemblements internationaux sans issue mais plutôt des entretiens israélo-palestiniens face à face. Lorsque tout le monde se fera à l’idée de cette dure réalité, un accord pour deux Etats pourra être activé.